Vie de parent

« On ne sait plus comment bien faire pour les aider à grandir » - Vincent Lorant, professeur à l’Institut de recherche santé et société, UCL

Globalement, les choses vont mieux. Mais pas pour tout le monde. Si toute la population bénéficie des progrès en matière de santé, elle n’en bénéficie pas au même rythme.

« On ne sait plus comment bien faire pour les aider à grandir » - Vincent Lorant, professeur à l’Institut de recherche santé et société, UCL

► Les parents sont mieux informés ?

Il y a du mieux et du moins bien, mais une chose est sûre, l’éducation à la santé, elle, s’est nettement améliorée en cinquante ans. Les efforts d’informations sur les risques vont croissants. Même s’ils ne sont pas toujours faciles à comprendre. Très concrètement, j’ai dirigé en Belgique, en 2013, le projet européen Silne afin d’améliorer les programmes de prévention du tabagisme chez les jeunes. Je me suis rendu compte que ces derniers sont bien informés, mais qu’ils sous-estiment les risques. Idem pour les jeunes. Résultat, rien n’a bougé. Il y a donc une bonne connaissance des risques par la population, mais la perception de leur dangerosité reste faible.

► Ce qui va mieux ?

La bonne nouvelle, c’est qu’en dépit de beaucoup d’intox de type « C’était mieux avant », l’espérance de vie continue à croître. Une petite fille qui naît aujourd’hui en 2018 a une espérance de vie de 100 ans. Nous gagnons en Belgique entre deux et trois mois par année qui passe. Est-ce qu’il s’agit d’années de vie en bonne santé ? Là est toute la question. Ce dont on est sûr aujourd’hui, c’est que jusqu’à 85 ans, on gagne en années de vie en bonne forme. Tandis que les choses sont moins claires après.

► Ce qui va moins bien ?

Là où ça va moins bien, c’est pour tout ce qui est lié aux inégalités. L’effort fait sur la prévention réussit moins avec les populations les moins éduquées. Mais nous y reviendrons. L’autre souci, c’est en matière de santé mentale. Pour vous donner un ordre idée, au classement de l’OMS, la Belgique est au niveau de la Russie et de l’Ukraine, qui ne sont pas considérées comme progressistes en la matière. Pour vous donner un exemple que je connais bien, il y a aujourd’hui en Belgique un taux de suicide de 20 pour 100 000 habitants, là où la moyenne mondiale est de 14,5 pour 100 000 habitants (Et l’adolescent n’est pas en tête, contrairement à ce qu’on croit). Ce secteur ne s’est pas amélioré ces vingt dernières années en comparaison avec nos voisins.

► Ce qui reste le plus préoccupant ?

Je sais que les journalistes détestent parler de choses qui ne sont pas inédites, mais nous sommes obligés de reconnaître que le premier facteur de risque de mortalité et de morbidité reste le tabagisme. Il n’est pas anodin puisqu’il est la première cause de décès. D’ailleurs, il n’y a plus de différence entre les filles et les garçons, ils fument tout autant. Et 18,4 % des ados de 15 ans sont des fumeurs quotidiens.
Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que d’ici cinquante ans, l’avantage que les femmes ont sur les hommes en matière d’espérance de vie va se réduire. Le tabac est responsable de 31 % des daly (disability-adjusted life year), comprenez réduction de vie en bonne santé. Le tout suivi par la consommation d’alcool et de l’obésité (voir page 17). Et, bien sûr, ce sont les catégories socio-économiques les moins favorisées qui fument le plus, plus précocement et sont plus dépendantes du tabac.

► Plus d’inégalités ?

Comme dit plus haut, les chances de survie diminuent en fonction des classes sociales pour de nombreuses maladies. Les modalités de prise en charge diffèrent. Il existe un courant qui s’appelle le health litteracy, soit la littératie en santé, qui renvoie à ce qui se joue entre les individus et les informations utiles pour leur santé. L’accès aux soins de santé est largement associé à des variables socio-économiques. Toutefois, même si les grands déterminants sont restés grosso modo les mêmes, plusieurs études démontrent que les progrès bénéficient à toutes les strates. Mais pas à la même vitesse. Et il n’y a pas de volonté politique de s’attaquer à cette fracture.

Ce que ces dernières années ont appris au Ligueur

Dès que le Ligueur aborde la santé avec les parents, c’est le bien-être, l’alimentation (que l’on aborde juste après) et les comportements à risque qui sont évoqués. Des préoccupations auxquelles ils ont l’impression de pouvoir donner des réponses parce qu’ils pensent avoir en main la maîtrise des solutions. L’assiette anti-malbouffe, l’inscription au sport, le contrôle de leur ado qui cherche à se faire peur. Bref, des questions qui touchent directement leurs mômes. Les campagnes « Bouger, manger », « Manger cinq fruits et légumes par jour » portent peut-être leurs… fruits.
Restent les inégalités. Vous nous dites souvent lorsque l’on évoque les migrants, les sans-abris, les squatters à quel point vous êtes horrifiés par ces inégalités d’accès aux soins. Pourquoi ne pas diffuser les informations que vous avez récoltées auprès d’autres familles que vous savez plus fragiles ? Parfois, il n’y a pas besoin d’aller loin. Un voisin ou un copain d’école n’a peut-être pas le même accès aux infos. Plus de solidarité d’accès aux soins, ça ferait un beau futur, ça.

Yves-Marie Vilain-Lepage

Agir

C’est bien beau de seriner aux classes socio-économiques plus aisées que celles moins aisées sont victimes d’inégalités, encore faut-il fournir des pistes d’actions, pas vrai ? C’est le but de La littératie en santé : d'un concept à la pratique, un manuel pratique qui propose plusieurs repères. Basé sur une expérience de deux ans avec deux groupes d’adultes du CPAS de Saint-Gilles (Bruxelles) et de l’asbl La Bobine (Liège), ce guide est illustré d’exemples concrets et de schémas permettant une appropriation plus facile des éléments présentés. À diffuser largement.