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Mohammad et Rogrina ont trouvé refuge à Braine-le-Comte

Il y a des familles pour lesquelles un déménagement prend une toute autre dimension que celle que l’on imagine communément. Pensons à ces parents fuyant la guerre avec leurs enfants, traversant des terres inconnues pour aboutir dans des pays où ils ne sont pas toujours les bienvenus. Mohammad et Rogrina sont partis de Syrie sur les routes de l’exil. Nous les avons rencontrés dans le cadre de notre campagne ICIOCI.

Mohammad et Rogrina ont trouvé refuge à Braine-le-Comte - © Bea Uhart

Dans la petite rue des Martyrs, à Braine-le-Comte, nous sommes attendus par Roxanne Tremblay, assistante sociale arabophone du projet Réinstallation du Mouvement Convivial. Elle nous a mis en contact avec Mohammad. Elle servira aussi d’interprète en cas de nécessité. Rogrina, qui ne parle pas encore français, nous accueille avec son bébé, Ayham, 8 mois, né en Belgique, dans les bras. Les deux aînés, Fatima, 6 ans, et Amir, 4 ans et demi, sont encore à l’école.

La guerre et la paix

Mohammad commence le récit de son parcours dans un français hésitant. Il a même préparé notre rencontre en écrivant quelques phrases sur une feuille. Il n’en aura pas besoin, car ses progrès dans notre langue sont considérables. « Quand je suis arrivé en Belgique, je connaissais juste ‘Merci’ et ‘Bonjour’. Je parle le kurde, l’arabe et un peu le turc, car j’ai travaillé quelques semaines en Turquie ».
Avant son exil, il a passé toute sa vie en Syrie, où il gagnait sa vie en fabriquant des sacs haut de gamme. « Plusieurs personnes m’avaient proposé du travail en Allemagne et en Arabie Saoudite, se souvient-il, mais je ne voulais pas quitter mon pays ». Jusqu’au jour où le frère jumeau d’Amir est tué par une bombe tombée sur leur balcon. Sans la guerre, Mohammad travaillerait encore là-bas et y coulerait des jours paisibles avec sa famille…
L’exil commence au Liban. La famille se rend ensuite en Turquie où elle est enregistrée par le HCR (Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés). Grâce à cet organisme, ils sont acceptés par la Belgique, où « on nous a donné un bon accueil », précise d’emblée Mohammad.

La réinstallation

La famille de Mohammad va bénéficier du programme de réinstallation, mis en place et supervisé par le HCR. La réinstallation permet à des réfugiés qui ne peuvent pas retourner dans leur pays d’origine et qui se trouvent dans une situation de grande vulnérabilité d'être envoyés dans un pays sûr. Pays au sein duquel ils pourront redémarrer leur vie.
Dans un premier temps, ces réfugiés sont accueillis dans un centre d’accueil géré par Fedasil, pour une durée de six à sept semaines. Pour Mohammad, ce sera le centre de Pondrôme, près de Beauraing, où il restera quarante jours.
Les réfugiés peuvent y suivre des modules sur divers thèmes : gérer un budget, utiliser les transports en commun, suivre la scolarité en Belgique, accéder à la formation et à l’emploi… et, bien sûr, des cours de langues. L’objectif est que chacun puisse devenir acteur de son intégration. De la Belgique, Mohammad ne connaissait quasi rien. « En Syrie, votre pays est surtout connu pour ses armes », avoue-t-il de manière laconique.
Ensuite, avec l’aide de partenaires comme Convivial, chaque famille est transférée vers un logement privatif et accompagnée de manière spécifique pendant douze mois. Les CPAS prennent dès lors le relais de Fedasil. Mohammad et Rogrina sont orientés vers Chapelle-lez-Herlaimont. Ils y vivent dans une maison meublée, mais ne gardent pas un bon souvenir de leur passage dans cette commune.
« Durant sept mois, nous n’avons rencontré personne, regrette Mohammad. Il n’y a ni parc, ni salle de sport, ni piscine. Nous restions à la maison, il n’y avait rien à faire. À la commune, j’avais l’impression que les gens freinaient quand je parlais logement et emploi. »
Le pire semble être la solitude et le manque d’activités. « Le soir, j’allais boire de la bière. Je ne faisais que cela ». Pour ne pas sombrer dans l’ennui et pour éliminer les kilos pris, Mohammad se lance dans le sport. Le plus accessible qui soit. « J’allais courir jusqu’à Courcelles, aller-retour, le plus souvent possible. Je roulais à vélo aussi. J’aime voyager, découvrir. J’ai presque vu toutes les villes de Belgique ». Un régime qui lui a permis de passer de 95 à… 72 kilos !

Refaire sa vie comme un jardin

Conscients de leurs difficultés et des tensions qui augmentent, les responsables de Convivial vont leur chercher une autre commune. Pendant trois mois, ils vont occuper un petit appartement à Piéton, grâce à l’urgence sociale. Et le 1er juillet, la famille déménage à Braine-le-Comte. Le changement est radical.
« Le soir, je peux suivre plus de cours de français dans une école industrielle. Je suis aussi inscrit à une formation en électricité et en peinture, se réjouit Mohammad. Il y a une grande piscine près de chez nous. J’y ai fait des connaissances et j’ai appris à nager. Plus ou moins. »
Autre avantage de la commune de Braine-le-Comte, apparemment anodin, mais déterminant dans la vie au quotidien : les possibilités de déplacement en transports en commun. « Alors que de Chapelle, il fallait trois-quatre heures pour aller à Bruxelles, à Braine-le-Comte, il y a un train toutes les dix minutes et on est à vingt minutes de Bruxelles. Il y a aussi des bus ».
La capitale, où Mohammad se rend une ou deux fois par semaine pour faire des courses ou retrouver des connaissances. Car depuis son arrivée en Belgique, il a pu nouer quelques liens avec quatre, cinq familles. À Eupen, Liège, Louvain, Boussu, Ottignies...
Inoccupés depuis plusieurs mois, leur nouvelle maison et son jardin avaient tout de même besoin d’un bon rafraîchissement. Ce sera une chance pour le jeune couple qui va se lancer dans la réaffectation des lieux. « Les propriétaires, des Flamands de plus de 80 ans, sont très gentils. Ils paient les matériaux et les outils. Nous faisons les travaux. J’ai appris à tout faire dans cette maison. Nous sommes allés chez eux, ils sont venus chez nous ».
Mohammad n’est pas peu fier de nous montrer le résultat de leurs efforts : comme le jardin complètement remis à neuf où il s’impatiente de réaliser ses premières plantations. « J’ai des difficultés avec les noms des plantes. Il y a des légumes chez nous qu’on ne trouve pas ici et des légumes d’ici que je n’avais jamais vus ».
Pour l’heure, il cultive surtout de la menthe pour le thé. Ce sont des sacs et des sacs de déchets végétaux et… d’escargots que Mohammad a chargés sur son vélo. Il est désormais une figure bien connue des équipes du parc à containers.

Une vie ici

Beaucoup de Belges ont aidé Mohammad. Il pense en particulier à sa formatrice en français. « Je n’ai jamais connu quelqu’un comme elle. Elle nous a accompagnés un jour en Flandre pour trouver un logement social. Pour l’accouchement de ma femme, elle nous a conduits à l’hôpital. Elle est venue nous rendre visite plusieurs fois ici ».
Il n’empêche. La sœur de Mohammad vit au sud de l’Irak, son frère aîné au Liban, son jeune frère en Allemagne, son père est resté en Syrie. Sa famille est éclatée et lui manque beaucoup.
« En Belgique, les gens restent beaucoup chez eux. Chez nous, on mange le plus vite possible pour aller les uns chez les autres. Si je pouvais, j’inviterais tout Braine-le-Comte à la maison ! On ne discute pas beaucoup avec nos voisins, mais on a de bonnes relations. Cela ne sert à rien de se disputer pour des bêtises. Il ne faut pas être méchant. Je n’ai plus vu mon père depuis quatre ans, mais mon voisin, je le vois chaque jour. Nous sommes fatigués par ce que nous avons vécu. Les enfants ont déjà une autre vie ici. Quand la guerre sera finie en Syrie, il faudra attendre vingt, trente ans pour retrouver une situation normale. Je ne vivrai pas cent ans, je ne peux pas attendre la fin de la guerre et que tout redevienne normal. Ma vie est ici maintenant… »

Michel Torrekens

En pratique

  • Vous êtes prêts à témoigner du bon, du mauvais ou du non-accueil vécu lors de votre installation dans un nouveau lieu ? Merci de nous communiquer vos coordonnées pour un prochain portrait à l’adresse : m.torrekens@leligueur.be
  • Une question ? Une remarque ? Une suggestion ? Écrivez à icioci@liguedesfamilles.be. Yolande Duwez se fera un plaisir de vous répondre.
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