12/15 ans

Mon ado est scotché à son écran…
Et s’il lisait ?

Les jeunes lisent toujours, mais différemment. Les joujoux numériques ne les empêchent pas de lire. Ils peuvent même devenir les meilleurs alliés du livre ou de la lecture.

Mon ado est scotché à son écran… Et s’il lisait ?

« Ah, les jeunes, ils ne lisent plus ». La sentence est aussi facile qu’elle est erronée. Oui, les jeunes lisent encore, selon une étude du Centre national du livre, en France. Entre 7 et 19 ans, ils consacrent même trois heures environ, en moyenne, chaque semaine à la lecture dite traditionnelle. Et pas seulement sous la contrainte scolaire mais aussi par goût personnel, pour leurs loisirs (78 % des 1 500 sondés). S’ils lisent six ouvrages par trimestre, quatre sont dévorés dans le cadre de leurs loisirs. Ils lisent avant tout pour le plaisir (55 %), pour se détendre (48 %) et… s’évader, rêver (42 %).
Bien sûr, les temps ont changé, c’est indéniable. Les ados ont plus d’activités extrascolaires et de loisirs d'intérieur que leurs parents. À la maison, les supports de divertissement se sont multipliés : télé, console, ordi, tablette, smartphone… C'est dans l'air du temps. Ils lisent donc sans doute moins que leurs aînés. Seuls 12 % des 15-24 ans sondés estiment « lire beaucoup » et ils sont 45 % à avouer lire de moins en moins souvent, par « manque de temps ».
Sur leurs joujoux numériques, que font-ils ? Ils jouent, chattent et partagent leurs souvenirs et expériences... mais pas pendant les huit heures par semaine en moyenne qu'ils passent devant un écran. Ils lisent aussi. Ils parcourent des articles, des livres numériques (20 % s’y sont déjà frottés). Les « digital natives » ne sont finalement que curieux de découvrir tout ce que la société (de consommation) leur présente.
Malgré les nombreuses tentations plus « dynamiques », ils continuent de lire. Voilà qui clouera le bec à quelques-uns, anti-numériques par principe, qui ronchonnent dès que pointe un écran. Et il serait donc triste de mettre au pilori toute une génération en proclamant leur désamour de la littérature.

Booktube séduit les jeunes

Internet, encore parfois pointé comme étant l’ennemi du livre et de la culture, peut même devenir un véritable allié de la lecture face à des jeunes qui ont souvent du mal à trouver des livres qui les intéressent. Basta, les critiques pédantes des revues spécialisées ou des journaux. Les ados ne s'y retrouvent pas. Et les lectures imposées à l’école, souvent (très) classiques, ou le prof de français - que peut-être ils n'apprécient guère - ne leur donnent pas souvent l'envie de bouquiner. Allez, soyons honnêtes, LePère Goriot, Madame Bovary et LesConfessions n'ont jamais fait beaucoup d'émules dans les classes ! Et ils iront inévitablement dénicher la fiche détaillée sur internet pour réussir l’interro.
En revanche, le web 2.0 a les atouts pour les allécher. Surtout un : l'image, qui vit, qui transmet les émotions et qui se partage. Les booktubeurs l'ont bien compris. Les quoi ? Les booktubeurs, ceux qui présentent des livres sur la plateforme vidéo YouTube. Dans leurs capsules publiées en ligne, ils racontent leurs dernières lectures, partagent leurs découvertes et leurs coups de cœur littéraires.
Venu des États-Unis, le phénomène s'est exporté en France, puis en Belgique depuis deux ans. Les booktubeurs sont majoritairement des femmes, jeunes, entre 18 et 35 ans, et génèrent une audience de plus en plus confortable. La Dinantaise Jess Livraddict a déjà séduit plus de 5 500 abonnés et comptabilise presque un demi-million de vues. « Quand j'ai vu une Américaine faire de la présentation de livres, j'ai tout de suite trouvé le format dynamique. Je tenais déjà un blog. C'était l'occasion de créer un nouvel espace pour mes abonnés. J'ai mis un mois à me lancer. J'avais peur de diffuser mon image, mais l'envie a été plus forte. Aujourd'hui, j'ai beaucoup d’abonnés. Parmi eux, 36 % ont 18 à 24 ans et 10 % ont de 13 à 17 ans. Les adolescents sont de grands émotifs. Ils peuvent me laisser des commentaires très enjoués sur les lectures que je propose. »

Le web au service du livre

C’est là que les technologies nouvelles permettent à la critique littéraire de trouver un nouveau souffle et au livre lui-même de (re)conquérir un public très volatil. Les maisons d'édition l'ont bien compris. Elles délaissent aujourd'hui les blogueurs pour nouer des partenariats avec les booktubeurs les plus en vogue (envois de livres, invitations à des salons…).
Ils ont perçu - comme de nombreux commerciaux d'ailleurs - que les jeunes sont un public à convoiter. Ils ont un grand pouvoir d’incitation à la consommation. Ce sont les meilleurs fans, les plus passionnés mais aussi les plus fidèles. Une fois conquis, ils sont capables de créer les tendances et de porter loin leurs coups de cœur, tels des ambassadeurs. Leurs parents, qui tiennent le portefeuille ou délivrent l’argent de poche, rechigneront rarement pour que leur ado consomme de la lecture. À la différence près qu’ils liront sur divers supports, sur papier, sur liseuse ou tablette, petit bout par petit bout peut-être, entre une foule d'autres activités. Et que leurs avis et préférences, ils les partageront sur les réseaux sociaux.
Sera-t-on aussi scandalisés de voir les jeunes rivés sur leur smartphone dans les transports en commun si l’on sait que, sur leur petit écran, ils lisent ? Est-ce finalement un comportement plus « asocial » que d’avoir le nez rivé sur un roman de poche ou le visage entier planqué derrière les larges pages d’un journal ? À l'ère du mobile, soyons modernes dans la querelle. Cessons de creuser le fossé générationnel qui risquerait de faire la tombe du livre.
Que l'on soit parent, enseignant ou professionnel de l'édition, ne vaut-il pas mieux comprendre cette jeunesse connectée qui est loin de s’être désintéressée du livre ? Au lieu de les critiquer en bougonnant, voyons comment s'adresser à eux, en mettant la technologie du numérique au service de la lecture. Sans doute la meilleure façon de les appâter et de continuer à leur transmettre le goût et la connaissance de la littérature.

Stéphanie Grofils

Ils en parlent...

Amour et désamour

«  Petite, je dévorais les livres d'histoire, avec ma maman puis, toute seule. À 14 ans, j'ai complètement arrêté de lire. Je détestais ma prof de français et j'étais amoureuse d'un garçon qui n'aimait pas lire. Je voulais aussi me défaire de l'image de bourgeoise intello. Heureusement, cette année, une amie m'a filé un bouquin qu'elle avait adoré. Et c'est reparti. Maintenant je suis deux booktubeuses pour me tenir au courant des nouveautés. »
Adèle, 16 ans

Pas de la grande littérature, mais il lit

« Max est hyperconnecté. C'est sûr, il lit moins que nous à son âge. Mais il lit. C'est déjà ça. Il lit quelques articles qui l'intéressent, que ses amis Facebook partagent, il suit l'actualité sportive, people... Ce n'est pas de la grande littérature mais je peux comprendre que ça ne l'emballe pas. »
Chantal, maman de Maxime, 17 ans

Un objet resté précieux

« Dès que je passe devant une librairie, je m'arrête et je cherche un style qui lui plaît. Je lui prends souvent un policier. Il aime toujours le livre papier. Sur ordinateur, il ne fait pas de lecture. L’objet est important pour lui. Et il aime échanger ses livres avec les copains. »
Anne, maman d’Arthur, 12 ans

À bas Balzac !

« J'en ai vraiment marre des livres qu'on nous donne à lire à l'école. Ils sont souvent ch... et j'arrive jamais à les finir. Au moins, sur booktube ou sur les blogs, je peux trouver autre chose que Balzac, Zola et compagnie. »
Juliette, 17 ans

L’amour encore

« Je n'aime pas lire. Je préfère sortir avec mes potes. Mais j'ai quand même lu Cinquante nuances de Grey. Tous les tomes d'une traite. Pour que je lise un livre, il faut que son titre et la quatrième couverture me plaisent. Et puis que ça parle d’amour, sinon je ne l'ouvre pas. »
Tania, 16 ans

Le mot des experts

« Internet joue un rôle central dans l’évolution des habitudes de lecture, pour le pire comme pour le meilleur. Il y a énormément d’objets qui peuvent fonctionner comme des divertissements, surtout sur leur téléphone qui leur permet d’accéder à internet, y compris en classe. Mais cet outil peut aussi être très intéressant, car ils y lisent des choses très différentes, que ce soit sur Twitter ou ailleurs », souligne Christelle, professeur de français.
Pour l’écrivain Alain Mabanckou, « comme nous, les jeunes lisent parce qu’ils ont besoin d’aller quelque part. Si vous écrivez des choses éloignées de leurs préoccupations, comme tous lecteurs, ils vont fuir. Prendre en compte la réalité des jeunes est très important, même si l’histoire d'une œuvre se déroule dans le passé. Il faut montrer comment le roman balzacien répond à des questions actuelles. Il faut leur expliquer que même la littérature la plus classique peut être datée mais avoir la force de l’actualité. Si on veut parler littérature avec les jeunes, comme quand on écrit, il faut appliquer la concordance des temps. »

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