Migrants : les questions des parents qui accueillent

Une incroyable solidarité s’est organisée entre citoyens et réfugiés. D’ailleurs, dans ce contexte, on ne dit plus migrants mais « invité·e·s ». Nous sommes persuadés que ceux qui ouvrent leur porte, ceux qui partagent, ceux qui aident sans calcul, sans retour, sont forcément du bon côté de l’Histoire. Seulement, héberger une personne en situation illégale soulève forcément des questions. Nous allons donc tâcher d’y répondre. Voyons avec des juristes, des associations de terrain et des parents accueillants.

Migrants : les questions des parents qui accueillent

20 juin, youpi, les migrants sont à l'honneur sur la scène internationale. À cette occasion, la Ligue des familles appelle le prochain Gouvernement fédéral à mettre un terme définitif à l’enfermement des familles avec enfants. De son côté, le Ligueur profite de cette journée pour rendre hommage aux parents qui accueillent. Ils sont de vrais résistants. Mais attention, de la résistance à l’imprudence, il n’y a qu’un pas qu’il vaut mieux éviter de franchir, encore plus quand sa propre tribu est concernée.

► Quels sont mes droits avec mon invité ?

D’abord, l’héberger n’est pas un délit. Qu’il soit sans-papiers ou demandeur d’asile. Vous pouvez également lui louer votre appartement au prix du marché. Vous pouvez vous déplacer avec lui en voiture, l’aider pour se nourrir, pour se soigner, pour se procurer une carte SIM ou encore dans ses démarches administratives et juridiques. Tant que vous n’en retirez aucun bénéfice ou aucune exploitation. Cette dernière partie est importante, puisque le parquet peut vous titiller sur cette question si, pour une raison ou pour une autre, vous êtes mis·e en examen.

Un parent raconte : Je vais rendre visite régulièrement à une personne originaire d’Irak que j’ai hébergée, avec qui je suis devenu ami. Aujourd’hui, il est enfermé à Steenokkerzeel. Une fois, la police m’a posé plein de questions très douteuses du type « Vous venez libérer votre employé au black ? ». J’ai pris un peu peur. Il faut vraiment être 100 % réglo sur le fait que « l’aide est offerte pour des raisons principalement humanitaires ». Il faut vraiment écarter tout risque de soupçon.

► Mon invité se blesse, comment faire avec les urgences ?

Héberger n’est pas une notion à prendre à la légère. Votre invité est sous votre protection totale. Vous pouvez bien sûr régler les frais médicaux. Vous pouvez également le conduire aux urgences. Celles de Saint-Pierre, dans le centre de Bruxelles, sont bien connues des parents qui hébergent. Plusieurs services de l'hôpital s’appuient sur l’expertise d’associations de terrain. Migrants, personnel médical ou vous-même, vous pouvez vous adresser aux médiateurs interculturels pour des demandes d’interprétation ou de tous types d’assistance, sans qu’il risque quoi que ce soit avec les forces de l’ordre.

Un parent raconte : Un infirmier très partisan m’a demandé un jour aux urgences si le jeune homme soudanais que j’avais amené était sous ma protection. Naïvement, je lui ai répondu que oui. Il m’a dit que je pouvais réfuter et ne pas avoir à régler la prise en charge, puisqu’il y a une sorte de mutuelle solidaire (ndlr : mediprima) qui permet de régler la note. Les demandeurs d’asile, eux, sont couverts par le CPAS. Je trouve que c’est bon à garder en tête pour les accueillants les moins fortunés qui pourraient être freinés par les finances en cas d’urgence.

► Mon invité est arrêté, comment l'aider juridiquement ?

« Pourquoi l’aider ? », vont objecter certains. Parce qu’il faut bien comprendre que les personnes qui hébergent s’impliquent énormément. Que ce soit jusqu’au passage en Angleterre, pour s’intégrer, où pour retourner dans leur pays d’origine. Chaque personne qui ouvre ses portes se sent très investi. Attention quand même à ne pas prendre d’initiatives personnelles et de toujours bien s’entourer de conseils de spécialistes, avocats spécialisés ou associations de terrain. Pour tout ce qui concerne les arrestations, les expulsions et les centres fermés, on vous recommande de toujours vous référer à gettingthevoiceout.org, plateforme qui se nourrit des témoignages des différents accueillants. Et, évidemment, comme on vous le conseille à chaque fois, le CIRÉ est à ce jour le portail d’information le plus complet et le plus fiable.

Mon invité est placé dans une maison de retour. Par quel biais puis-je le voir ?

Difficile de vous y rendre par vous-même. À ce propos, juristes et parents préconisent la plus grande prudence. Aujourd’hui, la politique migratoire étant ce qu’elle est, tout citoyen aidant peut être vite perçu comme étant en infraction avec la loi. Une juriste nous a parlé d’un cas très récent de citoyens qui sont traînés en justice pour avoir posté des photos d’arrestation de migrants par des policiers sur les réseaux sociaux. D’autres parents nous racontent qu’on leur pose plein de questions quand ils se rendent dans des centres fermés. Prudence.
Pourquoi, alors, ne pas s’engager comme volontaires pour les visites en détention des maisons de retour ou les centres fermés avec le JRS ? L’ONG est active à Bruxelles, Liège, Tournai, Anvers, Bruges et Waterloo. Elle est d’ailleurs la seule à notre connaissance qui propose aux citoyens des actions dans les fameuses maisons de retour dont nous vous parlons dans notre article Les maisons de retour, un moindre mal ?

Un parent raconte : Je suis allé rendre visite plusieurs fois à mon copain éthiopien au Centre fermé de Bruges. En rigolant, il dit qu’à côté des prisons d’Éthiopie, c’est pas si mal. Je lui apporte des livres, un chargeur, de la bouffe. Il n’a pas une minute d’intimité. On lui dit quand manger, quand s’aérer, quand dormir. C’est une prison, ni plus ni moins, et je suis sa seule ouverture sur l’extérieur.

Mon invité est arrêté par la police, comment l'expliquer aux enfants ?

Sur ce point-là, les parents sont très partagés. D’un côté, ceux qui se demandent si ça vaut le coup d’en parler aux plus jeunes (avant 7 ans). C’est vrai, il leur faut digérer la guerre, le fait que toutes les mamans, tous les papas, tous les enfants n’ont pas le droit de se déplacer où ils veulent sur la planète, les différences culturelles… et voilà que, en plus, il faudrait qu’ils s’imaginent ce gentil jeune homme, cette gentille jeune femme qu’ils ont vu·e pendant plusieurs mois chez eux, avec qui ils ont joué, enfermé. Et pourquoi ne pas le leur épargner ? Minimiser en expliquant : « Je vais voir Taguddin. Tu veux pas me faire un super dessin ? Il se sent un peu seul dans son centre, ça lui fera vraiment plaisir ». Aux plus grands, expliquez, mais à hauteur de leur sensibilité, sans nécessairement rentrer dans les détails. « Oui, je lui ai rendu visite. Je lui ai dit que tu l’embrassais. Il est un peu triste, mais il est très courageux ». Inutile de s’appesantir sur les barreaux, le nombre de détenus, etc.

Un parent raconte : Un soir ma fille de 9 ans a compris qu’un de nos invités récurrents venait de se faire arrêter au parc Maximilien. Elle nous a surpris en pleine discussion. Elle était sous le choc. « Mais pourquoi ? Il est trop gentil, Uduru, qu’est-ce qu’il a fait ? ». On lui a expliqué cent fois le coup des papiers. Mais, évidemment, c’est incompréhensible pour elle. Alors, plutôt que de jouer la carte du désespoir, on l’a joué optimiste : « Tu sais, le monde est en train de changer. Et ça prend du temps, on est en train de s’organiser pour que les politiques s’occupent le mieux possible d’Uduru et des gens comme lui, mais ils ne comprennent pas. Alors on se bat pour que ça change et je te promets que ça arrivera un jour. On fait tout pour.

► Elle est où, cette fameuse ligne jaune à ne pas franchir ?

Un mot sur les procès qui ont eu lieu. À chaque fois, les mots « ligne jaune », « ligne rouge » sont prononcés à propos de l’aide fournie aux migrants. Intimidation médiatique ? Que ces exemples ne découragent pas, mais qu’ils inspirent la prudence. Notamment pour tout ce qui a trait à l’argent. Attention aux transactions financières, au cash, aux prêts.
Pour toutes ces questions-là, multipliez les conseils auprès de professionnels fiables. Des associations telles que Convivial, Mentor Escale, l’Association pour le Droit des Étrangers, etc., sont là pour vous guider vers la solution la plus sécurisée pour tous. La politique migratoire se raffermit et il ne faut pas grand-chose pour criminaliser l’accueil des migrants.

Un parent raconte : Pour moi, la ligne jaune est franchie à partir du moment où l’on se force. Là, on n’est plus dans l’accueil spontané et on fait des conneries. Ça veut dire qu’il faut savoir dire non et fixer des limites. Je me suis retrouvé à héberger des copains de mes invités, alors que je m’étais fixé une limite de place. Une fois, j’ai eu du mal à faire comprendre à un petit groupe qu’il fallait qu’ils laissent la place à d’autres personnes. Alors, il faut fixer des règles et les expliquer gentiment. Mais je m’en voudrais de résumer mon expérience à ça. Globalement, tout se passe merveilleusement bien et j’ai le sentiment de recevoir bien plus que je ne donne.

Yves-Marie Vilain-Lepage

Envie de solidarité à côté de chez vous ?

Vous le savez sûrement, la Ligue des familles et Convivial proposent aux citoyens de rentrer en contact avec des réfugiés habitant à proximité et de les parrainer pour tout ce qui touche à l’aide aux devoirs, aux transports, à la découverte du quartier ou de la ville, simplement pour jouer, etc. Il s’agit du projet Voisins Solidaires. Vous pouvez même retrouver toutes les infos sur Facebook.

Si Mineurs

Le Ligueur et le Ciré ont collaboré autour d'une très belle série de publication : le magazine Si Mineurs. Il en résulte une série de 6 séries de reportages et des témoignages qui permettent d'apporter toutes les informations nécessaires afin d' agir, de contredire et bien sûr, de pouvoir en parler avec ses enfants. Précieux par les temps de désinformation qui courent.