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Les points, source de stress

Pour le sociologue de l’éducation Pierre Merle (auteur de l’ouvrage Les notes. Secrets de fabrication, PUF), la notation, loin de représenter une simple question technique, est située au cœur de la pratique pédagogique. En Belgique comme en France, soutient-il, les notes sont trop souvent une source de stress et de démotivation.

Les points, source de stress

Le Ligueur : Pourquoi les notes jouent-elles un rôle aussi central dans les systèmes scolaires en général et dans les systèmes belge et français en particulier ?
Pierre Merle
 : « La conception dominante de l'éducation est étroitement liée au diplôme, qui lui-même constitue un élément déterminant de l'insertion professionnelle. À partir du moment où le but premier de l’enseignement n'est pas l'éducation, l'instruction, l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et du calcul pour tous mais l'obtention d'un diplôme sélectif, la note devient essentielle. En Belgique et en France, elle a pour objet d'opérer un tri, de sélectionner ceux que l’on qualifiera de ‘meilleurs’. Dans d’autres systèmes éducatifs, en Finlande par exemple, la notation est beaucoup moins décourageante et la proportion de non-diplômés bien moins forte. On le voit, il existe un lien direct entre, d’une part, la façon de noter et, d’autre part, la force et les modalités de la sélection. »

LOGIQUE D’AIDE OU D’EXCLUSION ?

L. L. : La finalité de la note ne serait pas la même en Finlande qu’en Belgique ou en France ?
P. M. : « En Finlande, on note sur 10. La note la plus basse est 4 sur 10. Elle signifie qu’on a échoué à l’exercice. Un 5 est synonyme de ‘suffisant’. Un 6 veut dire que le travail est ‘convenable’. Donc un élève qui a raté un exercice, mais qui a obtenu un 6 sur 10 à l’exercice suivant a malgré tout la moyenne. Ce modèle est beaucoup plus motivant que celui en vigueur en Belgique et en France, où les notes s’échelonnent de 0 à 20. Chez nous, quand un élève obtient un 2 sur 20, il n’a quasiment aucune chance de récupérer la moyenne à l’exercice suivant. Notre système est soi-disant précis, mais concrètement, il conduit à décourager les élèves. Ce qui compte, ou devrait compter, ce n’est pas de savoir si un travail mérite un 2 ou un 4 sur 20. C’est de faire comprendre à l’enfant que ça ne va pas, sans pour autant empêcher que ça aille mieux après. Donner une note proche du zéro, c’est signifier à l’enfant, au nom de l’institution, que compte tenu de son niveau, il n’a pas sa place dans la classe ou dans la filière choisie. On est bien là en présence de deux approches : le système finlandais a pour but d’aider l’élève à avoir sa moyenne et à s’en sortir, tandis que le modèle ‘à la française’ fonctionne sur une logique d’exclusion. »

L. L. : Que dit exactement la note ? La progression de l’élève ? Sa place par rapport à ses camarades ? La qualité du professeur ?
P. M.
 : « Il n'existe pas de réponse claire à cette question pourtant fondamentale. Car la note a la prétention de tout dire. Et évidemment, en voulant tout dire, elle ne dit pas grand-chose, elle entretient ambiguïtés et confusions. Elle mesure généralement le niveau. Mais on voit bien qu’en classant l’élève par rapport à ses camarades, elle s’interdit de lui indiquer ses propres progrès - puisqu’un enfant peut beaucoup progresser, tout en restant parmi les derniers de la classe… La notation fournit donc des informations peu satisfaisantes. Bien sûr, la note a aussi, d’après l’institution, la prétention d’indiquer le niveau de l’élève par rapport aux compétences attendues à tel moment du parcours scolaire, par rapport à ce que l’on pourrait appeler la moyenne nationale. Avec le minimum requis, on passe dans la classe supérieure. En dessous de cette note, le redoublement va de soi. Tout cela est extrêmement théorique. Dans les faits, les pratiques varient fortement d’un établissement à l’autre, d’un professeur à l’autre. »

L. L. : Comment s’explique cette part de subjectivité ?
P. M. : « On dit souvent que la note dépend beaucoup plus du correcteur que de la copie. C’est exact. C’est la conclusion de nombreuses recherches, dont certaines ont déjà plus de 80 ans. En la matière, on est hélas confronté à un déficit de formation et, par conséquent, à un énorme décalage entre la perception de la note par l’institution et ce qu’elle est réellement, une évaluation subjective, qui dépend de son auteur, mais aussi des caractéristiques de l’élève. Les études montrent qu’une même copie sera notée différemment selon le sexe de l’élève, son origine sociale, le fait qu’il a ou non déjà redoublé. Bref, le professeur est influencé par le profil social et scolaire de l’élève. »

L. L. : L’ordre de correction des copies joue aussi…
P. M. : « Il s’agit là d’un autre biais, en quelque sorte technique. Il dit bien l’impossibilité du professeur d’être constant dans ses critères de notation, nombreux, complexes, et qui d’ailleurs lui échappent en partie. L’enseignant n’est pas une machine. Le résultat des recherches peut paraître surprenant, mais une même copie ne fera pas l’objet de la même note suivant qu’elle est située en haut ou en bas du paquet. »

FILLE OU GARÇON : PAS LES MÊMES NOTES

L. L. : Jusqu’au lycée, les filles ont en général de meilleures notes que les garçons. Faut-il y voir la conséquence du comportement plus « docile » des filles au sein de la classe ?
P. M. : « Cette différence de notation est probablement due à l’attitude, généralement plus sage, qu’adoptent les filles. Par ailleurs, lorsqu’on demande, comme je l’ai fait, à un grand nombre d’élèves s’ils cherchent à se faire bien voir du professeur, on obtient beaucoup plus de réponses positives de la part des filles que des garçons. Elles adoptent davantage une attitude de coopération. Quant à la féminisation du corps professoral, aucune étude ne permet d’affirmer qu’elle se traduit par une notation plus favorable aux filles. D’autant que, paradoxalement, les garçons continuent à être davantage interrogés en classe malgré une part croissante de femmes exerçant le métier d’enseignant. »

L. L. : Beaucoup d’élèves se disent peu convaincus de la fiabilité des notes, notamment dans les disciplines littéraires. Comment cela influe-t-il sur leur travail ?
P. M.
 : « Ce sentiment d’injustice conduit souvent à une démotivation, voire à un décrochage scolaire. Je ferai un parallèle entre la note et le salaire. Si on donne à quelqu’un un salaire qui ne lui permet pas de vivre décemment, il n’a pas envie de travailler. Pire : il a l’impression de ne pas être un ‘vrai’ travailleur. De la même manière, si on donne sans cesse des notes trop faibles à un enfant ou un adolescent, il perd toute volonté, tout goût d’apprentissage. Il peut avoir le sentiment qu’on lui ôte son statut d’élève, quand bien même il continue d’aller à l’école par obligation… Réfléchir à la notation, ce n’est pas seulement se pencher d’un point de vue technique sur l’évaluation des élèves, c’est aborder une question pédagogique et didactique tout à fait centrale. Si l’on s’intéresse à la compétence disciplinaire sans s’intéresser à la manière dont on note, on oublie qu’enseigner consiste aussi à établir avec les élèves des relations destinées à leur donner envie d’apprendre. »

LA NOTE, PARTIE D’UN CONTRAT

L. L. : Doit-on pour autant donner une bonne note à un élève qui rend un mauvais devoir ?
P. M.
 : « La note dépend d’un contrat pédagogique implicite ou explicite. Lorsqu’un professeur donne des contrôles d’un niveau correspondant à celui des élèves les plus forts, il sait que les plus faibles obtiendront des 2 et des 3 sur 20. L’enseignant note peut-être de façon juste, selon son barème, mais le niveau qu’il exige ne correspond pas à celui de sa classe. De la même façon, les enquêtes que j’ai menées montrent bien que les professeurs ont des conceptions très différentes de la note minimum. Certains n’hésitent pas à donner un zéro s’ils considèrent que le devoir est nul. D’autres estiment qu’un élève ne peut pas ne rien savoir et n’attribuent jamais de notes inférieures à 6 ou 7. Idem pour la note maximale : certains iront jusqu’à 20, d’autres ne dépasseront pas le 15. Derrière ces divergences se cachent des conceptions différentes du devoir et même du cours. Certains enseignants donnent des contrôles ‘croche-pied’. D’autres, au contraire, prévoient des interrogations en lien direct avec ce qui a été vu en cours. Dans certains cas, le professeur ira jusqu’à indiquer que le contrôle de maths portera sur un exercice identique à celui qu’on vient de faire, avec des chiffres différents, et s’assurera que tout le monde l’a bien compris. Dans tous les cas, si des élèves qui travaillent se retrouvent avec un 2 ou 3 sur 20, c’est que le contrat pédagogique n’est pas le bon. »

L. L. : Les professeurs doivent-ils se montrer plus transparents vis-à-vis de leurs élèves ?
P. M.
 : « La notation devrait faire davantage l’objet d’une ‘contractualisation’ avec les élèves. L’enseignant devrait s’engager à noter, dans la mesure du possible, uniquement ce qui a été appris en cours - c’est évidemment plus difficile dans le cas d’une dissertation. Sinon, le professeur évalue ce qui est acquis dans le milieu social d’origine, à commencer par les qualités d’expression orale et écrite. Et là, l’inégalité est considérable. Autre travers à éviter impérativement : l’enseignant ne doit pas lire les notes à voix haute devant la classe quand il rend les copies. La notation est une affaire personnelle. Son but n’est pas de montrer aux autres qu’un élève est en difficulté. »

L. L. : Les points sont donc forcément un facteur de stress pour les élèves ?
P. M. : « J’aurais tendance à penser que oui. Même pour les bons élèves car elle les place dans une situation de compétition par rapport à leurs camarades, à leurs parents et à eux-mêmes. Si le stress est fort pour des élèves qui obtiennent des 15 et des 16, il l’est plus encore pour les autres. Or, on apprend mieux dans la sérénité que dans la contrainte, le stress et la compétition. L’argument selon lequel il serait normal que la scolarité soit stressante car la vie professionnelle le sera, plus tard, est stupide. D’abord, le travail ne devrait pas être une telle source de stress. Et puis, ce n’est pas parce que les adultes sont souvent sous tension que les enfants doivent l’être aussi. »

L. L. : En France, la principale fédération de parents d’élèves préconise de supprimer les notes jusqu’à la fin du secondaire. Est-ce une bonne solution ?
P. M.
 : « Il faudrait en tout cas moins de notes et moins de redoublements. En primaire et au début du secondaire, avant que ne se joue l’orientation, on pourrait privilégier, comme le font déjà certains établissements, des évaluations avec des pastilles vertes (lorsque la connaissance est acquise), orange (quand elle ne l’est pas complètement) et rouges (si elle ne l’est pas). On ne va pas se mettre à compter les points de chaque couleur pour établir un classement. De la sorte, chaque élève obtient des informations sur son propre niveau et sait dans quels domaines il doit faire porter ses efforts, sans pour autant entrer en concurrence avec ses camarades. »

Propos recueillis par Joanna Peiron

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