3/5 ans

Papa s’en va chez sa nouvelle amoureuse

Pour un enfant, voir ses parents se séparer est un déchirement. Même si parfois la séparation est vécue comme un soulagement par rapport à un quotidien fait de violences et de disputes. Il n’en reste pas moins que c‘est un séisme qui emporte tout sur son passage. Et quand, consécutivement, l’un des parents décide de refaire sa vie, c’est un second traumatisme que l’enfant, quel que soit son âge, va devoir digérer. Rencontre avec Martine Goffin, psychologue.

Papa s’en va chez sa nouvelle amoureuse - Shutterstock

Que se passe-t-il dans la tête de ces petits de 3 à 6 ans lorsque papa présente sa nouvelle compagne ou maman son nouveau compagnon ? Martine Goffin, psychologue, psychanalyste et co-responsable du département adolescents et jeunes adultes du Service de Santé Mentale de Chapelle-aux-Champs nous répond : « Les réactions dépendent de toute une série de facteurs. Et dans une même fratrie, les enfants ne sont pas tous sur le même plan. Il y en a parfois qui vont très bien accepter un nouveau compagnon. D’autres, pas du tout. Parfois, ils vont faire corps ensemble. Ce qui est très clair, c’est qu’il faut faire attention à ne pas précipiter les choses… »

Plus jamais papa et maman ensemble

Mais qu’entend-on par « ne pas précipiter » ? Le temps que chaque membre de la tribu mettra pour intégrer le changement est très subjectif. Il sera plus long dans une famille figée où tout est bien réglé. Et plus court dans un foyer habitué aux chambardements. En bref, il faut penser au temps que prendra l’enfant à s’habituer d’une part à l’absence de l’autre parent et d’autre part au fait qu’il ne verra plus jamais - ou presque - papa et maman ensemble.
Mais ce n’est pas toujours possible. Car, dans certains cas, la rupture a été accélérée par la rencontre pour l’un des parents d’une tierce personne qui, dorénavant, est dans le paysage.
Une situation qui, selon Martine Goffin, n’est pas sans conséquences : « Les enfants peuvent s’identifier au parent blessé et donc la majorité prendra parti pour le parent qui se retrouve seul et qui, aux yeux des petits, est le plus fragile. L’autre parent, accompagné, est le parent fort qui l’abandonne et le laisse dans la souffrance. La plupart du temps, c’est le parent resté seul qui garde les enfants. Ceux-ci se sentent alors aussi abandonnés et trahis par ce parent qui casse la famille pour partir avec un autre. En général, ce nouveau compagnon ou cette nouvelle compagne est proscrit et la plupart du temps, et quel que soit le temps, la rencontre avec le nouvel amour se passe mal. »
Mais l’arrivée d’un nouveau compagnon ou compagne peut se faire après de longues années. Il se peut même que ce soit cet électrochoc qui oblige l’enfant à admettre une fois pour toute la séparation en se disant enfin : « Mes parents ne se remettront jamais ensemble ». Cette séparation aura beau remonter dans le temps, c’est à ce moment-là qu’il pourra éprouver une grande souffrance, alors qu’il ne l’avait pas ressentie au moment de la rupture.

Pas de mode d’emploi

On le voit, un mode d’emploi universel est chose impossible. Chaque situation est unique et ne peut être comprise qu’en tenant compte de la « culture familiale », un terme auquel la psychologue de l’UCL est très attachée.
« Chaque famille développe son style propre, ses valeurs, ses codes, etc. Certaines sont plus fermées sur elles-mêmes, fusionnelles, on fait tout ensemble. D'autres sont plus tournées vers l'extérieur. Certaines vont garder la famille d'origine comme pôle central (Noël et les anniversaires sont fêtés en ‘famille’, même séparée), d'autres encore vont privilégier la recomposition familiale. En fonction de l'idéal de chaque famille, la capacité à intégrer du changement n'est pas la même. »
Présenter un nouveau compagnon n’est pas anodin. Il faut, au préalable, s’assurer qu’il y a un projet de construction en cours qui s’inscrit dans la durée. Et s’interroger : qu’est-ce que ça implique de présenter son compagnon à ses enfants ? A-t-on vraiment envie de l’impliquer dans la vie familiale ? Si ce n’est pas le cas, rien ne sert de presser la rencontre avec ses enfants. Toutefois, vouloir garder son amoureux pour soi n’est pas sans risques. D’une part, l’enfant peut s’inquiéter pour son parent resté seul, craindre qu’il ne sombre dans la déprime, la solitude. C’est d‘autant plus vrai lorsque l’autre a déjà refait sa vie. D’autre part, et c’est intimement lié, il y a un risque à voir son enfant se loger à la place laissée disponible par le parent absent et la squatter pour longtemps. C’est encore plus vrai à l’âge œdipien et à l’adolescence.

Maman pour moi tout seul !

« À 3-6 ans, il est normal que le garçon, plus proche de sa mère, repousse son père. Si ses parents se séparent à cette période-là, cet événement risque de concrétiser ses vœux (inconscients) : avoir sa mère pour lui tout seul ! Quand la réalité donne consistance à nos désirs, cela risque de figer les choses. Si le parent abandonné y est attentif et ne ‘profite’ pas de cet attachement - par solitude, déprime, utilisation contre l'autre parent, etc. - les choses suivront leur cours. Mais si l'enfant a pu profiter de cette place privilégiée, un nouveau venu ou d’une nouvelle venue sera vu comme un rival… à exclure, évidemment. »
Comment éviter ce rapprochement qui peut être si rassurant (mais toxique !) pour le parent abandonné autant que pour l’enfant ? Martine Goffin suggère de lui dire : « Ce que je fais avec mes amis, ma vie de femme, ma vie d’homme ne te concerne pas. Mais sois rassuré, je ne suis pas seul dans la vie. Autrement dit, une partie de ma vie est consacrée à d’autres personnes que mes enfants. Rien n’empêche de présenter cette personne par la suite, si la relation paraît stable et que l’enfant s’interroge sur votre solitude. A posteriori, c’est aussi une manière de susciter un intérêt et un désir de l’enfant de le rencontrer. Et donc de respecter son envie d’un jour découvrir les choses sans lui imposer un événement qu’il n’est pas prêt à recevoir. Et de limiter ainsi le risque de l’entendre dire un jour : ‘Tu me l’imposes parce que c’est ton propre intérêt mais ce n’est pas du tout le mien’. »

Caroline Van Nespen

Témoignages

Sophie, maman de Chloé, 5 ans, et Mathéo, 3 ans, en couple depuis deux ans
« Ça fait deux ans que je suis avec Julien. Cet été, il s’installera avec nous. Pour le moment, il ne voit pas les enfants très souvent, mais ils savent très bien qui c’est. Nous faisons des activités ensemble, mais leur papa est très présent, et le but, lorsqu’il vivra avec nous, n’est absolument pas qu’il se substitue au père. Par contre, nous nous interrogeons déjà sur la place qu’il pourra prendre.
Julien, je l’ai présenté au bout d’un mois. Quelque part, c’était trop tôt, même si on réfléchissait déjà à la manière de faire et au meilleur moment. Idéalement, on aurait attendu plus longtemps, mais ça s’est fait naturellement. Je lui parlais au téléphone dans la voiture et, au moment de raccrocher, je lui ai dit : ‘Au revoir, mon amoureux’. Ma fille de 4 ans m’a alors demandé : ‘Maman, tu as un amoureux ?’, avec un grand sourire aux lèvres. J’ai compris qu’il y avait l’espace pour l’officialiser. »

Céline, maman de Lucie, 5 ans, et de Paul et Émile, 3 mois, nés d’une seconde union
« Quand je me suis séparée d’Éric, ça s’est très mal passé, il ne comprenait pas pourquoi je partais, d’autant que je ne partais pas pour quelqu’un d’autre. Au bout de deux mois, j’ai rencontré un homme et je l’ai présenté presque illico à Lucie, qui avait 18 mois à l’époque. Il venait régulièrement à la maison et ça se passait bien. Au bout de 5 mois, il m’a quittée. Le plus dur, quand tu présentes tes enfants, c’est que tu dois être sûr de la personne avec qui tu t’engages. Mais ça, comment peux-tu le savoir ? »

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Officialiser la rencontre

Après une séparation ou un divorce, vient le jour où l’un des parents retrouve l’amour. Grisé par la perspective d’une nouvelle vie qui s’offre à lui, il est impatient de partager cette personne avec ses enfants, espérant que ceux-ci partageront son bonheur retrouvé. Un premier rendez-vous qui peut être décisif pour l’enfant.