Vie de parent

Nos aîné·e·s,
entre Covid-19 et désespoir

On s’offusque, on verse des larmes, on a des idées noires, on se résigne… Autant d’émotions qui nous traversent en pensant à nos aînés cloîtrés depuis presque un mois dans leur chambre de leur maison de repos et de soins sans moyens de protection ! Retour sur une situation indigne que nous n’imaginions pas possible dans notre société.

Nos aîné·e·s, entre Covid-19 et désespoir

« Suis-je le seul à trouver indécent et insensé qu’une structure publique (…) fasse appel à des volontaires pour aller risquer leur santé à travailler dans des maisons de repos pour le prix d’un hamburger (…) ? En vertu de quoi les pouvoirs publics, qui trouvent toujours des milliards pour refinancer les banques, sont-ils incapables d’engager du personnel pour aider et protéger les plus faibles d’entre nous ? Tenir compagnie à nos aînés, (…) c’est une chose. Faire la cuisine, nettoyer les chiottes, porter des plateaux-repas, prodiguer des soins, ce sont des métiers et cela se paye ! »

Ce coup de gueule du chanteur Claude Semal posté sur Facebook ce week-end de Pâques résume en quelques mots la situation des maisons de repos à l’heure du Covid-19 en Belgique comme dans les pays voisins.

À bout de souffle avant déjà… 

Bien avant l’arrivée du coronavirus, la tension dans les maisons de repos et de soins était déjà palpable. Particulièrement dans les grands ensembles, véritables usines à vieux (180 par résidence) appartenant notamment à Orpea dont la vraie compétence est l’immobilier et non le « care ». Trop peu de personnel et l’importance des rotations fragilisaient d’autant plus le pensionnaire atteint souvent d’une dégénérescence du cerveau, comme nous le raconte Myriam.

« C’était en 2016. Je suis partie deux semaines à l’étranger. Sur ce temps-là, maman s’est retrouvée dans un état de déshydratation et de dénutrition profondes. On l’amenait tous les midis et soirs devant son assiette qu’elle ne voyait sans doute même plus. Elle avait perdu les réflexes tout simples de boire et de manger. Le personnel, déjà à bout de souffle, n’avait pas le temps de suivre l’état de chacun des pensionnaires qui peut vite se dégrader. Vous imaginez alors ce que cela doit être en temps d’épidémie ! »

Le confinement au quotidien

Avec le Covid-19, plus aucun proche ne peut visiter son vieux parent. Confinés dans leur chambre depuis la mi-mars, ils ne peuvent même plus faire quelques pas dans le couloir, saluer le voisin, la voisine, même de loin. Aux souffrances physiques et à l’angoisse psychique de l’âge s’ajoute le terrible sentiment d’abandon, dont les causes pour certaines de ces vieilles personnes ne sont même plus intelligibles.

Une pandémie. Un virus très contagieux. L’interdiction au fils, à la fille, aux petits-enfants de ne fut-ce que poser la main sur la leur. Comment comprendre cela quand la plupart de vos petites loupiotes s’éteignent les unes après les autres (notamment avec les dégénérescences cognitives) ?

Côté famille, le sentiment d’impuissance est grand. Serge est très inquiet pour son père : « Il a un petit coin cuisine où on l’oblige aujourd’hui à réchauffer son repas parce qu’il n’y a plus assez de personnel pour venir l’aider à allumer la plaque. Pour moi, c’est un vrai souci. Mon père n’a plus vraiment d’équilibre et je crains qu’il ne se brûle. Mais que faire ? D’autre part, ces pensionnaires peuvent du jour au lendemain ne plus se souvenir du mode d’emploi et mal utiliser la plaque chauffante en y posant un ustensile en verre ou en plastique. Ça à l’air d’un détail, mais c’est là que se nichent souvent les dangers. »

Il y a évidemment les ressources numériques (tablette, robot-écran sur lequel apparaît le fils, la fille…) qui permettent de sauvegarder les liens avec les proches. Mais leur fonctionnement, s’il n’est pas encadré, dépasse de loin ces octogénaires et nonagénaires qui forment le gros des maisons de repos.  Et on voit mal le personnel soignant, saigné par le virus d’au moins un tiers de son contingent, prendre le temps d’accompagner les appels aux familles.

Le téléphone à l’ancienne, lui-même, est un outil que certains pensionnaires ne savent plus bien manier. « J’ai maman une fois tous les cinq jours au bout du fil, nous dit Anne tristement, tout ça parce qu’elle raccroche mal et qu’aucune aide-soignante n’a le temps de penser remettre convenablement le cornet ! ».

Et le besoin de caresses ?

Il y a aussi les lettres d’apaisement envoyées aux familles et signées par la direction, encore que… « Moi, en tant qu’enfant de mère confinée, nous confie Marina, je reçois des lettres où l’on m’assure que l’on apporte une attention toute particulière à maman avec les médecins généralistes et les médecins coordinateurs. C’est bien, mais qui pouvons-nos contacter si on veut en savoir un peu plus, nous, les proches ? Nous avons une belle lettre qui déculpabilise plus la direction qu’elle nous aide. En plus, la lettre n’est pas signée. Est-ce dû à mon âge, mais, moi, j’ai appris qu’une signature, ça engageait l’auteur de la lettre. Ici, ça a l’air d’un document tout fait et ça sent plus la com qu’autre chose ».

Nos aîné·e·s meurent du coronavirus bien sûr, mais ils et elles s’éteignent lentement aussi faute de contact, de tendresse, même si, parmi les aides-soignants, certains, certaines décuplent d’efforts pour compenser l’éloignement des plus proches. En témoigne cet octogénaire à la télé qui parle de tristes Pâques et qui rajoute qu’il tient le coup juste pour ses enfants et petits-enfants.

Le psychiatre français Serge Hefez a perdu sa maman atteinte du coronavirus il y a quelques semaines. Pour lui, ne pas autoriser un proche à se rendre au chevet du mourant est une tragédie à la limite de l’humanité. « Les aînés sont comme des enfants, ils sont très angoissés : ils ont besoin des caresses, des caresses de la voix… Même au nom d’un virus, on ne peut faire l’impasse là-dessus. Cette interdiction a sans doute une justesse sanitaire, mais, entre mourir du Covid-19 et mourir de désespoir, on doit pouvoir trouver une voie médiane avec le matériel adéquat et les règles barrières ».

Laisse-t-on mourir nos vieux ?

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« On s’est laissé surprendre par cette épidémie, assure Pablo, pompier en Région bruxelloise, et il y a eu un manque de prévention absolu. Particulièrement pour les maisons de repos et de soins qui avaient déjà très peu de moyens et qui se sont retrouvées sans aucun matériel - masques, visières, surblouses, gants, solution hydroalcoolique et tests. »

Ce personnel soignant, dont une grande partie sont des aides-soignants et soignantes, s’est retrouvé face à une maladie souvent violente qui peut faire basculer les très âgés en quelques heures dans l’agonie. Sans matériel de protection, sans accès à l’oxygène, sans formation suffisamment pointue pour faire face à ce nouveau virus, ce personnel soignant, aussi esseulé que ses pensionnaires, s’est retrouvé lui-même décimé par le virus. D’où l’appel à l’armée. Et dans certaines communes, à des bénévoles comme le dénonce Claude Semal.

Au moment où l’on met cet article en ligne, de plus en plus de tests de dépistage se font auprès des soignant·e·s. Trop tard ? « Aujourd’hui, le virus circule dans toutes les maisons de repos, confirme Pablo. Nos interventions se font en tenue spéciale Covid-19, même si on nous appelle pour une crise cardiaque. Trois quart des pensionnaires sont contaminés, un tiers du personnel également... Le virus court sans doute depuis bien avant le lockdown, introduit pas les soignant·e·s et tous les autres visiteurs. »

Dans le Monde en ligne daté du 11 avril, William Dab, médecin et épidémiologiste français, ancien directeur général de la santé, confirme que la France, en matière de prévention, n’est pas à la hauteur de l’épidémie. « Pour gagner contre une épidémie, il faut trois conditions : la surveillance, la réactivité et un commandement resserré qui fait un lien opérationnel entre la doctrine et le terrain ».  La prévention a toujours été le parent pauvre en matière d’investissement. En Belgique également.

Sarah Noblecourt

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