Marjorie et ses trois protégés

Appelez-les Super. Tout simplement Super. Quand l’actu déprime, cette rubrique est là pour remonter le moral. Son objectif ? Mettre en scène des héros. Ceux qui rendent l’espoir possible. Il n’existe hélas pas grand-monde pour parler d’eux. Nous leur ouvrons donc grand nos colonnes.

Marjorie et ses trois protégés

Réfugié, un statut qui colle à la peau. Une fatalité que nous autres, Européens, n’envisageons qu’en regardant dans le rétroviseur. Comment est-il arrivé là ? Comment va-t-il s’en sortir dans la jungle de notre civilisation ? Et après ? On refuse de voir plus loin. Mais notre « Super » du jour, Marjorie, une vingtaine d’années, étudiante et surinvestie, nous fait prendre conscience que l’on est passé à autre chose. Que le réfugié est aujourd’hui une réalité qui fait désormais partie de notre identité.

Chaussée de Forest, bar de La Vieille Chéchette. Marjorie nous présente ses trois protégés afghans : Khaistkhan, 20 ans, Mohamed Assif, 21 ans et Taguddin, 25 ans. Tous sont très excités par un évènement qui s’est déroulé la veille. Un des nombreux projets qu’ils montent de concert. Culinaire celui-ci, organisé avec no border de Radio Campus et qui a remporté un franc succès. L’idée ? Montrer aux badauds que l’Afghanistan, c’est autre chose qu’un champ de ruines. Un pays porteur d’une culture forte.
Connaissez-vous la recette Bolani, par exemple ? Les quatre racontent l’élaboration de ce pain fourré. Comment on découpe minutieusement le persil, les poireaux, les pommes de terre, l’ail… « Toujours vous apprendre moi. Vous connaître plein de choses ». Marjorie ne leur adresse la parole que dans un français par mots clés. Toute l’interview se déroulera ainsi. Autour de la langue. C’est d’ailleurs par ce biais qu’ils se sont rencontrés.

« À Molenbeek, beaucoup haschich »

Tout le long de l’entretien, il va être beaucoup question de leur formatrice en français, Marie-Claude et de son asbl La Rue, créée d’abord par des enseignants et des militants. En huit mois, elle fait bien plus qu’enseigner, elle s’occupe des documents administratifs, les accompagne pour trouver un logement.
Tiens, parlons-en justement, du logement. Après quelques mois passés à Arlon et à Mouscron, les trois jeunes gens ont obtenu le statut de réfugiés et sont au CPAS. Maigre revenu, vite saigné par les marchands de sommeil. Ils ont trouvé chacun une chambre d’infortune dans les pires coins de Molenbeek. 400 € par mois. Par personne. Sans fenêtre.
Ils s’ennuient. Ils restent dans leur chambre, à cogiter, à penser au pays. Les journées sont longues. Pourquoi ne pas se balader, visiter ce pays qu’ils ne connaissent pas ? Parce qu’ils ont peur. Peur de nous. Ils aimeraient parler français, avoir des conversations, comprendre le pays. « À Molenbeek, toujours demander haschisch. Nous rien dire. Partir. Gens tout le temps boire alcool », s’inquiète Khaistakhan. Marjorie confirme combien ces jeunes gens sont curieux de la culture belge.
« On se voit en moyenne deux fois par semaine. À chaque fois, j’essaie de leur présenter de nouvelles têtes. Et à chaque fois, c’est génial, ce sont de beaux moments. Ils veulent parler. Ils veulent écrire. Je les aide comme je peux dans leurs démarches. Leur rêve, c’est de faire venir le peu de famille qui leur reste. Ils ont besoin d’infos administratives. Les assos sont saturées. Il faut un engagement citoyen de masse pour les désengorger ». Elle cite le service d'aide aux primo-arrivants molenbeekois, VIA asbl, guide social et safe space pour le logement.

L’anatomie de la paix

Marjorie demande au trio de jeunes gens comment, selon eux, la population peut agir. Très poliment et avec leurs mots, ils expliquent qu’ils aimeraient que l’on s’intéresse à eux. À leur pays. Aujourd’hui, les trois n’ont plus de nouvelles des leurs. Les communications sont coupées. Les canaux sont bombardés régulièrement tant par les talibans que par la Russie, les États-Unis et Daech.
Daech qui reviendra souvent dans la discussion. Quand Taguddin nous montre une photo de son petit frère avec un énorme impact de balle dans le bras. Quand Mohammed Assif raconte qu’il a embarqué dans un bateau avec quarante personnes et qu’ils ne sont que sept à en être sortis vivants. Quand ils racontent que le pétrole, l’aluminium, l’or et l’émeraude sont pillés - ils emploient le mot « alibaba » à la place du mot « voler » - dans l’indifférence internationale.
Alors quoi ? Comment aider ? Ils nous disent qu’ils veulent travailler. S’installer ici. Voir comment les uns et les autres procèdent. Khaistkhan et Taguddin sont agriculteurs. Mohammed Assif est soudeur, il rêve d’intégrer un atelier, pour observer dans un premier temps, puis pour se former dans un second. Plus que tout, ils ont besoin de petites attentions. Les sortir de la réalité dans laquelle ils sont plongés.
« J’insiste sur l’importance de discuter, tout simplement. Ils sont tellement sympas. Tellement ouverts. Si chacun aidait par des petites actions de rien du tout, on serait sauvés. N’oublions jamais qu’on leur doit notre confort. Qu’on a une sorte de dette. Ils en ont ras le bol d’exister en tant que réfugiés. Leur identité est chamboulée. Ils ne connaissent personne et la seule chose qu’on leur demande, c’est de devoir s’intégrer, sans mode d’emploi. Quand je pense au nombre de personnes qui souffrent de solitude - personnes âgées ou autres -, pourquoi ne pas les mettre en lien ? Ne pas en faire des parrains ? Il y aurait une double valorisation. »
En un mot, on peut s’aider en aidant. Avant de partir, on leur met quelques bouquins entre les mains. Et immanquablement, le hasard nous mène sur l’ouvrage L’Anatomie de la paix. Et si c’était l’étape d’après ?

Yves-Marie Vilain-Lepage

Devenez parrains

La nécessité du parrainage qu’évoque Marjorie, on en parle souvent au Ligueur. La Ligue des familles met en place une journée de formation en partenariat avec l’asbl d’insertion des réfugiés Convivial. L’idée ? Créer des voisins solidaires, comprenez des actions de parrainage. Pour cela, l’étape se déroule en deux temps. Une journée d’information. Puis une journée de formation. La prochaine session aura lieu le 31 mai. Retrouvez toutes les infos sur liguedesfamilles.be

Sur le même sujet

Abdes ouvre la scène aux sans-abris

Appelez-les Super ! Tout simplement Super. Quand l’actu déprime, cette rubrique est là pour remonter le moral. Son objectif ? Mettre en scène des héros. Ceux qui rendent l’espoir possible. Il n’existe hélas pas grand-monde pour parler d’eux. Nous leur ouvrons donc largement nos colonnes.