Mal aimé à l’école ? Écoutez-le…

Pour contrer un harcèlement scolaire qu’elle considère encore sous-évalué, la psychologue, vice-présidente de l’association Marion, la main tendue, propose la méthode des 3 « E » : sensibiliser aux Émotions, renforcer l’Estime de soi, développer l’Empathie.

Mal aimé à l’école ? Écoutez-le…

Le sous-titre de votre livre #J’aime les autres se propose de nous faire découvrir « les bonnes relations à l’école ». Comment définir de telles relations ?
Catherine Verdier : « Les bonnes relations à l’école se définissent d’abord par le respect. Respect vis-à-vis de soi-même. Respect des professeurs. Respect de sa famille et de l’environnement qui est le nôtre. On pourrait dire qu’il s’agit de se montrer un élève bon, et pas seulement un bon élève au sens pédagogique du terme. Ou si l’on préfère, un élève humaniste. Or, à l’école, on tend à raisonner à l’envers : on ne parle que de compétences et d’aptitudes scolaires, intellectuelles, cognitives, alors qu’il faudrait s’employer à créer un système éducatif humaniste pour que les enfants soient plus réceptifs aux apprentissages. »

Pour beaucoup de parents et d’enfants, avoir de bonnes relations, cela commence par éviter le harcèlement…
C. V. : « C’est vrai. Ce phénomène est, à mon sens, sous-estimé. On considère qu’il touche, sous ses différentes formes (lire l’encadré), un enfant sur dix. Autrement dit, qu’un élève sur dix est, à un moment donné de son parcours, exposé de manière répétitive et durable à des actions négatives de la part d’un ou plusieurs camarades. Mais cette notion de durée est très subjective. La perception du temps n’est pas la même non plus suivant les âges. Pour un petit de maternelle, une semaine, cela peut paraître une éternité... »

Certains enfants sont-ils davantage exposés que d’autres ?
C. V. : « On risque davantage de subir du harcèlement à un moment où l’on est fragilisé (par le divorce des parents, une maladie ou par un deuil, par exemple) ou parce qu’on possède une personnalité craintive, que l’on a du mal à se défendre contre l’agressivité des autres. Ceci dit, aujourd’hui, plus qu’hier, tous les enfants sont susceptibles d’être un jour ou l’autre la cible d’un harcèlement. Car tous les prétextes sont bons. Aux yeux des autres, on peut toujours être ‘trop’ intelligent, ‘trop’ petit, ‘trop’ grand, ‘trop’ mince, ‘trop’ gros… Surtout, beaucoup de jeunes ne se parlent plus que sous la forme de boutades, de sarcasmes, de critiques. J’ai entendu récemment une professeure de français qui s’extasiait à la radio sur ‘ces fabuleuses joutes verbales’. Quelle erreur ! Ce ne sont pas là des joutes verbales, mais des mots destinés à se moquer, à abaisser, à humilier. Et dont les effets peuvent se prolonger et se trouver démultipliés sur les réseaux sociaux. Certes, la notion de conflit fait partie de la vie et apprendre à s’opposer permet de se construire, de grandir. Mais le harcèlement ne relève pas d’un conflit et vise bel et bien à détruire l’autre. »

Comment réagir si son enfant est victime de harcèlement ?
C. V. : « Il faut éviter de prendre la situation à la légère, comme le font parfois certains parents, et aussi certains enseignants, qui considèrent que les enfants n’ont qu’à se débrouiller seuls. Si son enfant est harcelé, il faut intervenir auprès de l’équipe éducative. Il faut parfois aussi porter plainte auprès de la police si le harcèlement, par exemple, prend la forme d’un racket. Mais on n’arrêtera pas ce phénomène en luttant uniquement au cas par cas. Pour le combattre, il faut que les adultes et l’école changent d’état d’esprit et misent sur la prévention, comme cela se fait avec succès en Suède ou en Finlande. Et cela passe aussi par le développement des compétences psychosociales de l’enfant, avec ce que j’appelle la méthode des 3 E. Elle consiste à lui enseigner ce que sont les émotions, à renforcer son estime de soi, à développer son empathie. »

Comment l’aider, précisément, à comprendre et exprimer ses émotions ?
C. V. : « On peut aider son enfant à reconnaître les différentes émotions en utilisant les situations de la vie quotidienne. On peut lui demander ce qu’il a ressenti lorsqu’il a marqué ou raté un but. On peut attirer son attention sur tel personnage de l’histoire qu’on est en train de lire ou du film qu’on vient de regarder, en l’interrogeant sur les sentiments que ce héros éprouve. On l’aide ainsi, peu à peu, à trouver les bons mots pour exprimer les émotions. On peut aussi, avec les plus petits, proposer à la maison - ou en classe - une ‘roue des émotions’ qui lui permet d’identifier ce qu’il ressent à partir de quatre émotions primaires (joie, tristesse, peur, colère) représentées sur un visage, en utilisant des gommettes de couleur pour en préciser l’intensité. Il est bon de rassurer son enfant en lui disant qu’il n’est pas toujours facile de verbaliser ce qu’on ressent. En tout cas, il faut avoir en tête qu’une émotion, même lorsqu’elle nous dérange, n’est jamais mauvaise en soi. Elle livre des informations sur nous-mêmes, sur le lien qui nous unit à notre environnement, sur l’état des personnes avec lesquelles on interagit. Elle nous aide à comprendre nos propres besoins et ceux des autres. »

Vous insistez, dans votre ouvrage, sur le rôle capital de l’empathie. Pourquoi ?
C. V. : « Si l’on veut avoir de bonnes relations avec les autres, il faut être capable de percevoir les émotions qu’ils ressentent. Et cela s’apprend, dans la durée. Notamment à partir de l’âge de 4 ans, quand l’enfant commence à être capable de prendre du recul par rapport à ce qu’il vit et à comprendre que les autres ont une expérience différente du monde. Au fur et à mesure qu’il grandit, on va pouvoir attirer son attention sur les besoins et les émotions de ses camarades, l’aider à se mettre ‘à la place de’, encourager les excuses et les réparations, souligner l’effet positif de certains de ses actes (‘Ça lui a fait très plaisir que tu partages ta balle avec lui’). Cet apprentissage de l’empathie apparaît plus difficile au moment de l’adolescence, cette période de croissance, de trouble personnel, de remise en question du modèle parental et de la société. L’ado est souvent trop occupé par ses problèmes personnels et ses aspirations nouvelles, il est trop égocentré, voire égoïste, pour développer de l’empathie. Mais pour peu qu’elle ait existé durant l’enfance, celle-ci devient malgré tout réciproque et mutuelle. Et l’ado peut construire une représentation plus ouverte au vécu de ceux qui ne lui ressemblent pas. »

Comment aider son enfant à renforcer son estime de soi ?
C. V. : « L’estime de soi se bâtit dès l’enfance mais elle s’entretient aussi tout au long de la vie. Elle requiert, à la maison comme à l’école, de la sécurité, de la bienveillance et du respect. Elle se nourrit aussi du dialogue. Il faut prendre le temps d’écouter attentivement son enfant, ne pas minimiser l’importance de ses soucis, essayer de lui montrer que ses doutes sont partagés par d’autres, le faire réfléchir d’abord à ses propres solutions avant de lui livrer les nôtres, etc. Il faut aussi s’interroger sur nos attitudes, nous demander si elles permettent de donner à notre enfant un sentiment de compétence. Est-ce que je l’encourage à faire de nouvelles choses ? Est-ce que j’exprime ma satisfaction quand il essaie ? Est-ce que je le compare à lui-même plutôt qu’aux autres ? Est-ce que je le félicite non seulement pour sa réussite mais aussi pour le chemin parcouru pour atteindre l’objectif ? À l’inverse, parce qu’elle abîmerait son estime de soi et introduirait colère et impuissance dans ses circuits neuronaux, une éducation basée sur l’humiliation serait susceptible de contribuer au harcèlement de l’enfant par le reste de la classe. »

Propos recueillis par Denis Quenneville

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L’association Marion, la main tendue

Cette association de lutte contre le harcèlement porte le prénom d’une adolescente française de 13 ans qui s’est suicidée il y a quatre ans après avoir été violemment harcelée par des camarades.

Les 5 formes du harcèlement

  • Le harcèlement verbal : il se traduit par des insultes, des menaces, des paroles qui visent à dénigrer la victime.
  • Le harcèlement physique : le harceleur use de sa force physique pour « humilier, terrifier et/ou soumettre sa victime ». Il peut prendre la forme de coups, de jeux dangereux ou encore de vols d’affaires.
  • Le harcèlement social : l’enfant qui en fait l’objet se retrouve isolé, tenu volontairement à l’écart du groupe.
  • Le cyberharcèlement : le harcèlement se produit ou se prolonge sur l’internet, sur les réseaux sociaux, sur le téléphone portable, et souvent à toute heure. Il passe par la diffusion de commentaires négatifs ou de photos humiliantes. L’agresseur peut aussi usurper l’identité numérique de la victime.
  • Le harcèlement sexuel : le harceleur a recours à des conduites ou des gestes obscènes, à des paroles sexistes ou machistes, à des commentaires sur des parties intimes du corps. Il peut aussi effectuer des attouchements sans consentement.

À lire

100 questions et de nombreuses solutions

Quand débute le harcèlement scolaire ? Comment se défendre d’attaques contre le physique ? Comment stopper un harcèlement par SMS ou sur Facebook ? Quelles questions poser à son enfant pour savoir s’il est harcelé ? L’enfant doit-il parler, et à qui ? À quel moment consulter ? Autant d’entrées à retrouver dans le nouvel ouvrage d’Emmanuelle Piquet, Le harcèlement scolaire en 100 questions (éd. Tallandier). Cette psychopraticienne nous aide à cerner ce phénomène, en se plaçant successivement du côté des parents, des enfants, puis des enseignants. Elle propose surtout des réponses concrètes à mettre en œuvre pour déjouer ou détourner les attaques. Ce qu’elle appelle le « boomerang verbal ».

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