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Mincir… toujours plus : l’obsession !

Trop grosses. Vraiment trop grosses ? Les femmes, adolescentes comprises, ne seront-elles jamais satisfaites de leurs fesses ? Cette partie du corps est le fil rouge du nouveau livre du sociologue français Jean-Claude Kaufmann, La guerre des fesses. Minceur, rondeurs et beauté (Éditions Jean-Claude Lattès, 2013). Une enquête interpellante sur la tyrannie de l’ultraminceur, à laquelle les parents d’« adottes » devraient être particulièrement attentifs…

Mincir… toujours plus : l’obsession !

Le corps apparaît central dans la constitution de l’estime de soi…
Jean-Claude Kaufmann : 
« Aujourd’hui, chacun note chacun dans tous les domaines. Et chacun note chacun selon sa propre grille de critères. X dit qu’il a réussi parce qu’il gagne beaucoup d’argent, il note les autres à partir de ce critère. Mais l’argent ne compte pas pour Y qui, dès lors, va mal noter X. Chacun se voit ainsi un peu mal noté et sent qu’il doit se battre pour être à la hauteur. Dans ce combat, l’image de soi qu’on donne à voir est essentielle. Ceci est plus vrai pour les femmes que pour les hommes. Et s’explique historiquement : traditionnellement, les hommes amenaient leur position sociale, leur puissance de protection alors que les femmes apportaient leur beauté et leur capacité de don de soi. Pour elles, la beauté était un élément de réussite affective et sociale. Et ça le reste. Même si les femmes disent désormais vouloir se sentir belles d’abord pour elles-mêmes. Mais ce ‘pour elles-mêmes’ se construit sous le regard des autres - et les autres, c’est tout le monde. Son apparence, les autres l’évaluent, la valident ou non. On se construit dans un aller-retour avec les autres. »

Combien de jeunes filles jugent leurs fesses trop grosses alors qu’elles pèsent à peine 50 kilos !
J.-C. K. : 
« Le problème, c’est qu’on part de l’image portée par les icônes de la mode. Idéalement, il faudrait partir de son corps, apprendre à l’aimer et voir tranquillement comment l’améliorer : en faisant un peu de sport, en veillant à son alimentation, en entamant un petit régime… Mais les choses ne se déroulent pas ainsi. Souvent, on se fixe comme modèle un corps qui est à l’inverse du sien. Beaucoup de femmes sont en guerre contre leurs fesses, toujours trop grosses. Mais il y a aussi des femmes minces qui rêvent de formes généreuses. Les femmes ont en général un regard critique sur leur corps ou une partie de leur corps. Et ce regard critique est encore plus fort à l’adolescence, au moment des changements corporels. Que faire comme parent ? Dire à son adolescente ‘T’es bien comme t’es, arrête de suivre les modes’ serait idiot, mais il est important de lui rappeler que ces modes renvoient à des codes un peu irréels. Dans les défilés de mannequins, il n’y a plus d’émotions exprimées, il n’y a plus de sourires ; il y a des pas militaires, des mâchoires fermées. Ce qui est cultivé, c’est un type de beauté qui évoque, je ne vais pas dire la mort, mais la non-expression de la vie. »

La faute à qui ?

La tyrannie de l’ultraminceur semble absolue. Comment l’expliquer ?
J.-C. K. :
 « La tentation est grande de désigner deux boucs émissaires : la haute couture et les magazines féminins, qui recourent à des mannequins filiformes. Mais il faut aller au-delà pour comprendre la machine folle de l’ultraminceur : des facteurs très différents sont à l’œuvre. Entre la fin du 19e siècle et les années 1950, on est passé d’une société de rareté alimentaire, où il fallait stocker dans les greniers et dans les corps, à une société de surabondance alimentaire, où il faut, au contraire, contrôler son alimentation. Les médecins ont perçu ce basculement et se sont mis à conseiller toutes sortes de régimes : ils avaient l’intuition des dangers de l’obésité sur la santé. Un autre facteur est la minceur comme opérateur de tri social. Plus on est mince, plus on accumule les bons points, non seulement dans sa vie personnelle, amoureuse, mais aussi dans sa vie sociale et professionnelle. La minceur est LE critère central pour définir la beauté. Les beaux sont favorisés à l’embauche (bien que cela soit interdit par la loi) et même dans les notes à l’école ! Tout le monde critique ce code unique de la beauté, mais tout le monde fait un petit régime : c’est bon pour la santé, on se sent mieux et puis on sent que, sous le regard des autres, la vie est facilitée. Et comme tout le monde participe à ce mouvement, la machine se renforce, s’emballe. Et la référence va toujours plus loin : minceur, puis ultraminceur. En jeu aussi, l’émancipation des femmes dans les années 1960 : pour appuyer leur désir d’égalité avec les hommes, elles voulaient un corps souple, qui n’accroche pas le regard des hommes, qui ne les piège pas dans un rôle d’objet sexuel et d’être subordonné aux hommes, un corps presque androgyne. Le dernier facteur que je veux signaler, c’est une composante radicale du christianisme qui s’est très fort exprimée au 12e siècle avec les saintes jeûneuses. Elles cherchaient à se libérer des pesanteurs du monde, valorisaient l’ascèse, les privations. Ce courant a traversé l’histoire et explique pourquoi c’est dans l’Europe chrétienne que le modèle de l’ultraminceur s’est ancré. »

Des ilôts de résistance

Chacun participe à cette machine folle de l’ultraminceur, insistez-vous…
J.-C. K. :
 « Le petit régime tranquille, si on a un léger surpoids, ce n’est pas mal de le faire : c’est bon pour la santé… Mais la femme qui a un poids normal et multiplie les régimes pour être toujours plus mince pousse la machine à s’emballer. C’est cet emballement qui est problématique. Il faudrait que chacun se fixe des objectifs modérés. En même temps, l’obésité touche de plus en plus de monde. La question n’est pas simple… »

Impossible alors de stopper la machinerie ?
J.-C. K. :
 « Je n’ai pas LA solution. Mais il est important de bien comprendre ce qui se passe : là est l’apport de mon livre. Ne pas désigner un bouc émissaire et accepter qu’on se piège collectivement, cela change la donne ! Il faudrait notamment amplifier les prises de position communes contre les excès du milieu de la mode. Et proclamer tous ensemble que la beauté est multiple.
Des contre-cultures s’expriment. Comme la mode Kawaï chez les jeunes Japonaises, inspirée de personnages de dessins animés, tout en douceur, en espièglerie et aux rondeurs manifestes. Ou les femmes, certes minoritaires, adeptes du bodybuilding. Et puis, il y a ce grand mouvement qui vient du grand Sud - Amérique du Sud et Afrique - et qui conteste les valeurs liées à l’ultraminceur, c’est-à-dire tellement de maîtrise de soi que la vie finit par disparaître, une non-expression des émotions, de la sensibilité, de la sensualité, du rythme… Le titre La guerre des fesses renvoie à la guerre contre son propre corps, mais il fait aussi référence à cet affrontement entre modèles du Nord et du Sud. Qui l’emportera ? Difficile de le dire ! La machine de l’ultraminceur, d’une force terrifiante, s’étend à l’ensemble du monde. En même temps, une parenthèse venant du grand Sud s’ouvre. Assurément, on est dans un moment favorable pour prendre de la distance par rapport à l’ultraminceur… »

Propos recueillis par Martine Gayda

ZOOM

Quand la jeune anorexique « décolle »…

La lutte pour l’ultraminceur mène parfois à l’anorexie. « L’anorexie est une maladie, une maladie complexe, rappelle Jean-Claude Kaufmann. Très souvent, à l’origine, il y a la décision anodine de faire un régime pour mincir un peu. La réussite du régime procure une griserie qu’on est nombreux à avoir connue, une sensation de puissance et de légèreté, de maîtrise de soi. Mais, à un moment, la jeune anorexique ‘décolle’ de la réalité, elle atteint une plénitude presque spirituelle qui filtre tout le reste - ‘On me dit que je ne deviens même pas belle, mais moi, je sens que la beauté, c’est la légèreté, toujours plus de légèreté’. Elle crée sa vérité intérieure. C’est comme si elle était prise dans une secte… »

BON À SAVOIR

Sommes-nous si libres que ça ?

De nos jours, chacun de nous est devenu l’inventeur de sa propre vie, de son avenir. Mais, finalement, sommes-nous aussi libres que nous le pensons ? « On n’a jamais produit autant de normes que dans la société d’aujourd’hui, observe le sociologue Jean-Claude Kaufmann. Plus une société est ouverte, plus, pour fonctionner, elle produit des normes non obligatoires qui deviennent des évidences partagées par tout le monde. La norme n’est pas obligatoire mais, si on la suit, tout devient plus facile. Et plus on s’en éloigne, plus on prend des mauvais points ». CQFD avec la minceur.

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