12/15 ans

Papa (ou Maman), je ne veux pas
te voir

La coparentalité ne va pas sans son lot de difficultés. Parmi elles, il y a les enfants, les grands, ceux à qui on n’impose plus rien, mais à qui on suggère : « Tu devrais voir ton père », « Tu pourrais donner des nouvelles à ta mère, non ? ». Et parfois, en dépit de tous les arguments, ils ne veulent plus, ils ne peuvent plus. Pour des raisons qui n’appartiennent qu’à eux. Comment faire ? Comment renouer le dialogue ? On ne prescrit rien, on propose.

Papa (ou Maman), je ne veux pas te voir

Une séparation bien vécue par les enfants, un couple compréhensif, une réorganisation de la famille fluide et des lendemains qui chantent… En voilà un beau programme qui annonce une coparentalité réjouissante.
Sauf que, évidemment, ça ne marche presque jamais comme ça. Et pour corser l’affaire, votre fiston ou votre fille, les deux pieds en plein dans l’adolescence, refuse catégoriquement de vous voir ou de voir son autre parent. Pas de panique.

Un aval, des ados

Un père ou une mère qui vit la séparation rudement n’a pas forcément toutes les aptitudes à bien comprendre la décision de son adolescent. D’abord, de quel type de jeunes parlons-nous ? Les tourments d’un enfant de 12 ans ne sont pas ceux d’un autre de 16 ans.
« Chez les jeunes ados, il peut y avoir manipulation d’un parent plus facilement que chez un plus âgé. Il peut s’agir d’une forme de caprice aussi, qu’il faut bien sûr prendre en compte pour comprendre ce qu’il traverse », analyse Thierry Smets, avocat et médiateur familial au cabinet Legalex à Namur. Que dit la loi ? Sur le papier, tant que l’enfant est mineur, il ne décide de rien. Seulement, à partir de 12 ans, le juge a l’obligation d’entendre ce que le jeune a à lui dire.
C’est là où le tribunal des familles intervient. Il met en place une expertise qui agit sur le terrain. Le rôle des experts est justement d’apporter un éclairage au juge pour que celui-ci prenne en compte tous les paramètres du contexte de l’ado. Cela afin de tenter de comprendre quelle est la source du problème : une maman qui influence son enfant, un père qui est un véritable sale type, un ou une compagne qui pose problème, un contexte scolaire difficile, etc. L’enfant est entendu et encadré et les parents ont la possibilité de s’expliquer ou de dénouer la situation. Quoi qu’il en soit, il faut tenter coûte que coûte de maintenir le lien, si fragile soit-il.

Allez, on se parle

Si vous êtes dans cette situation, vous le savez, un ado qui refuse de vous adresser la parole est tenace. L’idée consiste donc à maintenir la flamme ou de souffler sur les braises, tout du moins. La solution du médiateur familial peut être une piste. Ce professionnel a souvent une expertise dans le domaine juridique, psychiatrique ou social. Il n’est pas là pour conseiller, mais justement pour faciliter le dialogue.
« À force d’entendre l’autre, on fait des concessions. 80 % des médiations aboutissent à un arrangement. Cela suppose un minimum de bonne volonté », explique Thierry Smets. Quelle que soit la situation dans laquelle vous vous trouvez, un arrangement est toujours mieux qu’un procès. La procédure en justice est tellement sensible qu’il faut qu’elle soit cadrée par un avocat, donc cela coûte. Et cher. « Seulement, pour un dialogue, il faut être deux », souligne l’expert.
En cas d’encadrement juridique - votre enfant doit venir un week-end sur deux, sur décision du tribunal, par exemple -, il est possible de déposer plainte pour pouvoir le voir en cas de non-respect du jugement. « Ce qui ne sert à rien en pratique, mais vous permet de constituer un dossier en cas d’impossibilité de dialoguer », préconise Thierry Smets.
Autre solution, si le droit de visite n’est pas respecté, faire payer une astreinte par visite non respectée. Une bonne idée ? « Cette solution ne débloque la situation qu’en apparence, car si votre grand enfant n’a pas envie de vous voir, cela va forcer les choses, mais rien améliorer. Il fera la tête tout le week-end, se montrera odieux (mais si, c’est possible) et la situation ne fera qu’empirer », explique l’expert.
Là encore, la compétence du tribunal de la famille est une piste intéressante. Avec une approche pluridisciplinaire, à la fois juridique, humaine et thérapeutique, sa mission consiste à rapprocher les points de vue, harmoniser la coparentalité le plus possible. Ce qui est intéressant, c’est que cette action se combine généralement avec une médiation familiale. Dans tous les palais de justice, il existe une antenne que les familles sont invitées à consulter. Mais avant d’en arriver là, peut-on prévenir ?

On s’est trop aimé

Attention, un cadre presque idyllique peut empirer la situation. Prenons le cas de deux parents qui ne s’entendent pas trop mal. Ils décident d’organiser la nouvelle vie de famille sans concertation préalable avec leur grand gamin. Cela peut poser problème. Bien souvent, la volonté d’un ado de prendre de la distance en cas de séparation avec son père ou sa mère vient du fait qu’il ne sent plus écouté ou trop dirigé. Attention, toutefois, associer les enfants à ce nouveau départ ne veut pas dire qu’ils doivent décider à votre place.
Autre point indispensable beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît : toujours essayer de nouer le dialogue et privilégier un rapport cordial plutôt qu’un contentieux. « Il est intéressant de bien se demander ce que l’on met derrière le litige. Est-ce que la volonté de gagner, de faire mal à l’autre respecte l’harmonie de la coparentalité. N’y a-t-il pas un aveuglement ou une volonté de se venger derrière ce désir de justice ? », demande Thierry Smets.
Quoi qu’il en soit, de la même manière qu’il n’existe pas une situation type, il n’y a pas de solution miracle. Il est toujours préférable de se faire aider pour agir avec recul, discernement et lucidité. Pour les enfants comme pour vous, chers parents, il n’est pas toujours aisé de garder les pieds sur terre. N’oublions jamais que dans tous ces cas de figure, tout le monde s’est généralement trop aimé pour ne pas se déchirer.

Yves-Marie Vilain-Lepage

En pratique

Vos petits trucs de parents pour bien vivre la séparation

« J’ai trois enfants et j’essaie de les épargner dans notre rupture. Mon aînée de 14 ans joue les confidentes et tente de nous protéger, ses petites sœurs et moi. Alors, je veille pour qu’elle sorte de ce rôle en étant la plus transparente et à l’écoute, sans faire de distinction entres mes filles, sans protéger ni épargner. »

« Je prends énormément sur moi quand je vois mon ex - et pire encore, mon ex ET sa petite amie - en présence de mon fils de 16 ans. J’essaie de parler un peu, de m’intéresser. Sans faire forcément bonne figure, juste pour montrer que je ne romps pas le lien et que son papa reste quelqu’un qui compte. Comme ça, mon fils ne se sent pas obligé de me raconter ce qu’il se passe là-bas une fois que nous sommes tous les deux. »

« Même séparé, je reste amoureux de la mère de mes enfants. Et plutôt que de faire semblant, j’en parle à mes fils qui sont en âge de comprendre et je réponds à toutes leurs questions sans les saouler avec ça. Je veux qu’ils continuent à croire en l’amour. »

Ils en parlent...

« Je veux qu’elle continue à voir son père »

Ma fille ne veut plus aller chez son papa, elle s'y sent mal un week-end sur deux. Elle cherche tous les moyens pour ne pas y aller, mais ça devient difficile. J'essaie de rétablir le contact mais j'éprouve moi-même des difficultés avec mon ancien mari pour communiquer. Je suis actuellement en procédure pour une pension alimentaire et j'ai demandé une médiation familiale. Je ne sais pas quoi faire et surtout vers qui me tourner car je ne voudrais pas qu'elle coupe les contacts avec son père. J'ai trois autres filles et pour elles le problème ne se pose pas.
Laurence, maman d’Elsa, 14 ans

« Comme Louane et Sardou : je pars »

J’ai vraiment morflé pendant la séparation de mes parents. Des souvenirs que j’en ai, ça a bien duré trois ans. Un long cauchemar pendant lequel je priais pour qu’ils ne se fassent pas mal. J’ai gardé beaucoup de choses en moi. Je vois un psy qui m’aide beaucoup. Donc là, si je vois mon père, je vais lui coller une grosse droite. Il ne vaut mieux pas pour nous qu’on se croise. Je ne peux pas expliquer ça à ma mère, donc l’ambiance est supertendue. Alors pour calmer le truc, je leur ai envoyé la chanson de Louane, Je pars. Je ne sais pas si ça les a fait rire !
Basile, 16 ans

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