6/8 ans

Lire et écrire, ça se prépare

Le linguiste Alain Bentolila, auteur de travaux sur la maternelle française et directeur d’une collection de manuels de français pour l’école primaire, livre ici des conseils très pratiques aux parents pour initier les enfants à l’écriture et à la lecture.

Lire et écrire, ça se prépare

Alain Bentolila : « S’il y a un conseil à donner aux parents, c’est celui de ne pas se montrer impatients. Beaucoup ont tendance à se dire, souvent à tort, que plus tôt leur enfant apprendra à lire, mieux il saura lire. Or, anticiper l’apprentissage systématique de la lecture n’est pas forcément une bonne idée, en tout cas pour la plupart des enfants.
Ce n’est pas un hasard si l’école française a choisi d’attendre l’entrée en primaire, à l’âge de 6 ans, et si d’autres pays, comme le Danemark et la Finlande, dont le système scolaire est souvent cité en exemple, le font démarrer un an plus tard. Certains enfants, il est vrai, sont très tôt curieux du code écrit, commencent à reconnaître un certain nombre de mots, de lettres qui les composent, et posent des questions.
À ces éventuelles questions, il faut évidemment répondre et ce, le plus sérieusement et le plus complètement possible. Mais il ne faut pas les devancer, il ne faut pas forcer le jeune enfant à s’intéresser à l’écrit s’il ne manifeste pas d’appétence particulière. Certains enseignants de maternelle font d’ailleurs cette erreur parce qu’ils ne savent pas vraiment quoi proposer d’autre à la classe. Ou bien parce qu’ils veulent faire plaisir aux parents… »

Avoir d’abord du vocabulaire

Quelle méthode de lecture peut-on privilégier si l’on veut répondre au désir de son enfant d’apprendre à lire avant même l’entrée à l’école primaire ?
A. B.
 : « Généralement, les enfants commencent à identifier les mots, notamment leur prénom, en reconnaissant leur forme, la taille, la courbe des différentes lettres. C’est ce qu’on a pu appeler la méthode globale. Pourquoi pas ? On peut même jouer à cacher les mots, à les retrouver. Mais ce premier stade, dit logographique, atteint vite ses limites. Les études montrent qu’avec cette méthode, on ne peut mémoriser plus de 50 ou 60 mots. De lui-même, l’enfant cherchera à descendre en-deçà de l’unité que compose le nom, il s’intéressera à la syllabe, se rendra compte que le mot ‘tata’ commence de la même manière que ‘tapis’. Et on pourra alors lui faire comprendre la correspondance des lettres et des sons, puis la formation des syllabes. Mais encore une fois, ce travail plus fin doit représenter l’accompagnement d’une demande formulée par l’enfant. Dès lors qu’on suit pas à pas une méthode proposée dans un livre, on n’est plus dans la réponse immédiate aux besoins exprimés. »

Comment aider son enfant sans s’intéresser directement à la correspondance des lettres et des sons, à la composition des mots ?
A. B. : « Il faut retenir une chose : un enfant apprendra d’autant mieux à écrire et à lire qu’il maîtrisera la langue orale. Les parents, comme les enseignants, doivent les accompagner sur cette voie. Les élèves qui présentent des lacunes à l’oral (vocabulaire réduit, syntaxe mal organisée, mauvaise reconnaissance des mots, difficulté à articuler les syllabes, etc.) auront beaucoup de mal à entrer dans l’écrit. La richesse du vocabulaire, autrement dit le nombre de mots que l’on connaît et qui à l’entrée en primaire varie parfois de 200 à 1 500, joue un rôle essentiel au moment où l’on commence à lire. Dans bien des cas, l’enfant est parfaitement capable de déchiffrer un mot, mais lorsqu’il interroge son ‘dictionnaire mental’ pour en saisir le sens, sa requête reste vaine, il ne comprend pas ce qu’il lit. Les parents doivent donc chercher, dans la mesure de leurs moyens, à enrichir le lexique de leurs enfants et les aider à acquérir un vocabulaire riche et précis. »

Comment, très concrètement, enrichir ce vocabulaire ?
A. B. : « Tout d’abord en parlant à son enfant sans abaisser son propre niveau de vocabulaire. Il faut bien sûr être très attentif, s’assurer dans ses yeux qu’il comprend ce qu’on lui dit, au besoin répéter, reformuler, expliciter son propos jusqu’à ce qu’il le comprenne, mais s’adresser à lui sérieusement, comme à un adulte ou du moins comme à un adulte en devenir. Cela suppose de ne jamais verser dans le ‘baby talk’ consistant à utiliser des mots tronqués (le ‘toutou’ au lieu du ‘chien’) ou à malmener la syntaxe (‘Maman venir cinq heures’ pour ‘Maman viendra à cinq heures’). Cela nécessite aussi une sincérité absolue dans notre relation à l’enfant. Si je ne le comprends pas, je ne fais pas semblant, ce qui serait lui signifier que sa parole ne compte pas. Au contraire, je lui dis avec bienveillance que je ne le comprends pas, je l’amène et l’aide patiemment à reformuler ses propos. Ce faisant, je lui montre que je nourris de l’ambition pour lui. La dimension affective, la qualité de l’écoute, l’intérêt que l’on porte à l’enfant sont autant d’incitations à progresser dans le langage oral. L’accompagnement peut par ailleurs prendre la forme de jeux à proposer régulièrement à son enfant. »  

Lire des histoires aussi pour les éveiller

Beaucoup de parents misent avant tout sur la lecture de livres à voix haute. Ont-ils raison ?
A. B. : « Il est absolument nécessaire que, bien avant l’entrée en primaire, les parents familiarisent leurs enfants avec les livres qui permettent de découvrir la spécificité de la langue écrite. Mais je leur dirai volontiers de ne pas se contenter de lire une histoire le soir, à l’heure du coucher. Les livres ne sont pas seulement là pour endormir les enfants avec toute la dimension affective que cela suppose, mais aussi pour les éveiller ! Aussi, il est bon d’instaurer un autre rituel consistant à lire une ou deux fois par semaine, une heure durant, tout ou partie d’un texte adapté à son âge. Puis à poser à l’enfant cette question toute simple : ‘Qu’est-ce que tu as vu dans ta tête quand tu écoutais l’histoire ?‘. »  

Et si cette question ne l’inspire guère ?
A. B. : « S’il n’imagine aucun film, et si on le laisse ainsi, le risque est grand que l’apprentissage ultérieur de la lecture conduise à une impasse. Lorsqu’il nous indique ce qu’il a compris de l’histoire, on ne l’arrête pas, on l’écoute, puis au besoin, on l’invite à reformuler telle ou telle phrase. Dans ce qu’il nous dit, certaines choses correspondent effectivement au texte qu’on a lu. D’autres, en revanche, seront peut-être incompatibles. Il ne faut alors pas hésiter à lire une nouvelle fois la phrase ou le paragraphe indûment interprété. On doit encourager l’enfant à développer sa propre interprétation, à explorer cette liberté et, en même temps, lui apprendre à respecter le texte, lui faire comprendre qu’il a été écrit par un auteur qui avait lui aussi une histoire en tête, dont on ne peut pas totalement s’éloigner. On peut aussi s’attarder sur un mot, demander à l’enfant s’il l’a compris, présenter des mots qui appartiennent au même champ sémantique, toujours à la limite du jeu et de l’apprentissage. L’essentiel est de lui donner le goût des mots nouveaux. Et il est généralement plus facile d’atteindre cet objectif seul à seul avec lui que lorsqu’il est en classe, au milieu du groupe qui, hélas, a trop souvent tendance à le tirer vers le banal, vers le connu. »

Quels types de textes lire à son enfant ?
A. B. : « On peut varier les genres, se pencher une fois sur quatre, par exemple, sur un texte documentaire ou une poésie qu’on peut même s’amuser à apprendre par cœur avec son enfant. On lit le poème, on le relit. On commence à le réciter, on propose à son enfant de poursuivre. Mais le vaisseau amiral doit rester le texte narratif. C’est lui qui utilise le plus de vocabulaire, tout en présentant une syntaxe ordonnée et en permettant à l’enfant qui écoute l’histoire de se forger des images. »

Propos recueillis par Denis Quenneville

En savoir +

Parmi les nombreux ouvrages d’Alain Bentolia :

En pratique

Des jeux pour enrichir son vocabulaire

► On joue avec les mots. Choisir un thème, par exemple celui de la forêt. On pose une première question : que trouve-t-on dans la forêt ? Des arbres, des chemins, des noisettes, des écureuils, etc. L’enfant, sans s’en rendre compte, nous aide à établir une liste de noms. Puis on demande : que peut-on faire dans la forêt ? Viennent alors des verbes : se promener, courir, ramasser des champignons, etc. On demande ensuite comment sont les arbres : grands, verts, feuillus, etc. À tour de rôle, on ajoute de la sorte un adjectif. L’avantage de ce jeu, c’est qu’il permet à l’enfant d’apprendre de nouveaux mots, mais pas en vrac, de mieux les mémoriser en les classant par catégories avec des mots qui lui sont déjà familiers.

► Les boîtes à mots. Il s’agit d’une déclinaison du jeu précédent. On choisit là encore un thème, auquel correspond une grande boîte. À l’intérieur de celle-ci, on trouve trois boîtes qu’on remplit de mots nouveaux en séparant les noms, les verbes et les adjectifs. Les mots peuvent être écrits si l’enfant commence à lire ou bien simplement dessinés.

► Les mots en guirlandes. On part d’un mot, par exemple « table » et avec son enfant on cherche d’autres mots qui en sont dérivés : tableau, tablette, attablé, etc.

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