Vie de parent

OPINION - Dolto, celle par qui le scandale arrive

« 30 ans déjà », s’affolent les parents des années 70. 30 ans, en effet, que la sulfureuse Françoise Dolto, célèbre psychanalyste des enfants, a disparu. En 2008, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, le Ligueur lui consacrait tout un dossier. Déjà, à l’époque, s’opposaient le clan des « pour » à celui des irréductibles détracteurs. Entre les deux, des plus mesurés et des franchement détachés. En 2018, le débat ne semble pas plus apaisé. Dans ce fameux Ligueur de 2008, nous avions donné la parole à un véritable « héritier » de la pensée doltoïenne, le psychologue Philippe Béague, président de l’Association Françoise Dolto, décédé en 2015.

OPINION - Dolto, celle par qui le scandale arrive

Une voix sur les ondes

Elles s’en souviennent encore, et sans doute sont-elles grands-mères aujourd’hui, de cette voix sur les ondes de France Inter en ce milieu des années 1970, qui, après les quelques notes de musique annonçant l’émission Lorsque l’enfant paraît, répondait calmement aux lettres inquiètes des mères désarçonnées par les réactions de leurs enfants.
Sachant l’opération délicate (et on verra plus loin qu’elle avait raison), Françoise Dolto avait longtemps hésité à s’engager dans ce qu’on n’appelait pas encore la « pipolisation » d’une radio à grande audience, mais le désir l’emporta : celui de transmettre les convictions acquises par quarante ans d’écoute de la souffrance des enfants et des familles et, par-là, de les éviter aux autres, et donc de prévenir plutôt que de guérir.
Elle ne mesurait pas encore l’onde de choc qu’elle allait provoquer.

Un choc

Mais qu’est-ce qui ébranla à ce point tous ceux qui, séance tenante, arrêtaient toute activité, à 14 heures précises, ou rangeaient leur voiture sur le bas-côté « pour écouter Françoise » ?
C’est qu’elle ne parlait pas de dressage mais d’éducation et, à travers elle, d’humanisation.
C’est qu’elle ne parlait pas « des enfants », mais de l’enfant. Celui-là, unique et singulier, qu’elle tentait de comprendre à travers ses comportements qui dérangeaient sa mère, faisaient « honte » à son père, gênaient l’entourage… Celui-là qui disait son malaise, son désarroi, sa solitude, avec les moyens du bord - des « caprices », des pleurs, des colères, des vomissements, des insomnies, des chutes scolaires, des pipis au lit - puisqu’il n’avait pas « les mots pour le dire ».
C’est que, petit à petit, chez ces adultes qui l’écoutaient, remontaient des émotions enfouies, des souffrances ravalées, des colères désespérées, des émotions niées, des sentiments d’impuissance ou d’injustice jamais exprimés. Toutes ces brimades que leurs propres parents, en toute bonne conscience, et dans la légitimité que leur conférait leur rôle de « dresseurs d’enfants », leur avaient, avec la meilleure volonté du monde, imposées.

Pas de recettes

Françoise Dolto ne tomba pas dans le piège des bons conseils et des recettes, des trucs et ficelles. Elle révélait plutôt, d’émission en émission, les secrets de l’âme enfantine, en donnant les clés d’accès à la compréhension du mystère que chaque enfant est pour les autres et même pour lui-même. Elle relevait par là le défi de ne pas réduire l’éducation à de la mécanique, mais d’en remonter le cours, d’en saisir le sens, de l’inscrire dans une créativité relationnelle, interactive, langagière au service de l’immense potentiel que chaque enfant recèle. Un potentiel parfois étouffé par un symptôme qui sert de bâillon pour une souffrance qui ne peut pas se dire.
Et les gens le comprirent très vite. Les lettres qu’elle recevait ne se réduisaient plus à des formules lapidaires comme « Mon fils a 5 ans et il fait toujours pipi au lit ! Que dois-je faire ? », mais décrivaient toutes les circonstances qui avaient présidé à la naissance de cet « enfant-là » : la place de ses grands-parents, le désir du père de l’avoir ou pas, l’antécédent d’un autre enfant mort-né avant sa propre naissance, la honte de son attente « hors mariage », la haine ravalée vis-à-vis d’une petite sœur « préférée de papa », le dégoût face à ce nouveau-né inattendu ou trop attendu, le baby-blues et la culpabilité de ne pas l’aimer, la hantise de ne pas être une bonne mère, le désarroi de devoir s’inventer mère lorsqu’on a perdu la sienne toute petite et qu’on est à jamais privée d’un « modèle »… Parfois, des lettres de vingt pages que bien sûr Françoise Dolto lisait mais auxquelles elle répondait hors antenne par quelques lignes disant en bonne psychanalyste : « Cette femme, en détaillant tout ça, a fait elle-même son chemin. Elle n’a plus besoin de moi. »

Le revers de la médaille

Qu’est-ce qui fit dérailler le train du bon sens qu’elle avait pourtant à cœur de toujours maintenir sur la bonne voie ?
En touchant les adultes eux-mêmes dans l’enfant qu’ils avaient été, elle provoquait souvent un effet de fascination que « l’air du temps », mettant soudain l’enfant sous le feu du projecteur (la fameuse émission L’enfant est une personne de Bernard Martino entre autres), ne fit que démultiplier. Et vint la « doltomania », la « françoisefolie », la « doltoattitude ». Françoise Dolto avait raison d’avoir hésité… Mais c’était trop tard.
Elle était devenue, à son grand dam, l’éponge d’angoisse de toute une génération, le Guide Suprême de ces nouveaux parents bien décidés à ne pas commettre les erreurs de leurs parents, mais tout à fait démunis quant à s’inventer père et mère à leur tour, et ce, dans un contexte de disparition progressive des repères symboliques fondateurs des institutions (Dieu, le Roi, le Président, le Chef, le Père, la Justice, l’Autorité, l’Homme, la Femme…) qui semblaient naguère inamovibles, garantes de notre démocratie et de notre équilibre mais dont le glas avait sonné.
Au nom du respect de l’enfant prôné par Françoise Dolto, au nom des « Droits de l’Enfant » dont la Convention imposait la suprématie, au nom du Bonheur auquel l’enfant aurait droit envers et contre tout, l’enfant-Roi qui n’en demandait pas tant arpentait déjà les premières marches du trône de l’éducation pour quelques années plus tard… s’y brûler les fesses.

« Parler vrai »

Françoise Dolto qui avait tenté d’initier « son public » à la subtilité du « parler vrai », entendait, ébahie, ses propres paroles redites à l’infini, se vider de leur sens parce qu’utilisées comme des formules magiques, si pas comme des slogans. Elle qui voulait réconcilier les parents avec leur propre génie et s’autoriser à être eux-mêmes, au plus près d’eux-mêmes, au plus vrai d’eux-mêmes, voyait se multiplier des parents (mais aussi des professionnels) énoncer du Dolto comme des perroquets, la mettre en formule, la réduire à quelques clichés.
Mais elle ne se décourage pas. La passion de transmettre envers et contre tout ne la lâche pas. Elle arrête même sa pratique de psychanalyste en privé, crée la Maison Verte (un lieu de socialisation pour les enfants et de rencontre pour les parents), mène des séminaires, supervise des associations (L’École de la Neuville), parle, donne des conférences au Québec, en Amérique latine (où elle contractera la maladie qui lui fut fatale), écrit… Et la phrase qui reviendra le plus dans les conférences ou les interviews sera : « Surtout ne faites pas du Dolto ! »
Sa mort, le 25 août 1988, ira bien sûr à contresens de cette injonction, d’autant plus que de nouveaux livres paraissent, de sa plume d’abord mais aussi sur elle. Des colloques en son nom s’organisent et une pièce de théâtre (Allô maman Dolto) voit même le jour.

Dolto, le retour

C’est au tournant du millénaire, avec la constatation par les professionnels (puéricultrices, éducateurs, enseignants…) d’un manque patent, chez les enfants, de cadrage, de repères, de limites… d’éducation, que Françoise Dolto devient soudain celle par qui le scandale arrive, celle qui a provoqué la « génération Dolto », entendez l’enfant « tyran », issu de parents « laxistes ».
C’est d’autant plus étonnant que le phénomène est mondial, alors que l’œuvre de Françoise Dolto n’a pas vraiment passé les frontières des pays francophones et qu’aujourd’hui, beaucoup de jeunes parents ne savent pas qui est cette dame, mais il faut bien trouver une tête de pipe… c’est donc elle qui portera le chapeau! Et quelques Judas psychanalystes, à qui sans doute elle faisait de l’ombre, voudront soudain marquer la distance en prônant, on croit rêver, le retour de la fessée !
Bref, une révolution avortée…

Philippe Béague, Président de l’Association Françoise Dolto

Et l’héritage Dolto alors ?

Qu’on l’aime ou non, on ne peut contester l’héritage de la psychanalyste star sur le monde de la parentalité. Un exemple, un seul ? Les fameuses maisons vertes fondées à la toute fin des années 70. Que deviennent-elles ? Le Ligueur a enquêté sur place et vous livre un reportage attendrissant.