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OPINION | Tourisme d'un jour à la mer: et si on offrait aux familles plus de mobilité touristique ?

Ce weekend, donc, les touristes d’un jour se sont vu interdire certaines stations de la côte belge après que des bagarres se soient déroulées sur la plage. Parmi les premières victimes de cette mesure, les familles qui comptaient s’offrir un peu de vacances les pieds dans l’eau. On revient sur cet épisode qui pose de sérieuses questions.

OPINION | Tourisme d'un jour à la mer: et si on offrait aux familles plus de mobilité touristique ?

Les « interdictions de mer » imposées aux touristes d’un jour par les bourgmestres de Blankenberge et Knokke ont quelque chose de fondamentalement injuste et alimentent une injustice sociale qui ne fait que se manifester depuis le début de cette crise sanitaire. Celle-ci, amplifiée par les conséquences de la canicule (recherche de la fraîcheur, esprits échauffés…) a encore justifié des mesures hâtives, incohérentes et non-concertées qui ont amené du chaos, de l’énervement, alimenté un sentiment mêlé de confusion et d’exaspération.

On ne va pas s’attarder ici sur les causes de la bagarre qui s’est déroulée sur la plage. Mais bien sur les mesures prises, sur les victimes de celles-ci et sur une désagréable condescendance méprisante qui s’est manifestée sur les réseaux sociaux à l’égard des familles qui se rendent à la côte belge.

« On a lobotomisé le public ! »

On va d’ailleurs commencer par là. Par cette expression dédaigneuse vis-à-vis de familles dont une escapade d’un jour à la mer est une solution un peu « clé sur porte » pour offrir à la tribu un peu d’évasion entre mer et plage. Ce côté méprisant est parfois allé très loin. Exemple, ce message sur twitter : « Faut déjà pas avoir beaucoup de neurones connectés pour décider d'aller à la mer avec un temps pareil. "On" a lobotomisé le public avec "la tradition" du littoral (qui est moche à crever soi dit en passant). Y a pas de cours d'eau en Belgique? » Voilà une réflexion qui mérite qu’on s’y attarde.

Effectivement, cette tradition du littoral est bien ancrée en Belgique. Tellement bien ancrée que structurellement, elle s’impose. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est la destination la plus facile à atteindre en transport en commun. Depuis le début du développement du tourisme, la côte a joué sa promotion en se combinant exclusivement aux chemins de fer. C’était le ticket gagnant, ça l’est toujours. D’autres endroits de baignade en Belgique, oui, ça existe, mais faut-il encore les atteindre. L’offre en train et en bus en Wallonie s’est sérieusement dégradée ces dernières années, rejoindre un coin précis, plus isolé, relève parfois du parcours du combattant. Quant aux solutions extérieures comme la côte d’Opale suggérée par certains, un internaute réplique sur Twitter : « On parle surtout de gens qui n'ont pas une voiture et pour qui le train est la seule possibilité. Fermer les gares comme ça, c'est vraiment un gros problème pour eux. »  

Une Wallonie trop peu accessible

Les zones de baignades en Wallonie, pour quelqu’un qui vient de Bruxelles par exemple, sont ainsi difficilement joignables. Je vous invite à faire le test sur les moteurs de recherche des transports en commun. Pour aller de Bruxelles-midi à Ostende, en décidant de partir à 9h00, le moteur du TEC vous offre 4 propositions entre 9h00 et 10h00. Du même point de départ jusqu’au lac de Féronval, à Froidchapelle, vous avez trois offres de trajet dans… l’après-midi, mais aucune proposition pour le retour. Et le trajet durera généralement plus longtemps, pour une distance plus courte. Sur le mloteur de la SNCB, l’offre est plus riche, mais on vous demande de terminer votre voyage en… voiture et on vous signale bien que la correspondance à Charleroi-Sud n’est garantie que si le retard du premier train est inférieur à 5 minutes.

Ce rapide constat met en relief l’amélioration nécessaire de l’offre touristique wallonne, surtout au niveau de la mobilité. Jadis, lorsque la côte belge s’acoquinait avec les chemins de fer pour la promotion de son tourisme, les Ardennes, elles, comptaient sur le car. D’un point de vue (infra)structurel, cela a eu une influence. À cela s’ajoute, les restructurations de lignes, les diminutions des fréquences de bus et de trains en zone rurale qui réduisent, de facto, l’offre des transports en commun. C’est dommage, car a côté de ça, la Wallonie offre de nombreuses zone de baignade où la qualité des eaux de baignades est excellente. Celles-ci sont passées de 9, en 2010, à 24, cette année. Bref, en travaillant de façon structurelle, en augmentant l’offre des transports en commun, il serait possible de donner de vraies alternatives aux familles qui ont envies de s’offrir une journée de vacances dépaysantes, rafraîchissantes, une vraie escapade aux couleurs de l’été entre plongeon et jeux d’eau.

Un tourisme de classe pour la mer ?

Une fois démontées les réflexions condescendantes, il faut aussi s‘attarder sur le côté injuste de la mesure prise. Sous le couvert de mesures anti-covid, il faut bien admettre que priver de plage ceux qui ne peuvent s’offrir qu’un jour de mer à quelque chose d’interpellant. La plage devient réservée aux vacanciers qui ont eu une seconde résidence ou ont les moyens de se payer un appartement ou une chambre d’hôtel. La mesure prend des allures de « mesure de classe ».

Bien sûr, on peut comprendre que des bourgmestres parent au plus pressé, en prenant une mesure plus « facile », plus radicale. On peut moins supporter de voir ces mesures appliquées sans soucis des effets collatéraux dont l’afflux de vacanciers vers d’autres stations, soumises, à leur tour, à des inquiétudes de type Covid. Tout le côté illogique de la décision saute au visage.

Par ailleurs, ces bourgmestres devraient avoir à l’esprit que les familles qu’ils vont pénaliser à travers cette mesure sont déjà celles, généralement, qui ont été le plus secouées par le confinement, par le (dé)confinement tout aussi pénible et qui risquent encore d’être frappée de plein fouet par la crise économique qui est en train de prendre ses quartiers à travers la vague de faillites et de restructurations en cours. Bref, il serait intéressant d’explorer d’autres voies pour préserver ces familles. Et cela ne sera possible que via des mesures qui sont concertées aux différents niveaux de pouvoir, histoire d’éviter la cacophonie de ce weekend.

Des réflexions en cours côté wallon

Quoiqu’il en soit, il s’agit de réfléchir sur le long terme et de repenser l’offre de loisirs en Belgique et singulièrement en Wallonie. L’outil touristique s’est bien développé, mais il faut aussi améliorer les moyens de transports qui permettent de rejoindre les sites de villégiatures…   

Au ministère wallon du tourisme, on se dit conscient du problème. Une prise de conscience renforcée, avant l’été, lorsque le « Superkern », en marge de la crise sanitaire, a annoncé la distribution de Rail Pass de 10 voyages aux citoyens belges. La réaction a été de se dire, côté wallon : « Zut, ça va encore surtout profiter au littoral belge ». En juin, des contacts ont donc été pris avec le ministère fédéral de la mobilité pour discuter de l’accessibilité des sites touristiques wallons. Au ministère du tourisme wallon, on indique néanmoins qu’on ne veut pas perdre son objectif de tourisme de qualité en faveur de celui d’un tourisme de masse. Il s’agit juste de trouver un subtil équilibre pour répondre, de façon qualitative, aux besoins de familles qui elles, aussi, ont le droit de s’offrir un jour de dépaysement sur leur été, en toute simplicité et accessibilité.

Thierry Dupièreux

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La curiosité est une des qualités premières du journaliste. Explorer l’inconnu, sortir des sentiers battus, regarder par les trous de serrure, pousser les portes... c’est cela que toute la rédaction vous invite à faire. Pour cela, on partage avec vous ces balades qui, entre parfum d’enfance, merveilles de la nature et charmante poésie, ont une place si particulière dans le cœur des journalistes du Ligueur.