16/18 ans

Molenbeek, un an après

Une année a passé. Molenbeek n’est plus sous le feu des médias, mais son image de base arrière abritant des jeunes radicalisés demeure. La commune panse ses plaies. Prévention de crise, prévention secondaire et stérilisation du terreau ciblé par les recruteurs : Sarah Turine, échevine chargée de la jeunesse, de la cohésion sociale et du dialogue interculturel, revient sur les chantiers en cours, la question familiale toujours au cœur de l’approche. Mais dans quel contexte ?

Molenbeek, un an après

L’enquête Noir, Jaune, Blues a révélé que les Belges sont inquiets, rejettent l’autre et se replient sur eux-mêmes. Quel est le visage de la commune aujourd’hui ? Qu’y fait-on pour les jeunes ? Sarah Turine soupire : « C’est une question complexe. La pression médiatique calmée, nous nous sommes retrouvés ‘chez nous’, enfin. Cela nous permet de nous occuper des vrais problèmes. Mais après l’émotion, nous sommes un peu dans la dépression. Les problèmes qui préexistaient et qui ont poussé des jeunes à s’embarquer dans ces aventures barbares sont toujours présents. Ils sont plus urgents, car la société s’est complètement fracturée. Les discours de haine l’emportent, rendant plus prégnants les malaises sociaux pour lesquels nous n’avons reçu aucuns moyens supplémentaires ! »

« Après l’émotion, nous sommes entrés en dépression… »

La question de base demeure le manque de perspectives qui s’offrent aux jeunes, qui continuent à se sentir exclus, laissés pour compte par le système. Sarah Turine insiste : « Il faut les valoriser, leur permettre de participer. Donner des moyens aux différents champs du travail social, de la prévention jusqu’à l’accès à la culture. Je regrette qu’ils n’aient pas été considérés dans les plans de lutte contre le terrorisme. Seules les mesures sécuritaires ont été mises en place, du contrôle, notamment la levée du secret professionnel pour les travailleurs sociaux. On renforce ainsi l’impression que ce secteur serait défaillant, au lieu d’en raffermir les moyens d’action : ils sont en première ligne ».

Responsabilité collective

Pour Sarah Turine, les dérives sont le symptôme de problèmes aux racines profondes. « La société dans son ensemble doit prendre ses responsabilités. Le système scolaire du côté francophone est l’un des plus inégalitaires en Europe : je vous assure que cela se ressent dans nos quartiers. Et quand Olivier Vanderhaegen, chargé de projet contre la radicalisation, tire la sonnette d’alarme et réclame la constitution d’un Plan Marshall pour la jeunesse, je suis tout à fait pour ! Il nous dit que le nombre de jeunes qui adhèrent à un discours radical augmente. Ils restent fragiles : en colère, frustrés, stigmatisés, ils se sentent laissés pour compte. Il faut une politique de la jeunesse spécifique à nos quartiers. Un tel plan permettrait de réunir tous les acteurs : jusqu’ici, nous nous sentons assez seuls ».

L’enjeu : les papas !

À Molenbeek, la question de l’alliance éducative est cruciale, il faut décloisonner les secteurs. Chacun travaille dans son coin : l’aide à la jeunesse, l’associatif et les parents, dont le rôle est déterminant. « Il me semble qu’aujourd’hui, l’enjeu majeur est de redonner une place aux pères dans les familles. La famille est un système global, qu’il faut comprendre pour mieux le soutenir ».
Sarah Turine lance un plaidoyer pour qu’ils soient réhabilités. « Ils sont plutôt absents, ils ont perdu confiance et peu d’outils sont prévus pour eux dans les programmes et les subsides. Pour les deuxième ou troisième générations issues de l’immigration, les repères peuvent s’avérer difficiles à trouver. Les pères, venus en Belgique pour travailler, avaient un rôle actif dans la société, ils détenaient l’autorité et nourrissaient la famille. Les mères se concentraient sur la bonne marche du foyer. Cependant, ce modèle ne correspond plus à la réalité : scolarité chaotique, chômage… Les papas ne pourvoient plus et sont en marge de l’éducation des enfants ! ».
En effet, les femmes immigrées ont bénéficié d’outils pour socialiser en dehors de la vie de famille et, partant de là, d’un soutien spécifique par rapport aux enfants. Mais les papas n’étaient pas concernés. « Il faut revaloriser le rôle du père, c’est une clef, qu’il redevienne un modèle d’identification, poursuit Sarah Turine. Une association vient de lancer une ‘Maison des Papas’, nous allons suivre de près ce type d’initiatives, les aider à se structurer, œuvrer à leur multiplication ».

Esther et Shéhérazade :
les communautés se rapprochent

Sarah Turine se réjouit de toutes les initiatives positives au niveau local : « Du travail social là où il n’y avait rien, des formations aux acteurs sociaux de première ligne, des débats pour apporter aux jeunes des diversités de grilles de lecture. Un travail intense est mené autour du dialogue interculturel. Les attentats ont été un déclic : la commune s’est engagée à 100 % sur le dépassement des préjugés et du vivre ensemble. Racisme, antisémitisme, islamophobie : nous rapprochons concrètement les communautés, en partant des identités religieuses par exemple ».
Un premier festival judéo-arabe, Esther et Shéhérazade, organisé en mars, a favorisé les rencontres, en célébrant toutes les convergences qui existent sur les plans historiques et culturels. C’est possible, et cela vaut tous les discours.

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Radicalisation : « Il faut convaincre sans vaincre,
et faire de la place à l’humain »

Le Ligueur a rencontré le pédagogue Philippe Meirieu à l’issue d’une conférence sur le rôle de la pédagogie dans un monde menacé par la radicalisation.

Sur la force des familles dans la lutte contre la radicalisation
« Il revient aux familles de faire preuve de vigilance. Ce sont elles qui aident leurs enfants à faire des distinctions fondamentales entre les croyances légitimes et les emprises barbares. Qui enseignent et témoignent de l’éminente dignité de toute personne humaine. On la retrouve au cœur de tous les textes sacrés, lorsqu’ils ne sont pas lus d’une manière simpliste. Et l’enseigner, c’est surtout la vivre au quotidien. Leur mobilisation doit être accompagnée partout : par l’école, le sport et la culture, là où se déploient tous les champs humains. »

Sur la confiance que doivent cultiver les parents
« L’action éducative n’est jamais immédiate. Une parole a rarement d’effet sur le coup. Les choses se décantent progressivement. Un jeune qui oppose une fin de non-recevoir n’est pas sourd pour autant. Bien des jeunes m’ont confié qu’au moment de basculer, ils se sont souvenus d’un témoignage, d’un propos, d’une personne, qui les a fait surseoir, ne pas passer à l’acte. Pour beaucoup d’ados, passer à l’acte, c’est exister, exprimer leur liberté. Or, la liberté, c’est de pouvoir réfléchir. Lutter contre la radicalisation, c’est garder la confiance. Sans être béat d’admiration ou baisser la garde, c’est aussi valoriser le positif chez l’autre. »

Sur la nécessité de l’exigence, dès le plus jeune âge
« Il faut donner à l’enfant très tôt une exigence à l’égard de lui-même, qui lui permettra non pas d’être orgueilleux, mais d’être fier des réalisations qui témoigneront de ses possibilités. Il n’aura pas besoin alors d’aller chercher la fierté dans la barbarie ou le sacrifice. »

Aya Kasasa

En savoir +

Programme de prévention contre la radicalisation à Molenbeek

  • Prévention de crise : revaloriser les liens affectifs. Une cellule de crise qui permet d’accompagner des jeunes et moins jeunes soupçonnés de basculer vers un processus de radicalisation. Dans ce cadre, une approche individuelle, personnalisée est développée autour de la parentalité. Un des signaux forts du basculement, c’est lorsque les jeunes coupent tous les liens affectifs, parents, école, club de sport. L’enjeu, c’est de revaloriser ces liens, éviter les ruptures. Il s’agit de collaborer de très près avec la famille, les proches. Les jeunes en danger sont repérés par un acteur de première ligne, éducateur, animateur ou enseignant, qui tire la sonnette d’alarme. La cellule peut superviser l’éducateur ou si le jeune l’accepte, l’accompagner directement. Il arrive aussi que les familles, inquiètes, contactent elles-mêmes la cellule. L’équipe est pluridisciplinaire, réunissant un psychologue, un assistant social, et un sociologue.
  • Prévention secondaire : décrédibiliser le discours des recruteurs. Ils sont moins nombreux à partir combattre, mais les recruteurs poursuivent leur sombre besogne. Ce sont les cibles qui changent : il ne s’agit plus d’attirer de jeunes idéalistes pour combattre, mais de faire appel à des jeunes délinquants qui ne sont pas encore fichés. Ils sont sensibles aux théories du complot, s’en vantent. Le travail consiste à contrer et démonter le discours utilisé par ces recruteurs. Comment ? D’abord en outillant tous les acteurs de première ligne pour qu’ils puissent aborder ces questions avec tous les publics, notamment en favorisant les interlocuteurs légitimes, ceux qui sont revenus, par exemple. Ensuite, en organisant des événements qui suscitent le débat : libérer la parole, sans jugement, démontrer qu’il existe différentes grilles de lecture, développer l’esprit critique.
  • Stériliser le terreau : travailler l’identité positive. Le terreau, ce sont les jeunes esprits et les lieux dans lesquels les recruteurs viennent ancrer leurs discours. On touche ici à la question du mal-être général, à l’éducation, aux questions identitaires et d’insertion : faire en sorte que les jeunes  fragilisés ne soient pas considérés comme des citoyens de seconde zone. C’est un travail de fond à réaliser avec ou sans départ au Moyen-Orient, car ils sont un symptôme d’un mal-être plus général. Certains partent, commettent des attentats, d’autres expriment une autre forme de violence : assuétudes et petite délinquance.

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