Vie de parent

Moi, c’est moi, vous, c’est vous

Vous voyez votre ouverture d’esprit mise à rude épreuve face aux petites habitudes de vos ados qui changent : chambre à coucher, look, langage, écrans omniprésents… le fossé se creuse. De leur côté, les jeunes ont un champ des possibles qui s’ouvre à eux : le goût de l’inconnu, le parfum enivrant de la liberté, la route qui se façonne pavé par pavé par l’entremise de codes uniques et éphémères. Écoutez-les, ces jeunes, et souvenez-vous comme elle était belle l’époque où, vous aussi, vous déconstruisiez pour mieux vous construire. Avec Aboude Adhami, psychologue, qui nous certifie qu’ils sont notre promesse d’avenir.

Moi, c’est moi, vous, c’est vous

L’ANTRE DE LA BÊTE

Diane, 14 ans : « Un havre de paix »

La chambre, c’est le refuge. La zone interdite, la plupart du temps. Un coup d’œil sur les murs et on peut comprendre ce que cherche à exprimer son enfant. On commence avec Diane qui nous ouvre les portes de son antre, repaire idéal pour enfant modèle.
« Ma chambre, c’est mon havre de paix en cas de disputes avec mes frères et sœurs ou mes parents. Comment la décrire ? J’ai des posters de chats, je suis très ‘Lol cat’. Les membres de ma famille trouvent que c’est ridicule. J’ai beaucoup de magazines. J’ai joué de la flûte traversière, c’est fini, je n’ai pas le temps avec les études. J’ai encore beaucoup de peluches. Mais pour me changer les idées, je sors. Je vais faire un tour à vélo et quand ça va mal, je vais hurler dans les bois. »

Léa, 16 ans : « Dans la langue de Booba »

Changement d’ambiance avec Léa qui nous décrit sa « hutte », dit-elle, dans laquelle elle passe du temps… quand elle rentre à la maison, bien sûr ! « Ma chambre est recouverte de posters de Booba (Ndlr : pas le petit ourson, mais le rappeur bien connu). C’est mon héros, c’est LE poète. Il dit tout ce qu’on pense, nous, les jeunes. Il rappe avec notre langue. Il se fringue comme nous. Mes parents le détestent, ils disent que c’est un voyou. C’est un prophète qui dit des vérités et ça fait peur aux ‘boloss’ (Ndlr : terme peu flatteur qui désigne des paumés) ».

Matéo, 17 ans : « Mon vrai chez moi »

Évidemment, pour certains, la chambre, c’est chasse gardée. Matéo qui nous parlait précédemment des vacances en famille nous ouvre les portes de son jardin secret. Ce qui s’y passe est généralement confidentiel, mais il nous le raconte.
« Je suis à fond de DJing (Ndlr : autrement dit de platines). J’aime bien écouter du son, tranquille dans ma chambre. C’est généralement la grosse engueulade avec mes parents qui n’ont pas le droit de rentrer. On se dispute pas mal à cause de ça. Ils n’aiment pas la façon dont on parle avec mes potes, ni la façon dont on s’habille. J’ai des piercings sur ma casquette, je porte des treillis larges… Je sais pas, c’est moi. J’estime que je peux y faire ce que je veux : fumer, boire, sans que ça les regarde. Ils ne veulent pas que je ramène ma copine à la maison et ils préfèrent que je ne vienne pas avec mes potes. J’ai plein de matos lié à la musique. Je suis passionné. J’ai bossé pour l’avoir et je suis fier de le montrer à mes potes et de représenter la culture de la musique électro. Alors, je ne vais pas obéir aux règles débiles. Il n’est pas question de faire la teuf dans le salon, mais ma chambre, c’est ma personnalité. »

L’avis de notre expert

La chambre symbolise l’intime et est liée à bien plus que la sexualité. Elle incarne la distance avec les parents. Vous voulez savoir ce qu’il se passe dans la tête de votre enfant ? Observez sa chambre. Le bordel qui y règne est le même que celui qu’il éprouve dans sa tête. Et le plus amusant, c’est que ce bazar est une excellente chose pour l’ado. Cependant, vous avez raison d’exiger qu’il y mette de l’ordre. Ceci dit, un antre trop bien rangé peut être inquiétant. Elle est l’image d’un enfant qui respecte trop les règles et met des choses dans des cases. Le chaos est un symbole de contestation. Vous êtes trop dans les clous et ils ne veulent pas faire comme vous. Ils veulent profiter de l’insouciance. « T’inquiète, je vais ranger plus tard », ils ralentissent le temps. N’hésitez pas à avoir recours à des compromis. L’armoire en est un. C’est toujours le bordel, mais planqué dans un meuble. C’est d’ailleurs une belle image de l’adolescence. Tout se brasse, mais eux font semblant d’être à l’aise, ils feignent d’être des adultes !

LE MONDE FAIT ÉCRAN

Ophélie, 16 ans : « Ils ne sont pas nés avec »

Génération 2.0, réseau social, image contrôlée, il nous semblait intéressant de prendre le pouls de cette jeunesse qui maîtrise de plus en plus le monde virtuel. Quelle importance ont réellement les écrans dans leur vie ? Et, surtout, comment les parents se positionnent face à ça ?
« Je me rappelle du moment où ma mère m’a demandé d’être son amie sur Facebook. Je me suis dit qu’il était temps de passer à autre chose. Ce qui me plaît le plus, ce sont les applications où l’on se fait des amis. Là, il y en a une toute nouvelle où l’on rencontre des gens qui aiment la même musique que nous. ‘Tu écoutes ce groupe ? Allons boire un verre pour en parler’. Au moins, je ne retrouverai pas ma mère dessus ! »

Nadia, 16 ans : « Interdite de tout »

Le contrôle absolu, certains parents en rêvent. C’est sans compter sur la ruse de leurs enfants. Nadia en est la parfaite illustration. « Mon père m’a pris la tête quand j’ai voulu tweeter. J’ai insisté. Il a dit : ‘O.K.’… mais à condition qu’il ait accès à mon profil. Du coup, j’ai créé un faux compte sur lequel il ne se passe rien. Il ne connaît pas mes vrais profils Facebook, Tinder, etc. Trop facile. »

Cédric, 15 ans : « L’arroseur arrosé »

Notre jeune ami ne manque décidemment pas de bonnes anecdotes sur ses parents. « Un jour en écoutant le journal parlé, mes parents se disent qu’il faut installer un filtre parental. J’ai 15 ans et ma sœur, 17 ans. Déjà, ça commence bien. Normalement, on installe ça sur l’ordi pour des petits enfants. Bref. Quelque temps plus tard, mon père demande de l’aide parce que le truc ne fonctionne pas. Il était sur Facebook. Je le réinstalle et change les codes. Donc, non seulement j’ai les accès d’un filtre qui est censé me bloquer, mais en plus je me suis amusé à changer les codes du compte de mon père. Le machin porte bien son nom : ‘filtre parental’, mes parents ne peuvent plus naviguer sur l’ordinateur familial ! »

L’avis de notre expert

Je suis très content de lire ces commentaires, cela prouve la bonne santé de nos enfants. Ce jeu de cache-cache existe depuis toujours. À chaque fois qu’ils inventent un lieu et que les parents les investissent, ils en réinventent. L’exemple de Facebook nous dit quelque chose. Ceci a été inventé par un jeune pour des jeunes. Les ados se sont délectés de cela. Puis les adultes sont arrivés. Autrefois, les parents garantissaient la distance avec les enfants. Aujourd’hui, on a l’impression que c’est l’inverse. Qu’est-ce que cela veut dire « être amis » virtuellement avec ses enfants ? Le plus drôle, c’est que ces derniers ne disent pas non, mais ils contournent. Ils feignent. Le témoignage de Cédric est génial. Il est typique de l’époque. Au lieu d’ouvrir un débat, ces parents brident. Seulement, le savoir technologique, pour la première fois, n’est plus du côté des adultes. Nous n’avons aucun recul sur ce phénomène qui a moins de dix ans dans notre société. Les enfants les plus petits se retrouvent acteurs d’une parole à l’échelle mondiale. Encore une fois, cela brouille les repères sur l’intimité. Les parents doivent s’interroger sur les questions liées à la transmission et poser des règles précises en concertation avec leurs enfants qui, pour la première fois de l’histoire, ont une longueur d’avance sur eux.

AU-DELÀ DE MON NOMBRIL

Julie, 17 ans : « Je veux tout comprendre »

Et au-delà de leur univers contrôlé, qu’est-ce qui les intéresse ? Et la question du rapport à l’autre ? On demande à Julie si elle se sent suffisamment armée pour appréhender le monde.
« Certaines de mes copines qui écoutent du reggae et sentent la chèvre parlent de changer le monde. Je veux bien le changer. Mais avant, je préfère le comprendre. Mes parents m’interdisent d’avoir des préjugés. Ils disent qu’un cliché, ça n’existe pas, c’est bon pour la publicité. Je me force à ne pas mettre d’étiquette tout de suite. Je trouve que c’est très intéressant d’apprendre à découvrir l’autre. »

Steven, 13 ans : « Un peu plus de poil »

Steven nous répond par une boutade : « Et le monde, lui, il pense quoi de moi ? ». On lui répond que c’est une très bonne question. Qu’en pense t-il ? « J’sais pas, c’est dur d’être un enfant. Personne ne nous prend au sérieux. Ni les parents, ni les profs. Quand on est petit, on nous trouve mignon et puis après, on se transforme. Et on dirait qu’on embête tout le monde. Moi, j’ai pas changé depuis que je suis minot, j’ai juste grandi… et j’ai plus de poil au menton. Dans ma tête, je suis le même. »

Youssef, 10 ans : « Se faire la paix »

On termine avec Youssef qui nous parlait de guerre au début du dossier. Il semble très chamboulé par les évènements récents liés à Charlie Hebdo. Il a l’air d’avoir peur, mais ne semble pas résigné : « Je sais pas ce que disent les parents sur nous. Mais ce qui est sûr, c’est que nous, on doit pas faire comme eux. On doit être plus malins. On va cesser de se battre. On va arrêter de faire des bêtises et on va se faire la paix ». Une formule innocente offre toujours une jolie conclusion. Et peut-être même l’espoir d’une solution pour l’avenir. Le vôtre. Le leur.

L’avis de notre expert

Avant toute chose, je tiens à rassurer le jeune Steven. C’est très bien qu’il ne soit pas compris. Heureusement qu’il ne l’est pas. Si l’enfant est compris, il est cerné d’une certaine manière. Et le but, c’est d’échapper à cela. Lui-même ne se comprend pas. Donc l’idée, c’est que les parents reconnaissent cette incompréhension et la relativise. Cela ne vous empêche pas de parler, d’échanger, de communiquer.
Je trouve très intéressant le témoignage de Julie et il me conforte beaucoup pour le futur. Cette jeune fille a compris la pensée lacanien : « Un temps pour voir, un temps pour comprendre, un temps pour conclure ». À l’époque où tout s’accélère, où l’accès à l’information est abondant, il est de bon ton de ne pas s’enfermer dans les clichés, du type : je vois, je conclus. Voici une magnifique preuve d’ouverture au monde. À toutes les personnes qui ont des doutes ou des réserves sur les héritiers de notre pensée, lisez et relisez ces témoignages. Consultez les jeunes, vos jeunes, vos enfants et vous vous apercevrez alors qu’ils sont notre promesse d’avenir.

Yves-Marie Vilain-Lepage

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