Mort de Kadhafi : l’image du mal
ne fait pas mal

C’était un soir de septembre 1982. À l’heure du repas. Sur l’écran du JT apparurent les images des massacres de Sabra et Shatila. Les corps de centaines de personnes, dans la rue, tombés, désarticulés, les uns sur les autres. Le sable gorgé de sang. Le sang sur les murs. Le sang sale des blessures. L’impudeur des morts. Et aussi les enfants morts.

Mort de Kadhafi : l’image du mal ne fait pas mal - D.R

Intuitivement, mon regard passa de l’écran au regard de mon fils Nicolas, 4 ans. Assis juste à côté de moi, la cuiller à la main. Arrêté dans son mouvement. Médusé. Son regard disait la stupeur, l’incompréhension, l’angoisse. Pas la peur, non. Nicolas n’avait pas peur. Il ne se sentait pas en danger. Mais l’angoisse, oui. Quelque chose de solide, de stable, de rassurant, venait de se briser. Il perdait, sous mes yeux, son innocence. On n’en finit pas, toute sa vie, de perdre son innocence. Mais la première fois, ce regard ! Surpris, incrédule, désolé.

L’innocence perdue

Mon Nicolas connaissait bien la télévision. Au biberon déjà, il tournait la tête pour accrocher ces images qu’il ne pouvait pas encore comprendre. Il regardait l’écran magique quotidiennement. Comme tous les enfants, il aimait les dessins animés, les pubs, la chaleureuse présence de Dorothée. Ségolène Royal n’avait pas encore écrit son Ras le bol des bébés zappeurs (Laffont 1989) mais la mise en garde des parents contre la violence des dessins animés destinés aux enfants faisait déjà partie des clichés de toute critique de la télévision. Les enfants devaient être protégés. Ils ne pouvaient pas faire la différence entre fiction et réalité. Ils allaient banaliser la violence, l’imiter, devenir eux-mêmes violents.
Pourtant, ce soir-là, Nicolas fit très bien la différence entre les éclairs des armes futuristes de Goldorak et les morts de Sabra et Shatila. Ce qu’il voyait n’était ni pour rire ni pour jouer. C’était de vrais morts. Des hommes, des femmes et des enfants tués réellement. Et c’est précisément que cela pût se passer réellement, et pas seulement dans des dessins animés ou des films de fiction, qui le stupéfiait. A quoi l’avait-il deviné ? A la couleur des images. Au rythme du montage. A la position des corps. A l’absence de musique. Au ton du journaliste. Tout cela, qu’il aurait été bien incapable de dire et de décrire, mais qu’il percevait inconsciemment, lui disait que ces morts-là ne jouaient pas un rôle dans une histoire. Ils étaient dans la vraie vie. Sa vie. Pour la première fois, ce soir-là, le mal avait croisé sa vie.
Je me rappelle lui avoir parlé. Je ne sais plus ce que je lui ai dit. Sans doute rien sur Sabra et Shatila dont les images me laissaient, moi aussi, sans voix. Je ne pouvais lui dire qu’une chose, plus par le geste que par les mots : j’étais là ; il avait à ses côtés un père pour le protéger tant bien que mal dans un monde où le mal existe. Mais où, heureusement, n’existe pas que le mal.

Vers un monde meilleur

J’ai repensé à ce soir-là en lisant que Vladimir Poutine, le président du gouvernement de la Russie, celui-là même qui voulait « faire la peau » aux Tchétchènes « jusque dans les chiottes », avait déclaré après que la mort sanglante de Kadhafi ait été montrée sur toutes les chaînes de la planète : « Il est impossible de regarder ça sans être dégoûté (…) Des millions de gens regardent ces images y compris des enfants, ce ne sont pas des dessins animés (...) Cela n'apporte rien de bon » (26/10/2011).
Que ces images soient dégoutantes, c’est certain. Saccadées, prises par les assassins eux-mêmes, avec, en prime, leurs cris de joie, le sang, la souffrance, la violence pure. Mais qu’elles n’apportent rien de bon, je n’en suis pas sûr. Oui, les Nicolas d’aujourd’hui ont dû, comme lui il y a trente ans, rester médusés devant ces images. Mais ils ont aussi entendu leurs parents, et peut-être leurs frères et sœurs aînés, discuter pour savoir s’il fallait montrer ces images ou s’il fallait privilégier le respect dû aux morts et au corps des vaincus. S’il fallait capturer Kadhafi vivant pour juger l’homme et son régime, pour rendre justice à ses victimes Ou si cette mort ignominieuse était la catharsis dont les Libyens avaient besoin pour mettre fin à la tyrannie et ouvrir une nouvelle page de leur Histoire.
Les Nicolas d’aujourd’hui n’ont évidemment rien compris à cette discussion. Mais, dans tous les cas, ces images ne sont pas restées que des cris, du sang et de la souffrance. Le monde où nos enfants les ont vues, n’est pas resté muet. Le mal existe. La violence existe. La vengeance existe. Depuis la télévision, les enfants les découvrent peut-être trop tôt. Mais ils nous voient en parler. Ils nous ont entendus dire : « C’est horrible ». Ils ont ressenti que nous n’aimons pas le mal, la vengeance et la violence. Ils ont vu notre regard passer de l’écran à leur propre regard. Ils ont deviné à un mot, à un geste, à un baiser que nous voulons les en protéger. Ils ont certes découvert que le mal existe. Mais aussi qu’il n’existe pas que le mal. Perdre son innocence, c’est terrible, mais c’est aussi commencer à désirer un monde meilleur.

Michel Gheude