Vie de parent

Opinion de parent :
Nous avons le devoir
de ne pas être parfaits

La philosophie du Ligueur repose sur plusieurs piliers. Dont celui-ci qui est fondateur : « Parents, n'essayez pas d'être parfaits. Lâchez la pression. N'essayez pas d'assurer sur tous les tableaux, c'est peine perdue ». L'issue de cette deuxième semaine de confinement fait ressortir une donnée fondamentale, plus que jamais, assumer son imperfection de parent n'est pas juste un conseil à suivre. Aujourd'hui, c'est un devoir.

 

Opinion de parent : nous avons le devoir de ne pas être parfaits

L'idée de cet article est née d'une réaction d'une lectrice, maman et médecin généraliste, suite à notre reportage qui exposait la réalité d'une famille dont tous les membres sont touchés par le coronavirus. Le papier expose les difficultés de chacun. Notre lectrice y a décelé un mal bien plus grand que celui de la fièvre, de la fatigue et du rythme à tenir vaille que vaille : la pression que l'on se colle.
 

« Alors qu'on parle (trop) des (rares) certificats 'de complaisance', mon expérience de médecin est que je dois souvent tempêter pour que des personnes arrêtent de travailler quand elles sont malades. Arguments : se remettre plus vite, ne pas contaminer les autres. Le repos n'est pas un 'bonbon', une petite gratification pour un malade, cela fait partie du traitement, pour que le corps puisse lutter contre l'infection, la maladie. La sacro-sainte 'conscience professionnelle' est malsaine parce qu'elle pousse des personnes à ne pas s’arrêter de travailler alors qu'elles en ont besoin pour aller mieux et ne pas contaminer d'autres (rhume, grippe... et coronavirus)... et s'occuper correctement de ses enfants quand en plus on est parent »


« Charger la mule »

Pourquoi semble-t-il impossible à certains parents de s'arrêter ? Rien de neuf. Toujours cette sempiternelle aspiration de coller à la figure socialement imposée de « superparent ». La crise que nous traversons exacerbe cette attitude. Plus que jamais, le parent doit être hyper performant. Assurer sur tous les tableaux. Bosser comme jamais. Distraire les enfants. Les faire travailler pour qu'ils ne se déconditionnent pas du rythme scolaire. Faire tourner la boutique famille jusque dans les tâches quotidiennes. Et continuer à tout assurer, même avec les symptômes que l'on connaît de cette fichue maladie : en un mot, le parent se doit d'être parfait. Les journaux télévisés exposant jusqu’à plus soif ces familles souriantes sur YouTube et Facebook, en mission karaoké ou défi hilare, parangons de la perfection dans l’adversité.

Mais même cette perfection-là semble presque devenue insuffisante. D'un enthousiasme débordant à l'aube du confinement, les uns et les autres commencent à déchanter à mesure que les jours passent. On entend beaucoup dans vos témoignages les expressions « charger la mule », « efforts démesurés ». Même si certains semblent trouver un second souffle dans la gestion quotidienne et l'équilibre à la maison, il faudra à un moment trouver le moyen de prendre un peu de recul et constater une nouvelle fois qu'on demande beaucoup aux citoyens. Beaucoup aux parents. Et pas seulement dans le cocon familial.

Impossible perfection

Le renforcement des mesures de confinement vient comme un cadre normatif supplémentaire auquel le parent doit s’adapter à la perfection. Sous peine de sanctions. Il se fait sermonner par la police parce que pas toujours au courant des dernières consignes. Le tout devant les enfants, sans ménagement.

Le voilà tenu de composer avec les règlements qui refusent l'accès des supermarchés en compagnie de leurs enfants. Mais que doit faire le parent « parfait » quand il vit seul avec son enfant ? La perfection relève finalement de l’impossible. Et puis, que dire à ses enfants dont on attend qu’ils marchent dans le rang pendant leur maigre heure de sortie. Une heure, c’est peu, pour décompresser. Comment un parent « parfait » s’organise pour libérer dans un temps imparti cette énergie contenue toute la journée ?

À côté de cela, les parents doivent aussi encaisser cette angoisse venue de l’extérieur. Cette peur du virus. La crainte d’une année scolaire ratée. Ça, c’est pour les mieux lotis. Car il y a les autres, ceux qui, avec la boule au ventre, montent au front pour assurer des fonctions de première nécessité. Mais encore l'invisibilité grandissante pour les personnes à la marge qui le sont encore davantage depuis deux semaines, parce qu'en dehors des radars et peut-être même en danger. S'ajoute à cela, le fait que nous apprenions que certains proches souffrent, voire meurent, à distance. L'avenir de nos droits fondamentaux est incertain. Être parfait dans ce contexte ? Oubliez ça, où vous y abimerez votre santé mentale.

La chasse au bluff

Dans le contexte de crise actuelle, il est vivement conseillé au parent « parfait » d’être pleinement rassurant. Alors qu’il s’interroge sur cette liberté qui s’amenuise par temps de crise, sur ces soins de santé où l’on sous-investit, le parent doit faire preuve de résilience. Sans moufter. En continuant de rassurer les siens. En expliquant, en réexpliquant, comme une incantation lancinante que « non, tout va bien, c'est juste de courte durée, tout va rentrer dans l'ordre ». Allez, on concède, à la limite, que « oui, il est pas gentil, corona ».

Voilà pourquoi dans cette situation encore incertaine dont l'issue sera celle qu'on veut bien lui donner, nous avons l'obligation de nous garder de vouloir être parfait en toute circonstance. La perfection, la volonté d'assurer sur tous les fronts ? Plus que jamais, on doit lui botter le cul. La sortir à grand coups de balai sur la tête de chez nous en lui hurlant de ne jamais revenir. Les jolis intérieurs bien rangés des copines sur Instagram ? C'est du bluff. Les merveilleux cookies finement décorés de ce papa chef d'entreprise qui gère sa troupe sur Teams et ses quatre enfants à la casa ? Une blague. Des relents de compétition malgré le chacun chez soi.

Le chaos : ce bon copain

C'est le chaos pour tout le monde. S'il n'est pas apparent, il s'invite dans les interstices du quotidien ou dans les rêves. Comme le dessinateur Luz et sa dépression au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, comme la colère des enfants, on ne doit pas camoufler tout ce chaos sous le tapis. Au contraire, on doit l'entendre, lui parler, dialoguer, trouver des solutions avec lui. On doit le présenter à nos enfants, sous son meilleur jour. Pas se complaire. Pas se laisser vaincre, mais combiner avec. On doit lui dire : « Je vais m'appuyer sur toi pour en tirer une vraie force ».

Nous ne vivons pas une guerre comme le belliqueux président de la République française l'ânonne. Mais bien un rendez-vous. Dont les enjeux, dont l'après, sont précieux. À savoir, notre rôle de parent, de citoyen. L'éducation à la liberté, notre rapport à la consommation, à la planète et surtout à l'humain, à nos pairs. Une ligne directrice pour la famille, comme pour la société, doit se dessiner.

Pour qu'elle le fasse, nous avons l'obligation de ne plus répondre aux ordres de perfection que veulent nous imposer des instagrameurs vendus à la pub et à l’aseptisation riante. Nous devons puiser en nous. Parents, pour l'avenir de votre tribu, pour l'avenir du pays et le futur de nos enfants, il est plus que temps d'apprendre à être de parfaits... parents imparfaits et néanmoins responsables.

Y.-M. V.-L.

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