Madame Katz fait ses adieux
aux parents

On a dû batailler. Mais on a fini par l’obtenir cette interview de Myriam Katz. Car, chers lecteurs, ce numéro a une saveur particulière : c’est le dernier d’une légende du journalisme parental. Après quarante ans de carrière au Ligueur, votre magazine perd sa rédactrice en chef historique. Et, forcément, elle a plein de choses à dire aux parents qu’elle a vu évoluer sur quatre décennies. Elle nous les raconte. Et comme à chaque fois avec elle, ça part dans tous les sens et c’est passionnant.

Madame Katz fait ses adieux aux parents

Des mois et des mois que l’on planifie des rendez-vous avec notre voisine de bureau. Notre ogive, celle que l’on appelle respectueusement Madame Katz. Mais à chaque fois, elle se débine. « Les lecteurs s’en foutent. Et je ne suis pas certaine que ce que j’ai à dire soit intéressant ». Il a fallu la coincer à la table d’un restaurant asiatique, avec un saké en préambule, à quelques jours du bouclage pour lui faire sortir ses mots. Elle a traversé différentes époques, sauté plusieurs obstacles et a transformé ce magazine de la Ligue des familles en un incontournable média parental qui trône sur les tables, qu’elles soient basses, de salon, de cuisine ou de chevet, ou dans les W.C des familles belges depuis plusieurs décennies. Madame Katz nous raconte comment elle l’a fait entrer dans le XXIe siècle.

Tu es entrée à la rédaction du Ligueur en 1978. Comment est-ce qu’on parlait le parent à cette époque ?
Myriam Katz :
« Oui, c’est ça, je suis rentrée en 1978 et je suis devenue rédactrice en chef adjointe en 86, puis rédactrice en chef en 1992. Quand je suis entrée au Ligueur, il s’agissait d’un magazine hebdomadaire que l’on pourrait qualifier de généraliste familial. On essayait d’aider les parents à sortir le nez des langes et des bébés pour les ancrer un peu dans une forme de citoyenneté. Les mamans surtout - on était moins embêtés par les pères à l’époque ! -, les femmes intégraient le marché du travail. On leur disait que le monde s’ouvrait à elles. Le Ligueur, à cette époque, parlait à un public qui évoluait. Il sortait toutes les semaines, il était moins porteur de messages politiques. Il commençait à avoir une approche plus pratique. Il parlait de plus en plus à la famille de deux gosses et de moins en moins à celle de six enfants ! La Ligue se pluralisait. D’ailleurs, au sein de la rédaction même, on pratiquait une forme de pluralisme mathématique, j’ai d’ailleurs été engagée parce que je suis une laïque. Éditorialement, ce pluralisme posait problème : on avait plusieurs casquettes, donc pas vraiment de casquettes… »

Le parent n’est pas vraiment au cœur de la priorité du Ligueur à cette époque, en un mot ?
M. K. : « Mon tout premier papier, c’est sur Julos Beaucarne, le poète. On est à mille lieues du contenu parental d’aujourd’hui. On nous disait : ‘Il faut distraire le parent’. Donc on traitait d’actualité culturelle, d’histoire, de réalités sociales et régionales. Les grands combats de l’époque tournaient autour de l’école, on recevait je ne sais combien de publicités pour présenter les établissements, ce qui n’existe plus depuis le décret inscription. On avait tout un abécédaire qui proposait aux parents un tour d’horizon des différents métiers pour leurs enfants. On traitait d’orientation. Mais à côté de ça, on pouvait aborder de grands sujets ayant trait à la sociologie du quart-monde, on faisait beaucoup de décryptage politique… Et puis bien sûr, le Ligueur est le fruit du terrain, d’une certaine militance. Il est le regard collectif. On avait des envoyés spéciaux. Alors que la crise de l’engagement se profilait, on était la convergence de plein de projets qui se faisaient partout dans le pays. De belles choses. Concrètes.
S’adresser d’abord aux parents plus qu’aux citoyens est devenu petit à petit une évidence quand on a compris qu’ils étaient perdus dans une masse d’informations, souvent contradictoires. On se posait souvent la question : jusqu’où on fait du bien aux parents en posant le poids d’une info de plus ? Plus que jamais, il a fallu qu’année après année on s’impose comme un média juste. Dont la force, la fiabilité, ce sont nos sources : ‘Si le Ligueur l’a dit, c’est que c’est vrai’. Et, petit à petit, on a réussi. Grâce au blanc-seing de la Ligue des familles, il faut le reconnaître. »

Tu as vu ce phénomène de surinformation prendre de l’ampleur, quelles en sont les conséquences chez les parents ?
M. K.
 : « La peur. Je m’explique. Dans les années 1980, on croit à fond au futur. Alors que, paradoxalement, on est justement en train de le saper, ce futur, sans le savoir. Pourtant, déjà à l’époque, au Ligueur, on invitait les familles à consommer malin. On avait moins de peur. On ne parlait pas encore du sida, peu de drogue, à peine de harcèlement. Alors qu’on était en plein dans l’ère de la malbouffe, ce n’est qu’à partir de 2000 qu’on a commencé à dire aux parents : attention aux fausses croyances alimentaires, avec notre diététicienne Marie-Josée Mozin. On disait aux femmes enceintes qu’elles pouvaient fumer jusqu’à sept cigarettes par jour, boire deux-trois verres d’alcool. La société était plus insouciante et ne culpabilisait pas le parent.
Mais, petit à petit, l’état-providence s’est taillé sur la pointe des pieds et, dans le même temps, le grand problème masquait tout le reste : l’emploi commençait à foutre le camp. À cette époque, la Ligue des familles a beaucoup de combats aboutis, mais n’arrive pas à se positionner sur ceux de demain. Grande erreur : on a oublié que le parent est aussi un travailleur. Et que la réalité parentale, c’est d’abord le pouvoir d’achat du ménage. ‘Si je suis au chômage, comment j’en parle à mes enfants ? Comment je nourris mon gosse ?’. Ça, on s’en est préoccupé trop tard à mon sens. Mais à notre décharge, la société était moins sous pression, tout allait moins vite. En fait, on s’inquiétait lentement. Le phénomène de surinformation conduit à ça : aux peurs rapides. Tout peut vite déborder. On le voit aujourd’hui dans la rue d’ailleurs. » (Au moment de l’interview, on est en plein gilets jaunes, ndlr)

Et quoi, alors, le Ligueur change de ton au fur et à mesure que les angoisses des parents montent ?
M. K. : « Non, ça ne s’est pas vraiment passé comme ça. Quand je suis arrivée, j’ai le sentiment qu’on connaissait nos lecteurs. On ne leur disait pas ce qu’ils devaient faire. On savait qu’ils savaient, si je puis dire. On leur donnait une série de pièces du puzzle, à eux de faire le reste. Jamais de recettes toutes faites. En 2007, on a revu et corrigé le Ligueur. On l’a centré autour du parent. On a lancé un vrai magazine avec des amorces de solutions. Parce qu’hélas, les peurs grandissantes, l’américanisation des mœurs ont fait que beaucoup de parents se sont habitués à la solution clé en main.
Aujourd’hui encore, on encourage à rendre le parent autonome. Mais tout va tellement vite encore une fois qu’il faut de l’info prédigérée. En plus, on ne la fait plus aux parents. Il est fini le temps où n’importe qui, expert, politicien, journaliste, se mettait sur une estrade et se lançait dans une litanie prise pour argent comptant. Le public a une plus grande maîtrise de la communication, du marketing, de la stratégie. Il est plus méfiant. Mais il a moins le temps de constituer son puzzle tout seul. Il a moins de disponibilité pour construire sa propre solution. Alors, on a fait la guérilla en mettant le parent face à son espace de décision. On ne peut lutter contre une déviance sociétale qu’en s’y adaptant. Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’on joue une partie du jeu - la conso et autres - pour que la résistance soit plus forte. Nous sommes le seul espace médiatique où ça peut se réaliser. Que le parent en soit conscient ou non, ça percole. Quand un lecteur consomme le Ligueur, il est prêt à ça. »

Mais un parent inquiet, c’est un peu un pléonasme et de tout temps, non ?
M. K. :
« Oui, de toute façon, tu es inquiet naturellement quand tu as un enfant, on est d’accord. Tu essaies de prévenir. Seulement, notre parent est de plus en plus inquiet, parce qu’il se sent impuissant. Tu veux mijoter une bonne assiette à ton enfant ? Il y a toujours un truc qui cloche. Idem pour les enjeux climatiques, ils cristallisent une certaine peur de l’avenir : ‘Et après moi, qu’est-ce que je vais laisser à mes enfants ?’. On est gouverné par la peur aujourd’hui. Les médias en sont l’instrument. On essaie d’éviter ça chez nous. Mais on ne peut pas les contenir, ces peurs. La classe moyenne s’effrite, les familles vivent dans l’angoisse constante du déclassement social. Tout le monde ne peut pas être premier de cordée, le couperet peut tomber sur n’importe qui, à n’importe quel moment. Et les promesses des politiques ne rassurent plus personne. On est donc loin des appréhensions un peu instinctives du parent.
En regardant en arrière, je dirais qu’il y a eu un avant et un après Dutroux. Plus personne ne caresse la tête d’un enfant sans craindre d’être taxé de pédophile. Depuis, on enferme nos gosses. On ne les voit plus jouer dans la rue. Je me rappelle que l’on a dit à l’époque - et on était les seuls - ‘Arrêtez d’avoir peur’. On voyait du Dutroux à tous les coins de rue. On était dans le complot permanent. D’ailleurs, on n’a pas soutenu la marche blanche. On n’a rien fait pour alimenter la psychose. Ce que l’on continue à faire avec les attentats, par exemple. Il y a une rage populaire sourde. Le parent est pris en tenaille. Il est sans arrêt renvoyé à cette forme de pression : ‘À l’échelle individuelle, que puis-je faire ?’ »

Et l’accélération de tout ça passe par la révolution numérique. On t’entend souvent dire que c’est le plus gros changement que tu as connu en quarante ans…
M. K. :
(Elle s’énerve) « Mais quoi, ça n’a rien de neuf, tout le monde dit ça, je ne vais pas en parler quand même ? »

Mais il y a quand même des choses à en dire, comment tu as vu la problématique s’inviter progressivement dans les familles ?
M. K. : « On aimait bien diaboliser la télé dans les années 1980. On flinguait pas mal de choses. Comme on était un peu puriste, on s’attaquait aux trucs de l’époque. Par exemple Ulysse 31, on en a dit des horreurs. On était extrêmement snob avec les livres pour enfants aussi. On a flingué la pauvre Martine qui était un peu neuneu, il faut reconnaître. C’était une erreur. On avait un côté très idéologue élitiste. Donc les jeux vidéo, dans la continuité, on ne les a pas vu arriver d’un bon œil. On parlait de limiter les usages. Mais mon problème, c’est que j’aimais beaucoup Zelda. Parce que mes fils me l’avaient rendue sympathique. J’ai peut-être réalisé à ce moment-là qu’il fallait sortir du discours et essayer de dire aux parents ‘Faites ce que vous pouvez’. Arrive l’ordinateur. D’abord au bureau. On commence avec des Macintosh. Et là, j’adore. Ça nous apporte une souplesse de travail, à nous, journalistes, absolument fantastique. Et peut-être que ça influe sur la ligne éditoriale. Dans la famille, on ne le sent pas venir. On pense jusqu’à il y a encore une dizaine d’années, qu’on peut protéger les enfants avec des systèmes de sécurité ultra performants. Du coup, on s’en lave les mains. Ce que je constate de plus en plus, c’est que le parent est de moins en moins décalé avec les outils numériques par rapport à son enfant. Les trentenaires maîtrisent. Comme la drogue d’ailleurs. Même si tu fermes toujours les yeux quand ton enfant te la fait à l’envers. Moi, je faisais semblant de ne rien voir. Je faisais confiance. Est-ce que les parents font toujours confiance ? »

Tu as parlé des parents d’hier, à travers eux du parent d’aujourd’hui, à quoi ressembleront ceux de demain ?
M. K. :
« Je crois au retour de balancier. À un moment, on va arrêter de toujours vouloir faire mieux que le voisin. On se rend compte aujourd’hui que c’est un peu illusoire cette course à la performance. Et pour la freiner, il faudrait pouvoir se libérer de contraintes que l’on s’est laissé imposer. Par exemple, sans le smartphone, tu ne t’en sors plus. Le problème, c’est que si tu arrêtes, tu mets ton enfant à la marge. Et on en revient aux peurs. On en a tous. Moi, j’ai peur du fascisme pour l’appeler comme ça. Un différent de ce que l’on a connu. Un à la sauce néo-libérale. J’ai peur de la détérioration du climat. Du piétinement fondamental des droits durement acquis. J’ai peur que l’humanisme soit saccagé.
Et pour vous répondre, ce qui n’est pas dans mes habitudes, comme vous savez, j’ai peur des compétences que l’on attendra de nos petits. On les rend de plus en plus pragmatiques. Si tu es littéraire ou un peu poète, en quoi ça sert le monde d’aujourd’hui ? Ce monde que l’on nous vend comme multiple et qui se montre de plus en plus monomaniaque. Mais peut-être que nos parents du futur vont se réjouir de beaucoup de choses. Goûter aux progrès - à condition de pouvoir se le payer, bien sûr -, profiter des avancées. Voilà ce qui me réjouit quand je vois les choses en noir : je me dis que mes petites-filles vont peut-être vivre mieux, plus longtemps. »

Je pense qu’ils le savent, mais depuis quarante ans, tu les aimes bien, tes parents du Ligueur. Qu’est-ce que tu as à leur dire après une si longue relation ?
M. K. :
« Je vais d’abord faire ce que j’ai fait depuis toujours. Je vais répéter les choses. Je vais leur dire de se méfier. D’abord de toutes les violences, celles qui dépassent l’image télévisuelle que nous dénonçons depuis longtemps. Aujourd’hui elle est partout, à l’écran toujours, mais aussi dans la pub, sur internet, chez un enfant à qui on n’ose plus dire non.
Je vais leur dire de ne jamais oublier qu’éduquer, ce n’est pas juste aimer. Même s’il faut le faire avec amour, ce qui n’est pas la même chose. Avant, les nouvelles nous arrivaient par la messe ou par le syndicat. Depuis l’écran qui s’est multiplié, la moindre horreur nous arrive jusqu’au cœur du salon et les enfants ne sont pas sourds. Bien avant les attentats déjà, les puéricultrices disaient qu’à 2 ans et demi, le gosse donnait des coups de pied sur leur tibia quand elles demandaient de ramasser les jouets. Si la cour de récré a toujours été un ring, le numérique n’a fait que renforcer la violence qui peut suivre à la trace jusqu‘au plus petit endroit. Oui, ils n’ont plus de lieu où se réfugier. Si ce n’est vous.
Et puis, je vais leur faire part d’un de mes grands regrets. Aussi longue fut ma relation avec eux, je n’ai pas eu assez de réactions. Je sais bien qu’on ne prend pas le stylo pour dire quand ça va bien. J’aurais voulu qu’ils se racontent davantage. Qu’ils confirment. Qu’ils nous contredisent. J’aurais aimé qu’ils fassent du Ligueur leur territoire. 

 

La rédaction