Vie de parent

Oser demander de l’aide

Abdul Khaliq est un as des langues, qui parle français, anglais, mais qui a surtout une qualité précieuse : à la maison comme à l’école, il ose demander de l’aide, il ose s’exprimer, comme en témoignent Guillaume, éducateur, et Bieke, assistante pédagogique dans son école bruxelloise. 

Oser demander de l’aide

Guillaume Fernandez-Corrales est éducateur à l’APD (Aide aux Personnes Déplacées) de Braine-le-Comte, une association qui, depuis septembre 2017 accueille et accompagne exclusivement des MENA (mineurs étrangers non accompagnés). Comme Abdul Khaliq, arrivé en juillet 2019.

« Nous leur apprenons à payer le loyer, les factures, à effectuer un changement d’adresse, à aller à la banque, à gérer un budget. Le grand atout d’Abdul Khaliq est qu’il ose poser des questions, demander de l’aide, aller voir la bonne personne », raconte Guillaume Fernandez-Corrales.

Comme les autres MENA suivis par l’APD, Abdul Khaliq reçoit une aide financière de 70 euros par semaine, avec laquelle il lui faut acheter sa nourriture, ses vêtements, ses fournitures scolaires... Avec cette somme, il a déjà tenté de faire des économies. « C’est quelqu’un de très proactif », commente l’éducateur. L’entretien du logement est légèrement plus périlleux.

« Ce sont des ados, rappelle Guillaume Fernandez-Corrales. Ils vivent à deux dans un appartement et il y a parfois de petites tensions avec l’autre jeune quand il s’agit de débarrasser la table, mais ce n’est jamais très grave. Une fois par semaine, un intendant fait d’ailleurs le tour des appartements afin d’apprendre aux jeunes les bons gestes pour conserver un environnement propre et ordonné ».

Comme Abdul Khaliq, beaucoup sont partis très jeunes de chez eux et ne savent pas nécessairement comment faire, même si lui a déjà vécu en semi-autonomie dans une maison communautaire avant d’arriver ici. « Il est donc un peu plus débrouillard », poursuit Guillaume Fernandez-Corrales. D’autres apprentissages pratiques sont également proposés aux MENA par l’intermédiaire d’une infirmière de la Croix-Rouge, ou les pompiers de Soignies. « Apprendre ce qu’il faut faire si une friteuse prend feu, ça n’a l’air de rien, mais ce sont des gestes qu’ils ne connaissent pas toujours et qui sont nécessaires à la vie en autonomie. Nous essayons de les y préparer au mieux ».

Au-delà du stress post-traumatique

Pour l’éducateur de l’APD, apprendre aux jeunes à vivre seuls en seulement six mois relève néanmoins, dans la plupart des cas, d’une douce utopie. Heureusement, on peut toujours demander une prolongation de six mois auprès de Fedasil. « C’est ce qu’on a fait pour Abdul Khaliq, car il nous a semblé que c’était encore trop tôt pour lui. On aimerait aussi qu’il puisse finir l’année scolaire chez nous, car nous accompagnons aussi les MENA dans leur scolarité ».

Deux fois six mois, c’est aussi le temps minimum pour retrouver confiance en l’adulte. « Tous nos jeunes souffrent de stress post-traumatique. Ils ont souvent rencontré dans leur long parcours d’exil des adultes qui leur ont fait du mal. Pendant longtemps, ils ont par ailleurs le stress de ne pas savoir s’ils pourront rester en Belgique. Or, paradoxalement, c’est souvent au moment de recevoir 'leur positif' que les angoisses reviennent ».

Quand on relâche la pression, tout remonte... Sans compter ce stress des six mois pour devenir autonome. Abdul Khaliq, comme ses camarades, se demande souvent s’il va y arriver. Cela l’empêche parfois de dormir sur ses deux oreilles. Les insomnies sont fréquentes. Les réveils nocturnes aussi.

« C’est un jeune qui ne montre pas facilement ses émotions, qui a du mal à les exprimer. C’est sa fragilité. Mais il a aussi de très fortes capacités de résilience ». L’APD travaille aussi depuis peu avec un psychothérapeute spécialisé dans l’accompagnement des MENA : il supervise l’équipe éducative et propose par ailleurs aux jeunes qui le souhaitent, un accompagnement en individuel. Mais c’est aussi dans le quotidien le plus concret que ceux-ci apprennent, comme Abdul Khaliq, à surmonter leurs blessures, à mieux se connaître, à faire confiance et à se faire confiance. Pour le ménage, la cuisine, les feux à éteindre et le sommeil à trouver.

Julie Luong

« Il n’a pas peur de prendre la parole »

L'avis de Bieke Docx, assistante pédagogique

L’école Saint-Guidon d’Anderlecht compte neuf classes OKAN (l’équivalent des classes DASPA du côté néerlandophone), établies selon le niveau des élèves. C’est dans cet établissement qu’Abdul Khaliq a choisi de suivre sa scolarité, car il possède déjà un très bon niveau de français, de même qu’une bonne maîtrise de l’anglais.

« Beaucoup de jeunes, surtout parmi les Afghans et les Syriens, choisissent de faire leur scolarité en néerlandais avec l’espoir de rejoindre ensuite Gand ou Anvers, commente Bieke Docx, assistante pédagogique à l’École Saint Guidon. Dès son arrivée, en octobre, nous avons vu qu’Abdul Khaliq était quelqu’un de très motivé et de travailleur. Nous l’avons donc mis dans une classe avancée. Il est déjà capabe de lire de petits textes en néerlandais. Sa faiblesse, ce serait plutôt les maths ».

À l’école, Abdul Khaliq est connu pour être un garçon sociable, agréable, qui compte beaucoup d’amis. On peut dire qu’il y a de la solidarité dans sa classe, « un peu trop parfois ! », plaisante Bieke Docx. Ces jeunes se comprennent très bien entre eux et parfois aux dépens du professeur. Mais les amitiés qui se nouent sont une bonne chose.

L’atout des langues

Abdul Khaliq n’a pas non plus peur de prendre la parole en classe. Motivé, il est aussi capable de travailler seul à la maison, ce qui constitue un sérieux atout. « Beaucoup de jeunes éprouvent des problèmes de concentration à cause du stress post-traumatique. C’est important de les aider à conserver leurs capacités d’apprentissage et à ne pas se décourager », raconte Bieke Docx.

Pour Abdul Khaliq, le milieu scolaire est aussi très structurant : c’est la vie normale, avec des gens de son âge, des horaires, un cadre mais aussi de l’amusement, des fous rires au fond de la classe. Vivre seul à cet âge, dans un coin isolé, ce n’est pas toujours facile. À l’école, au moins, ils sont entourés, ils ne s’ennuient pas... Après cette année en classe OKAN, Abdul Khaliq devra réfléchir à son avenir. L’incursion dans une école de soudure ne lui ayant pas plu, il n’est pas convaincu d’être fait pour un métier manuel. « Son intérêt pour les langues pourrait lui ouvrir d’autres voies. Il est bon en néerlandais », confirme Bieke Docx. Un atout précieux pour travailler en Belgique, que ce soit à Bruxelles ou en Flandre. Surtout quand on n’a pas peur de prendre la parole.