Vie de parent

« On ne peut même plus choisir l’école de nos enfants » - Philippe Vienne, sociologue de l’éducation

Hier, comme aujourd’hui, l’école est le reflet d’une société divisée et injuste. La grande différence, aujourd’hui, c’est que l’école use d’autres coups de Trafalgar…

« On ne peut même plus choisir l’école de nos enfants » - Philippe Vienne, sociologue de l’éducation

Choix de l’école : qui ça embête ?

La question du choix de l’école embête d’abord les parents informés, ceux qui veulent choisir. Pour eux, dès la maternelle, il faut se placer dans le bon établissement. C’est du consumérisme pur : on veut la meilleure place, parce que c’est ce qu’il y a de mieux pour son enfant. Qui sont les parents qui ne peuvent pas faire de choix ? Ceux qui tombent dans le piège de la relégation.

► Moins de discipline ?

L’école d’après-guerre est une école pour les élites. Déjà à l’époque, on observe un phénomène de chahut traditionnel. Les élèves chahuteurs, les profs chahutés. Puis, progressivement, dans les années 1960, l’école se démocratise et s’ouvre à plus d’élèves. Le public, plus diversifié socialement, à moins fort capital culturel, réinterroge l’école. On sort des croyances un peu sacrées envers l’institution qui incarne de moins en moins une chance d’émancipation.
Aujourd’hui, les codes sont induits par la société de consommation tant auprès des parents d’élèves que des instances dirigeantes. On prétend qu’il faut réinterroger l’école. À mon avis, c’est aussi le métier d’enseignant qu’il faut redéfinir.

► Internet a tout changé ?

On entend beaucoup que les élèves d’aujourd’hui sont plus soumis et qu’ils se contentent d’exécuter des ordres. Je crois qu’ils sont plus dissipés. À cause des nouvelles technologies qui changent la donne. Elles ne réinventent pas tout non plus. Cet usage, ou ce mauvais usage que l’école en fait, est juste un piège à facilités. On accède à tout et à n’importe quoi, et on prend cette multiforme d’informations comme un absolu. En vérité, l’école a perdu par rapport au degré de qualité. Il existe un paradoxe assez consternant entre cette surinformation des élèves et la vétusté du parc technologique.

 Moins intelligents, nos petits ?

Au XIXe siècle déjà, il fallait repenser un enseignement considéré comme trop classique, avec trop de latin, trop de grec ancien pour les petits. Même remise en question avec l’éducation nouvelle et les pédagogies actives. C’est une vraie demande socioculturelle. « Plus d’autonomie », « plus de créativité », etc. C’est encore et toujours ce combat pour « plus de liberté » à l’école qui revient depuis qu’elle a été créée.
Avant Mai 68, les élèves se battent contre une école carcérale, étouffante. Mais l’idée de plus de liberté est paradoxale avec la volonté des parents d’avoir des enfants formatés pour un avenir clé en main. Ce qui rassure les enseignants au passage, puisqu’ils font toujours office d’autorité. L’élève est réduit à un rôle d’utilisateur. Dans la majorité des établissements, il est trop peu impliqué.

► Plus de violences ?

Là, je me réfère à la grille d’analyse de Pierre Bourdieu. On éjecte depuis toujours les classes populaires de l’école. Maintenant, on les garde, sauf rares exceptions, pour les jeter dans les filières de relégation. Ces élèves le savent. Leur réponse à ces inégalités peut être brutale et violente. Mais pas plus qu’autrefois.
L’école a toujours été extrêmement violente, tant au niveau des enseignants que des élèves. Chacune de ces violences se fait à l’image de la société. Prenons l’exemple le plus extrême : les massacres de masse aux États-Unis commis par des élèves rejetés par les autres. C’est le même phénomène que les jeunes qui s’agressaient à l’arme blanche dans le passé. Mais l’accès aux armes à feu conduit à quelque chose de spectaculaire qui fait que le spectateur se dit qu’il vit dans une époque plus violente que jamais.
À l’échelle des élèves belges, le mécanisme est le même pour le harcèlement, le cyber-harcèlement, etc. Cette construction a toujours existé. Elle prend juste une forme contemporaine plus visible pour tous.

Ce que ces dernières années ont appris au Ligueur

L’an passé, nous avons rassemblé six papas que nous avons suivis toute une année. Parmi eux, le charismatique Prince Ali, grandi dans les années 1970 dans une cité, qui voue un désamour profond à l’institution scolaire. Son souhait de père ? Que ses fils s’affranchissent de l’école, et vite. « Parce que la vie, c’est surtout autre chose ». Révoltant ? Oui et non. « Ne me libère pas, je m’en charge ».
Comme Mai 68 est évoqué, et le sera encore dans les pages qui suivront, ressortons ce bon vieux slogan. Cinquante ans après, il y a donc les parents qui n’y croient plus. Et ceux, très nombreux, qui nous disent qu’ils veulent avant tout que leurs enfants se sentent libres.
La réussite ? Vous l’évoquez du bout des lèvres. Et si possible dans une école qui intègre toutes les familles. Mais la réalité est tellement différente. Surtout pour les familles les moins armées culturellement. Et si elles se situaient là, les prochaines luttes ? Et si on faisait en sorte de peser pour que l’école soit véritablement un outil d’émancipation ? Combien êtes-vous à nous dire que vous voulez que vos enfants arrêtent de resservir une pensée prémâchée ?
Mais les entraves sont fortes. La gagne. La peur. La grande compétition de la vie. Posons-nous très sérieusement la question, en gardant en fond de sauce toutes les grandes luttes égalitaires menées à l’école depuis son fondement et leurs minces résultats. Que souhaite-t-on du fond du cœur ? Un élève formaté qui réussit ou un individu libre qui échoue et apprend à se relever seul ? Nous avons un printemps pour réfléchir…

Yves-Marie Vilain-Lepage

Vos enjeux

La Ligue des familles a lancé une grande enquête en vue des élections communales. N’hésitez pas à répondre aux enjeux qui vous importent, tant en ce qui concerne l’école que l’extrascolaire, sur enjeuxparents.be