Nos 5 papas… bien de leur époque

Il y a tout juste une semaine, nous mettions six pères à l’honneur dans le grand dossier du Ligueur. Aujourd’hui, nous passons leurs témoignages au crible de nos experts, Bernard Feltz, professeur de philosophie à l’UCL, et Mireille Pauluis, psychologue. Pour démarrer cette saison que nous passons en leur compagnie, quoi de plus naturel que de les faire témoigner à propos de leur rôle. Au programme ? Partage des tâches, rêves pour leurs petits, rôle de l’école, sans oublier la place de la maman. Petite mise à nu.

Nos 5 papas… bien de leur époque

Si toute l’année 2016 avec notre sélection de six mamans a été tendre et captivante, on attend de son pendant masculin qu’il soit innovant. S’il ne devait y avoir qu’un point commun entre nos six pères, ce serait cette impression qu’ils ont de dépoussiérer la « fonction papa ». Comme nous l’avons vu aujourd’hui, un père, ça danse, ça fait la cuisine, ça couche les enfants et ça aime sans retenue. Voyons si nos experts partagent cette impression.

Le nouveau rôle du papa

Mireille Pauluis : Ils ont l’impression de réinventer leur rôle, ces papas, et ils ont raison. Aujourd’hui, c’est peut-être la question de l’autorité qui les tracasse le plus. Le pater familias n’est plus. Le rôle du chasseur impute maintenant au papa et à la maman. Les deux vont chasser le bifteck. Cette question de perte d’autorité sur laquelle cèdent les pères est très importante. Les mamans, elles, ont l’impression d’avoir perdu le rôle de l’intendante. Une petite anecdote à ce sujet. Mon fils a fait un burn-out il n’y a pas longtemps. Il est resté beaucoup à la maison et était hyperactif. À tel point qu’à un moment sa femme lui a dit : « Mais tu vas me piquer mon rôle ! ». C’est intéressant comme réflexion. Les mamans auraient du mal à céder les tâches autour des enfants ? Normal. Tout cela s’équilibre et prend du temps. Et puis, la nouveauté, c’est que les kilomètres de brochures à propos de l’éducation de l’enfant l’ont transformé en objet rare, pour maman comme pour papa.

Bernard Feltz : Je trouve que parler de réinvention, c’est un peu fort. En tout cas, il y a une modification du rôle, c’est sûr. On est sorti du schéma classique où le père ne faisait rien ou pas grand-chose, une fois de retour à la maison. Je ne partage pas leur opinion. Tous les papas de l’époque n’étaient pas désinvestis. Ces modifications sont avant tout liées au changement de la situation des femmes dans la société. Le fait qu’aujourd’hui, notre civilisation accorde une valeur importante à l’égalité homme/femme, c’est formidable. Nous sommes en plein dans des questions d’ordre mondial, une personne sur deux est une femme. Et en même temps d’ordre intime, puisqu’on parle du couple. J’ai le sentiment qu’avant tout, il y a une réinvention du couple. Pour la première fois, les papas découvrent une nouvelle dimension de leur quotidien. Ils sont libérés d’une image, d’un modèle.

On a été frappé à la rédaction que les termes « libres » et « modèles » reviennent autant dans la bouche des papas à propos de leurs enfants. Pourquoi sont-ils sont si importants ?

Bernard Feltz : Le nouveau type de répartition repose sur l’équilibre personnel, donc sur la liberté, sur l’équilibre personnel. Ma femme et moi avons un couple d’amis italiens qui nous racontaient que lui refusait la vie à deux parce que ça ne ressemblait qu’à une succession de corvées. C’est sa femme qui lui a montré qu’en dépit d’une pression culturelle très importante, une ouverture à l’inventivité de la vie de couple et de famille peut être épanouissante. C’est quoi, cette fameuse inventivité ? C’est quand un parent reconnaît qu’il a un problème et qu’il décide de le dépasser. On veut aller au cinéma en couple, sans les enfants ? Allez, hop, un(e) baby-sitter ! Ça en fait de mauvais parents qui délaissent les enfants ? Au contraire, ça en fait des êtres conscients que la qualité du temps est beaucoup plus importante que la quantité. On respire quand on se dit qu’on peut inventer sa vie de famille. Jusque-là, le chef de clan, c’était l’homme. Jusqu’en 1950, la femme était incapable administrativement. On est passé d’une législation qui défend la famille à une autre qui défend la personne, y compris dans le mariage. Aujourd’hui, s’engager avec quelqu’un, c’est s’engager dans une relation de qualité. Qui inclut l’échec aussi. « On ira le plus loin possible ». Et tout cela se fait à l’avantage de l’enfant. Même en cas de séparation, tant qu’on reste dans une qualité relationnelle et que rien de trop passionnel ne se défausse sur les petits.

Mireille Pauluis : Pour les générations précédentes, tout allait de soi. On obéissait à papa. Les enfants étaient sur des rails. Aujourd’hui, les parents sont beaucoup plus attentifs aux besoins de l’enfant. Quant à la question de la liberté qui revient dans les témoignages, attention. N’oublions pas que pour qu’ils grandissent bien, ils doivent être élevés sur une prairie protégée. Je renvoie les lecteurs à la fable de la Chèvre de Monsieur Seguin où, à force d’envie de liberté, l’animal finit dévoré par le loup. L’autorité autorise. Elle définit l’espace de sécurité dans lequel on évolue. « Tu peux aller jusque-là, après tu es en danger. Pour toi comme pour les autres. Mais tu sais quoi ? À la place, tu peux aller là, faire ça ou ça ». Ne pas baliser la vie de l’enfant, c’est un risque. Ce dernier peut réagir de deux façons. Soit chercher la barrière de sécurité, seul. Soit ne pas oser bouger. C’est au parent de le situer. Autant le papa que la maman, bien sûr.

Des aspirations classiques

En ce qui concerne l’école, les attentes sont surprenantes. Elles sont quasi nulles. Et quand il y en a, elles sont finalement très traditionnelles. L’école sert à transmettre le savoir. Pourquoi si peu d’envie ?

Mireille Pauluis : L’école a pour objectif d’apprendre les matières. C’est son rôle. Les pères le savent. Les parents ne sont pas des enseignants. Leur mission couplée à l’école est très importante, mais doit s’imbriquer de façon très subtile. Qu’ils s’impliquent, oui. Qu’ils participent, très bien. Mais l’école, c’est d’abord le lieu des enfants. Donc, que ces papas s’intéressent au suivi des leçons, qu’ils montrent de l’intérêt et mieux encore qu’ils incitent l’enfant à s’impliquer, c’est déjà très bien.

Bernard Feltz : Ce qui me paraît important à souligner, c’est que le monde de l’école est très diversifié. D’un établissement à l’autre, on peut passer d’un projet éducatif solide au néant absolu. Et entre les deux, une pléthore d’écoles très exigeantes où règne le chacun pour soi. « Tu suis ? Très bien. Tu ne suis pas ? Tant pis pour toi ». Vous aurez donc autant de visions que de parents ! Mais que l’on n’oublie pas que, quoi qu’il en soit, elle a un impact considérable sur la psychologie de l’enfant. Le prof peut incarner un modèle où à l’inverse un contre-modèle. La place des femmes dans la société y est très représentée, elles y dirigent autant que les hommes. Après, comme le dit Mireille Pauluis, le rôle du parent y est très complexe. Ce n’est pas à eux de réinventer l’école. Même s’ils doivent être consultés et qu’ils peuvent y prendre des décisions. Une logique institutionnelle ne pallie pas l’éducation d’un parent. C’est donc un véritable casse-tête d’y trouver le parfait équilibre.

Dernier point abordé : la maman. On sent bien que nos papas s’en remettent toujours à elle. « Si elle n’est pas là, le foyer s’écroule », nous dit-on. Finalement, ne reste-t-on pas dans le schéma où la femme tient la maison, ni plus ni moins ?

Mireille Pauluis : Dieu merci, un papa, même s’il est très impliqué, le sera comme un homme. Et Dieu merci, une maman autoritaire est toujours une femme. Même si, aujourd’hui, ce sont les deux qui vont chasser le bifteck. Le partage des tâches, très bien. L’égalité, oui. Mais maman ne va pas donner le bain comme papa. La polarisation féminine et masculine est toujours de mise. Quand bien même on tend vers un équilibre. Il faut accepter cette différence, qui peut être tout simplement liée à la personnalité. On peut comprendre qu’une maman qui a porté son bébé dans son corps, qui a connu une véritable symbiose, va avoir une manière de protéger son enfant différente de celle du papa. Le point délicat ? Maintenir la séduction dans le couple. Je suis très heureuse que les rôles se partagent. Très heureuse que papa cuisine et que maman plante des clous dans les murs. Mais pour tendre à une égalité harmonieuse, acceptons que papa joue son rôle comme un homme.

Bernard Feltz : Encore une fois, il faut voir d’où l’on vient. Les parents portent un atavisme très lourd. La structuration homme/femme s’inscrit dans une histoire longue. L’homme, c’était le dominant pendant des millénaires. Il y a donc encore des impacts. En voyage, nous avons rencontré un couple. L’homme avait des convictions très féministes. On tape les cartes et il refuse de jouer. Pourquoi ? Il ne supportait pas de perdre contre sa femme. Sa manière de gérer cette forme d’archaïsme ? Ne pas jouer. Cette phase de transition gigantesque est très complexe. On parle d’une véritable réorganisation, ça prend du temps pour que tout le monde suive. Une société évolue lentement. Et encore, je suis très étonné de voir à quel point ça bouge vite. Il y a plein d’exemples. Vous avez des papas qui parlent de lessive dans vos témoignages. C’est intéressant. J’ai connu une époque où il fallait une journée entière pour frotter, laver, rincer, étendre et repasser le linge. Ce qui joue certainement dans cette forme d’égalité ? La technologie. On peut s’en méfier à juste titre et j’encourage à le faire, mais arrêtons-nous sur sa fonction libératoire. Elle permet de gagner beaucoup de temps. Elle apporte quelque chose d’inédit dans la répartition des tâches. Travailler et gérer le foyer ? C’est possible. Elle a presque un côté ludique. Un papa va occuper le poste des lessives parce qu’il connaît par cœur les programmes de machines à laver, par exemple. Cette interférence est fabuleuse : chacun des parents va occuper une tâche et jouer un rôle dans le foyer en fonction de ce qu’il aime, non plus de ce qu’il doit faire. Et ça, c’est peut-être une des clés de l’harmonie d’un couple.

Yves-Marie Vilain-Lepage

Les papas du Ligueur

Vous mourez d’envie de rencontrer ces fameux papas qui ont alimenté notre dernier dossier ? Rien de plus simple. Retrouvez leur petite fiche de présentation. Et bien sûr, n’hésitez pas à partager vos sentiments sur la façon dont ils parlent de leur rôle à redaction@leligueur.be

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