16/18 ans

Mère et fille, un cocktail explosif

Comment trouver le juste équilibre pour être proche de sa fille tout en la laissant devenir adulte, indépendante dans ses désirs et ses choix de future femme ? C'est toute la complexité des relations entre une mère et sa fille que nous tenterons d'élucider.

Mère et fille, un cocktail explosif

Une mère avec sa fille, ce peut être le grand amour ou la grande guerre. La relation peut osciller entre complicité et incompréhension ou passer de la fusion la plus totale à l’opposition la plus hostile. Tantôt rivales, tantôt copines, mères et filles peuvent entretenir une relation complexe, difficile à entretenir et à vivre au quotidien. Surtout à l’âge où l'enfant devient, elle-même, une femme.

Depuis qu’elle a mis son enfant au monde, la mère doit ajuster son rôle à mesure que sa fille grandit. Les premiers mois, elle était nourricière dans la relation maman-bébé quasi exclusive. Et après le mimétisme, où la petite fille veut « tout faire comme maman », se pointe l’œdipe où la fille se distancie de sa mère pour se rapprocher de son père. Tout ça se passe au cours des cinq premières années.

L’ado devient rivale

À l'adolescence, une relation auparavant complice peut laisser place aux conflits. La première rivalité peut s'intensifier. L'ado cherche à se différencier de sa mère pour gagner en individualité. Plus précisément, elle cherche à s’éloigner de la personne à qui elle ressemble le plus. Elle s’oppose à sa mère, elle la défie davantage et l’attaque en paroles et dans ses comportements. C’est une sorte de seconde rupture du cordon ombilical.

La mère, dont le corps vieillit et la vie change, assiste à la transformation d'une enfant en jeune femme toujours plus séduisante. Une rude épreuve pour elle. « La fille commence à avoir autant ou plus de succès que sa mère auprès des hommes, au sein de la famille comme en dehors. Elle devient une concurrente de sa mère », explique le psychologue et psychanalyste Patrick De Neuter. Dans certains cas, la mère et sa fille cherchent à s’éviter et semblent se détester parfois.

Un choc parfois mal vécu

Plus la mère a du mal à voir sa fille grandir, plus la fille doit lutter pour conquérir son espace d’indépendance. Même si la mère souhaite rester belle, entretient son corps et son look, il y aura toujours un décalage entre les générations. Elle prend conscience qu'elle n'est plus si jeune que ça. Un choc très mal vécu parfois pour la femme d’âge mûr, ce qui la rend plus vulnérable aux critiques et aux remises en cause de l'adolescente. « L'agressivité culminera si la mère n'accepte pas les succès de sa fille, les effets de l'âge et la diminution de ses pouvoirs de séduction. » confirme le psychologue.

L’extrême rivalité mère-fille peut avoir ses travers et ses répercussions néfastes sur la future femme. « Une fille trop marquée par la rivalité avec sa mère peut ne pas supporter le moindre regard de son homme vers une autre femme ou encore vivre toute relation avec une femme, sur le plan professionnel par exemple, dans l'agressivité et la rivalité. Il y a beaucoup de chance aussi qu'elle reproduise cette relation conflictuelle avec sa propre fille. »
La rivalité mère-ado est une fracture, parfois douloureuse, certes, mais bien souvent temporaire et nécessaire pour que la jeune fille puisse construire sa propre identité sexuelle et sociale.

Mère-copine

Certaines mères sont liées avec leur fille par une complicité à toute épreuve traversant les âges. La maman se sent encore trop jeune pour mener une vie de « dame », tandis que la fille est pressée de grandir et de devenir une femme. Les aspirations se rejoignent. Les centres d’intérêts et les préoccupations se rapprochent. Elles partagent des moments shopping, parlent mode, cinéma… La complicité grandit. Plus aucun sujet n’est tabou : alcool, drogue, garçons, sexualité… sont faciles à aborder.

Pour la mère, être une copine de sa fille lui donne le sentiment d’être restée jeune et, si elle est séparée du père, de pouvoir repartir à zéro. Mais une trop grande complicité peut dissimuler un cordon mal coupé. La relation fusionnelle mère-fille comporte toujours le risque d’être exclusive. L’ado, qui, à son âge, est amenée à prendre de plus en plus d’indépendance, reste dans le giron maternel. « La fille va osciller entre le ‘bébé à sa maman’ et le ‘Laisse-moi, je sais mieux que toi’, explique Susann Wolff, psychanalyste. La relation peut devenir explosive car la fille est tiraillée entre le besoin de s’autonomiser et sa mère aimante ». Cela peut être éprouvant pour tous : la mère, la fille mais aussi le père et les frères et sœurs.

Si la fusion reste trop intense, l’ado peut, sans s’en rendre compte, finir par voir avec les yeux de sa mère, imiter son apparence ou ses choix de vie, rechercher sa validation ou sa reconnaissance, satisfaire ses désirs… « Une fille restant fixée à la relation trop positive à sa mère peut se retrouver dans l'impossibilité d'établir une relation amoureuse ou sexuelle avec un autre homme », prévient Patrick De Neuter.

Le bon équilibre relationnel

Même si c’est parfois difficile, il est important de trouver le bon équilibre relationnel avec sa fille, pour ne pas lui confisquer sa sexualité, l'empêcher de devenir une femme, puis une mère épanouie bien dans sa peau et ses relations aux autres.
Pour mieux l’aimer, il est nécessaire de s’en éloigner, un peu. Une mère peut rester la confidente de sa fille sans entraver son bon développement psycho-social. Elle est alors capable de donner à sa fille un amour qui soutient et qui lui donne force et confiance, qui protège sans étouffer, qui valorise sans se projeter.

Pour rendre la relation moins difficile, Patrick De Neuter fait des suggestions : « En ne se comportant pas envers elle comme si elle était encore une enfant, en reconnaissant sa féminité, en la laissant aller vers le père et vers d'autres hommes, en ne l'encombrant pas avec ses propres déboires avec son père ou avec ses hommes, en l'aimant avec tendresse, en valorisant ses initiatives, en manifestant la joie que lui procure ses succès. »

Les gestes comptent

Il faut autant que possible se défaire de ses propres démons, ancestraux parfois, pour l’éduquer, la canaliser aussi, avec des phrases positives et encourageantes. Et il n’y a pas que les mots. Les attitudes aussi comptent aux yeux des ados. « Si une jeune fille n'a jamais vu ses parents se montrer des marques d'affection et des gestes tendres, il sera difficile pour elle d'envisager une relation amoureuse, précise le psychologue. Il faut d’abord se réconcilier avec son âge et trouver du plaisir avec son homme ou aller voir un psy… »

Bien sûr, il existe autant de relations mère-fille que de mères et de jeunes filles. À chacune de trouver le bon ton selon sa propre personnalité, celle de sa fille et ce qui les lie. Et que l’on se rassure, dans la majorité des cas, les relations mère-fille, aussi tendues puissent-elles être à l’adolescence, restent ou (re)deviennent souvent des rapports d’échanges fructueux, pour l’une comme pour l’autre.

L’entente revient souvent plus tard, lorsque la jeune fille a quitté le nid pour le kot durant ses études supérieures ou s’est installée en couple. Mère et fille retrouvent alors une complicité… de femmes heureuses et accomplies.

Stéphanie Grofils

Paroles de psys

La sexualité, sans détour

« Je pense à cette jeune femme, très séduisante, ayant beaucoup d'aventures amoureuses mais ne parvenant jamais à l'orgasme. Son travail analytique lui permit de découvrir que c'était pour rester ainsi fidèle à sa mère. D'ailleurs, pour bloquer la montée du plaisir orgasmique, elle imaginait que sa mère entrait dans sa chambre où elle faisait l'amour avec son amant. »
Patrick De Neuter, psychologue et psychanalyste  

« Une jeune fille qui était en couple depuis cinq ans avec un homme ne parvenait pas à avoir de rapport sexuel avec pénétration. Elle est venue me voir en consultation de nombreuses fois… sans me payer. On a vite évoqué sa relation fusionnelle avec sa mère. Un jour, j’ai insisté pour qu’elle me paie la consultation, sans quoi je mettrais fin à notre travail. La fois suivante, elle est venue et m’a payé la consultation. C’est alors que les choses se sont débloquées. Le fait de payer, sans l’accord ni l’aide de sa mère, l’a sortie de sa relation de dépendance et de fusion et lui a permis de commencer une vie sexuelle. »
Esther Hirsh, sexologue

« Les mères devraient avoir le courage d’expliquer à leur fille la réalité des rapports sexuels. Sinon, la fille risque de bâtir sa vision de la sexualité sur des fantasmes, sur ce qu’elle voit dans les pubs et les magazines. Et elle découvrira que ses premières expériences ne sont pas très exaltantes car les jeunes hommes ne sont pas très expérimentés et la défloration fait mal. Quant à la pénétration, elle ne procure pas toujours la satisfaction escomptée. C’est le mythe de l’orgasme… Les mères doivent soutenir leur fille, l’aider à être ferme, à décider, à ne pas avoir pour seul but d’attirer les regards mais à savoir ce qui lui procure du plaisir et à découvrir la complexité de la sexualité, sans la décrier. Une mère devrait aussi mettre tous les moyens de contraception qui existent à disposition de sa fille. Tous ! Qu’elle sache qu’elle peut se protéger sans entraver sa vie sexuelle. »
Susann Wolff, psychanalyste, professeur à l’UCL

« Dans les familles, c'est plus simple de parler de la sexualité reproductive, de la prévention aux infections sexuellement transmissibles (IST) et aux grossesses non planifiées. On va dire : 'Mets des capotes et prends la pilule...'. Mais on va beaucoup plus difficilement dire : 'Le clitoris est ton meilleur allié, ma chérie, aujourd'hui je vais t'expliquer le désir, le plaisir, l'orgasme...'. Il suffit de réfléchir à la façon dont on qualifie une fille qui a du désir, qui aime le sexe, et ce que l’on pense d’un homme qui multiplie les conquêtes… Un message dangereux, c'est que l'homme a des besoins que la femme doit combler... On n'apprend pas assez aux filles à dire 'non'. On leur dit : 'Il faut dire que tu as la migraine ou tes règles'. »
Lauriane Pichonnaz, sexologue dans un planning familial

Autant savoir

Gare aux phrases toxiques

  • « Après tout ce que j’ai fait pour toi… »
  • « J’ai gâché ma vie à cause de toi… »
  • « Il n’y a que moi qui t’aime vraiment… »
  • « Je ne t’ai pas désirée… »
  •  « Il ne faut pas avoir une sexualité trop vite »
  • « La sexualité, c'est sale »
  • « Les hommes sont tous des salauds »