16/18 ans

Les voyages forment la jeunesse

Pour le sociologue Vincenzo Cicchelli, il est essentiel que les jeunes effectuent un, voire des voyages de formation à l’étranger. Le programme européen Erasmus est-il un des bons moyens pour aboutir à cette éducation cosmopolite, qui permette à chacun de se sentir à l’aise au contact d’autres cultures sans forcément renoncer à ses propres appartenances ? Interview.

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Le Ligueur : À l’image de l’Union européenne et de ses programmes d’échanges, les parents devraient-ils, eux aussi, encourager leurs enfants à partir vivre et étudier un temps à l’étranger ?
Vincenzo Cicchelli
 : « La politique de mobilité de la jeunesse, qui s’est d’abord limitée aux étudiants et qui s’est depuis élargie à d’autres publics pour permettre notamment des échanges de lycéens (lire l’encadré ci-contre), constitue une des formes d’intervention les plus abouties de l’Union européenne, un des axes politiques les plus suivis par les États-membres. Mais encore faut-il que le : Il faut partir’ ne devienne pas une simple injonction, une nouvelle normativité. Les parents doivent se saisir de ces opportunités, en faire une chance pour l’éducation de leurs enfants. L’univers dans lequel nous vivons a besoin de citoyens qui soient non seulement dotés de bonnes compétences scolaires mais qui possèdent aussi une vraie connaissance du monde, qui aient appris à l’habiter. Cela ne s’acquiert pas en lisant des manuels, ni en faisant du tourisme. Cela passe par de longs séjours à l’étranger. »

Contre les inégalités sociales

L. L. : Derrière ces voyages, quels sont les véritables enjeux pour notre société ?
V. C. :
« L’un des enjeux, en la matière comme dans le domaine scolaire, est de surmonter les inégalités sociales. C’est pour cela d’ailleurs que je préfère parler de voyages de formation, qui ne sont pas forcément liés à des opportunités scolaires ou professionnelles. Il faut considérer le voyage comme un capital de formation en soi. Pour l’individu, il représente une sorte d’utopie : on ne choisit pas forcément son destin mais à un moment de sa vie, on décide d’ouvrir une grande parenthèse, de se soustraire à une condition sociale particulière et d’aller voir ce qui se passe ailleurs, tout en partant à la découverte de soi. Le rêve consiste aussi à se dire que notre place est peut-être là-bas. »

L. L. : Quel bilan tirez-vous du programme Erasmus qui, en un quart de siècle d’existence, a permis à 2 millions de jeunes Européens d’étudier ou de faire un stage à l’étranger ?
V. C. : «
 Erasmus a eu pour effet principal de créer un imaginaire partagé. Un jeune Européen, c’est quelqu’un qui a vécu quelque temps dans un autre État-membre de l’Union, qui a effectué ses études dans plusieurs pays et qui est devenu polyglotte. Ce programme a ainsi fait émerger une forme d’idéal, une nouvelle norme même. C’est déjà beaucoup, même si en réalité seuls 2 % des étudiants européens peuvent y prendre part. Il est dommage que ses participants ne soient pas beaucoup plus nombreux. Mais les faits sociaux n’ont pas besoin d’être statistiquement répandus pour être désirables… »

Un défi : le cosmopolitisme

L. L. : Ces voyages permettent-ils vraiment l’essor d’une identité cosmopolite ?
V. C. : « Toutes les enquêtes réalisées sur les appartenances des individus montrent que peu de gens se disent pleinement cosmopolites, au sens où ils seraient des citoyens du monde, avec pour seule patrie la planète et pour appartenance ultime, l’Humanité. Aujourd’hui, la forme de cosmopolitisme la plus répandue est ce que les Anglais nomment un cosmopolitisme ‘enraciné’. Tout en ayant des racines profondes, qu’elles soient nationales, régionales ou locales, on ressent un attachement ou du moins un désir de se situer par rapport à un ensemble plus vaste. En ce sens, le cosmopolitisme n’est en rien un renoncement à nos attaches, il fonctionne par ajout. Les racines sont d’ailleurs à géométrie variable. Si je vais en Belgique, je me sens Italien. Si je suis en Chine, je me sens Européen. Mais si je vais dans le nord de l’Italie, je m’identifie aux Italiens du sud. »

L .L. : Le proverbe dit que les voyages forment la jeunesse…
V. C. :
« Il serait naïf de dire que les personnes qui voyagent sont plus éclairées que les autres ou qu’à la fin de leur séjour, elles sont débarrassées de leurs stéréotypes. Cela ne signifie pas pour autant qu’il ne serve à rien de voyager. Il y a en commun chez la plupart des jeunes qui ont participé à un programme de mobilité en Europe une posture, une capacité à vivre dans une situation inhabituelle où il faut manier une autre langue, apprendre de nouveaux codes culturels, gérer l’imprévu, être loin de sa famille, se créer un réseau de sociabilité. Ils sont sortis victorieux de toute une série d’épreuves de ce type et en tirent une sorte de glorification d’eux-mêmes. Il y a en eux une forme d’aisance caractéristique du cosmopolitisme. Plus encore que la connaissance intime d’un lieu ou la maîtrise d’une langue, ce qu’on retient des voyages, c’est cette capacité à être à l’aise partout, à éviter les gaffes, le fait de ne pas se sentir comme ces touristes qui demandent où se trouve la Tour Eiffel en regardant la carte alors qu’ils se trouvent à ses pieds…
Mais il serait vain d’imaginer qu’on sait tout après un voyage de formation. Ce premier séjour est au cosmopolitisme ce que la première histoire d’amour est au couple. La formation cosmopolite est un processus qui comporte différentes étapes. Voyage après voyage, on ne sent capable d’aller de plus en plus loin au contact de l’altérité, de cultures très différentes de la nôtre. Pour devenir vraiment cosmopolite, il ne faut pas forcément se rendre dans de nombreux pays, la découverte de deux ou trois cultures peut suffire à nous aider à affronter l’incertitude inhérente aux voyages, le fait de ne pas maîtriser la langue, de ne pas connaître la nourriture. C’est un peu comme avec le bilinguisme : maîtriser deux langues nous permet d’aborder sereinement les autres…
Le voyage nous forme aussi par une succession d’enchantements et de désenchantements. On a besoin de se dire qu’on voyage pour découvrir une culture, pour élargir son cercle de sociabilité. Mais on déchante souvent, parce qu’une culture ne se laisse pas connaître facilement, parce que ce n’est pas toujours évident de se faire de nouveaux copains parmi la population locale. Et en même temps, on se dit qu’on a été capable de partir, qu’on l’a fait…

Le souci de l’autre

L. L. : Peut-on cultiver le cosmopolitisme sans partir ?
V. C. : «
 Ce devrait être l’un des rôles de l’école et aussi des médias, qui sont trop centrés sur l’actualité, pas assez sur la découverte des cultures. Quand je lis les pages internationales des principaux quotidiens, j’acquiers une compétence de géostratège. Je peux savoir si la production agricole du Brésil dépassera dans dix ans celle des États-Unis. Je peux comprendre pourquoi la Turquie s’éloigne de plus en plus de l’Europe pour se tourner vers le Proche-Orient. Mais je n’apprends rien des cultures turques et brésiliennes. De manière générale, ce qu’il faut cultiver chez les jeunes afin qu’ils puissent mieux se retrouver dans le monde qui est le leur, ce n’est pas seulement la curiosité de l’autre à travers les voyages mais le souci de l’autre. L’idée que nous sommes tous liés par un destin commun, ne serait-ce que pour des raisons de crise écologique ou financière. Et cela commence à l’échelle d’un quartier, voire d’un immeuble. Ce défi pédagogique - comment faire pour que chacun se reconnaisse dans une commune humanité ? - est essentiel, à un moment où beaucoup ont une vision purement économique et négative de la globalisation, où beaucoup se sentent menacés par leurs voisins venus d’ailleurs. »

Propos recueillis par Joanna Peiron

EN SAVOIR +

L'esprit cosmopolite. Voyages de formation des jeunes en Europe, Vincenzo Cicchelli Presses de Sciences-Po.

BONS PLANS

Recherche longs sejours à l’étranger

Comenius. Échanges et coopération entre les établissements de la maternelle au lycée. Les élèves de l’enseignement secondaire peuvent effectuer un séjour de trois à dix mois à l’étranger, à condition d’être âgés d’au moins 14 ans et d’étudier dans un établissement qui prend ou a pris part à un partenariat. Chaque année, Comenius relie 11 000 établissements, 100 000 enseignants et 750 000 élèves. Pour savoir si l’école de votre ado est repris dans la liste des partenaires : comenius@aef-europe.be

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