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Nul en maths ? Ça n’existe pas

La rentrée des classes : fait. Le périscolaire, le parascolaire, le sport et la musique : fait. Les règles qui concernent l’heure du coucher, le numérique, les quantités de sucre autorisées : posées. Alors que vous étiez un parent confiant et rassuré, le dernier journal de classe vous invite à discuter la nécessité d’une remédiation en maths. Catastrophe ? Pas du tout. Soyez serein, faites autrement.

Nul en maths ? Ça n’existe pas

La définition du Larousse peut laisser songeur : « Science qui étudie par le moyen du raisonnement déductif les propriétés d'êtres abstraits (nombres, figures géométriques, fonctions, espaces, etc.) ainsi que les relations qui s'établissent entre eux ». Mouais. Pour beaucoup d’enfants, de parents et même de profs, c’est plutôt une phobie. On entend d’ici les soupirs dans les familles…
« Ma plus grande angoisse à l’école, c’était le cours de maths. Impossible d’y comprendre quoi que ce soit. La prof ouvrait la bouche et il en sortait une langue inconnue. Passer au tableau, c’était l’humiliation assurée. Quand l’instit de ma fille Marine m’a convoquée pour parler de ses difficultés, j’étais triste, fâchée et paniquée : l’histoire recommençait. Je vais devoir trouver un prof particulier, car pour ma part, je suis incapable de lui venir en aide : autant tailler un rubis avec un coupe-ongle » !

« Dans les maths, il y a du mystère, de la poésie, des choses qui font rêver » Gisèle De Meur

Amélie ne décolère pas, l’idée même de l’organisation et du coût de cette remédiation l’affole. Et puis elle revisite des années de frustration, ressent à nouveau la souffrance qui a accompagné toute sa scolarité.
Mais tout peut être différent aujourd’hui ! Le Ligueur s’est adressé à des spécialistes des mathématiques : Françoise Lucas, qui a formé pendant trente ans des enseignants, et qui publie avec sa collègue Isabelle Montulet, didacticienne et pédagogue comme elle, Des Maths partout, pour tous !, un livre innovant qui a tout pour rassurer les parents. Et Gisèle De Meur, géomètre, spécialiste des sciences humaines, qui a enseigné les maths auprès d’étudiants universitaires et développé une méthode basée sur le réveil du plaisir d’apprendre.

Faire autrement

À l’heure où les spécialistes de l’ULiège décortiquent les résultats de la dernière enquête PISA et confirment que l’apprentissage des maths demeure un véritable problème en Belgique francophone, on cherche à comprendre et surtout à savoir comment faire mieux, notamment en faisant autrement.

Françoise Lucas : « Nous avons démarré il y a une dizaine d’années, à la demande d’enseignants du spécialisé qui s’occupent d’enfants atteints de troubles d’apprentissage majeurs. Un public qui a un problème d’abstraction, de communication, de mémoire, pour lequel enseigner des maths de façon classique et viser la compréhension des concepts mathématiques est un leurre. Ce que nous recherchions, c’était que ces élèves parviennent à se débrouiller. Dénombrer, calculer, se repérer, gérer le temps : quand on prend un bus, les mathématiques sont à l’œuvre sur des questions temporelles et spatiales, quand vous allez au magasin, il faut payer, etc. Il s’agissait donc d’outiller ce public, d’accompagner les enfants sur le chemin de l’autonomie. L’idée, c’est d’ouvrir ce concept à tous les publics d’apprenants, également dans l’enseignement ordinaire, dans lequel les profs gèrent de plus en plus de classes hétérogènes. »

Gisèle De Meur : « Mon credo, c’est que personne n’est spécifiquement nul en maths. C’est absurde. Pour un public qui n’a pas de problèmes cognitifs particuliers, les difficultés ont généralement une origine ‘historique’, elles se sont installées au cours de leur parcours scolaire, donnant l’illusion d’être mauvais dans cette matière. Ce qui est indispensable pour réussir en maths, c’est d’avoir une bonne maîtrise de sa langue maternelle et de celle dans laquelle les maths sont enseignées. Bien posséder sa langue indique une structuration du cerveau avec des concepts bien organisés. Il faut faire preuve de rigueur partout, mais de rigueur juste. L’erreur en maths est flagrante : la réponse est correcte ou erronée. Donc, on sanctionne la faute très facilement. C’est parfois plus flou dans les autres disciplines. Si on est rigoureux dans l’évaluation de la performance en maths mais laxiste dans l’expression de la langue, on compare des choses incomparables. »

Les maths, à quoi ça sert ?

C’est la question qui tarabuste les « mauvais en maths ». Les méthodes qui s’intéressent aux solutions à apporter se basent sur la nécessité de donner du sens.

Françoise Lucas : « C’est la question qui sous-tend notre recherche. Généralement, dans le système scolaire, on enseigne les maths pour elles-mêmes, ce sont des mathématiques décontextualisées. ‘Ça sert à raisonner’, ‘Ça sert à former l’esprit’ : les réponses ne sont pas convaincantes pour les élèves ! En réalité, les mathématiques sont présentes partout : elles interviennent dans la technologie, les échanges commerciaux, les organisations de divers ordres. Il y a donc moyen de donner des réponses beaucoup plus précises en lien avec la vraie vie. Il faut apprendre les maths par et pour la vie quotidienne. »

Gisèle De Meur : « Il faut adapter les concepts à son public. Éviter de créer ce que Stella Baruk appelle des ‘automathes’, des élèves qui appliquent des règles de façon automatique sans comprendre ce qu’ils font. Pourquoi les blocages ? À cause de la panique. Dès qu’il s’agit de maths, certains s’exilent dans un autre univers, dans lequel les règles habituelles ne fonctionnent plus. Ils répondent n’importe quoi, à côté : ils ont peur, ils doivent s’échapper de ce monde dans lequel les règles habituelles de sécurité ne fonctionnent plus, leur cerveau disjoncte. Heureusement, cela ne dure pas, la capacité de raisonner revient dès que la situation de stress est levée. Pour éviter ce phénomène, il faut donner du sens, tout de suite, dès que l’on introduit un concept nouveau. Pour apprendre, il faut que les élèves se sentent bien. »

Comment « débloquer » les élèves ?

La capacité de comprendre l’abstraction n’est pas une preuve d’intelligence, tout est dans l’abord de l’endroit où ça coince.

Françoise Lucas : « Les intelligences sont multiples : certaines passent par la compréhension du geste, d’autres par les mots, certaines accèdent à des mises en forme symboliques. Et leur combinaison permet à chacun de s’enrichir d’autres approches que de la leur propre. Nul en maths, ça n’existe pas. Face à l’obscurité dans les regards d’enfants et d’adolescents à l’école, il faut créer des moyens d’actionner l’interrupteur. La réponse n’est pas toujours immédiate, il faut avancer par essais et ajustements, en communiquant avec les collègues, les parents et surtout l’apprenant pour élaborer des outils. C’est un travail d’inventeur : cela rend la tâche de l’accompagnateur plus stimulante, on peut s’amuser à faire apprendre. »

Gisèle De Meur : « Ma méthode, c’est celle des mini-tests. Apprendre de ses erreurs. Mettre les étudiants en position de réfléchir. En leur demandant de répondre à quelques questions simples, partir des réponses les plus éloignées de la solution et utiliser ces propositions erronées comme base de réflexion. Les apprenants cherchent la bonne réponse collectivement, en analysant l’erreur. On apprend de ses erreurs à condition d’être autorisé à les faire : à force d’analyse, la question posée devient plus claire. En jouant régulièrement ce jeu, on se comprend mieux, l’élève et le prof reçoivent et apprennent l’un de l’autre. Les mathématiques nécessitent que tout le cerveau soit présent : l’imagination, la logique, le goût de la recherche, de l’effort. Si on a peur, c’est foutu. Dans les maths, il y a du mystère, de la poésie, des choses qui font rêver. De la beauté. Si l’enseignant présente des choses ennuyeuses, inutiles et moches, on perd tous ces merveilleux outils. Il faut former les profs à faire passer la passion. »

Remédiation : par qui ?

Mieux vaut ne pas attendre pour passer au rattrapage. Souvent, le coût intervient dans le choix et les possibilités de remédiation.

Françoise Lucas : « Cet ouvrage s’adresse aux enseignants, aux étudiants en formation, à tous les professionnels accompagnateurs, y compris les parents. Nous nous inscrivons dans une perspective de pratique en évolution : il ne s’agit pas de recettes, mais de toute une philosophie de recherches, d’ajustements, de remise en question et ce, dans la créativité. Il propose des pistes pour concevoir des aménagements et des aides pour que les enfants progressent ».

Gisèle De Meur : « Tout dépend de la personne. Choisir un étudiant qui n’a pas une excellente formation dans la discipline ne va pas servir à grand-chose. Ce sera moins cher, mais il faut les dispositions pédagogiques et un bon savoir dans la matière. Il suffit parfois que l’enseignant s’entretienne avec l’élève en difficulté : en le faisant parler, on lui permet de détecter lui-même là où cela coince. Bien sûr, il existe une résistance à l’apprentissage qui peut venir d’un vécu d’échecs successifs : il faut que l’esprit s’ouvre et cela ne peut se produire que lorsque la personne est en confiance. La leçon particulière permet de rentrer dans la tête de l’élève, de comprendre et de débloquer des mauvaises habitudes mentales. Se sentir compris met en confiance et permet de mieux travailler. »

Propos recueillis par Aya Kasasa

Ils en parlent...

Utile… mais compliqué !

« Les maths, c’est carrément nul, c’est barbant, je déteste. Je ne retiens rien, les tables de multiplication et les divisions, c’est le pire ! Je sais que c’est utile mais c’est super compliqué : je dois vraiment beaucoup travailler… »
Ella, 9 ans

Ludique

« J’adore les maths, c’est trop bien, c’est comme des jeux de logique ! »
Anissa, 11 ans

Actifs

« Au cours de maths, il faut amuser, surprendre, maintenir l’esprit en éveil, ne pas laisser la classe s’endormir. Pour qu’une leçon soit efficace, tous les élèves doivent être actifs, avoir un rôle à jouer. »
Gisèle De Meur

Aller + loin

  • Préparez votre visite au Salon Educ et inscrivez-vous aux conférences consacrées aux mathématiques ! À Charleroi Expo, du 18 au 22 octobre.
  • 12-18 ans : Il sèche au cours de maths ? Une solution : Échec à l’Échec ! Des stages en petits groupes sont proposés par les Jeunesses scientifiques de Belgique.
  • Dans L'Âge du capitaine - de l'erreur en mathématiques, publié au Seuil, Stella Baruk parle des confusions entre langage mathématique et langage courant. Passionnant.
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À l’occasion de la sortie du documentaire d’Olivier Peyon, Comment j’ai détesté les maths, le Ligueur a voulu comprendre pourquoi autant de jeunes partageaient ce rejet. Rencontre avec Anne Siety, spécialisée en psychopédagogie, qui travaille avec de nombreux ados fâchés avec les maths et qui cherche avec eux le sens de ces difficultés pour les dépasser.

 
 
 
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