Vie de parent

Parents inspirés :
« Je n’en peux plus de cette perte mondiale de cerveaux »

Lale Akat est une photographe de l’humain, mitrailleuse du quotidien qui chérit d’abord les moments débordants de vie. Les copains, les copines, les rencontres et, bien sûr, beaucoup ses enfants, beaucoup sa famille. Elle nous raconte son parcours en photos et tout ce qui a changé depuis le confinement.

Parents inspirés : « Je n’en peux plus de cette perte mondiale de cerveaux »

À l’heure où tout le monde a un appareil photo sur son téléphone, le fait de photographier, d’immortaliser le quotidien, est devenu un acte presque banal. Il ne l’a jamais été pour Lale, maman de trois enfants qui, jusqu’au confinement, a passé toutes les étapes de sa vie l'appareil photo chevillé au corps.

Diplômée de l’INRACI, elle s’est tout de suite orientée vers d’autres horizons, enchaînant uniquement les petits boulots de photographie. Sa pratique quotidienne de la photo lui permet de faire resortir la poésie de l'instant, mais aussi de tenir en cas de coup dur. 

 

 

« J’ai été longtemps seule avec mes deux filles, Sacha, née en 2012, et Billie, née en 2014. Leur papa n’était pas ultra-présent. Ce n’était pas de la mauvaise volonté de sa part, il ne réalisait pas à quel point c'était dur pour moi. Et je n’arrivais pas à bien lui dire. J’ai traversé un long tunnel toute seule avec les filles. Un jour, j’ai craqué. Le rythme du boulot dans l’HoReCa, les filles à gérer, j’ai sombré. J’ai fait un gros burn-out. Mon appareil était tout le temps avec moi. J’ai initié le principe de 'Bonne semaine les copains' sur les réseaux sociaux, où je mettais en scène des moments avec les filles. Les retours positifs que j’avais m’ont permis de tenir. D’aller de l’avant.

Il y a 4 ans, j’ai rencontré Thierry. Et en dépit de tout ce que j’ai pu dire - que jamais, ô grand jamais on m’y reprendrait à avoir un enfant -, Gaspard est venu au monde le 12 février 2020, un mois avant le confinement. Un mois avant que le monde change. Coup de chance, on nous propose une maison vide à la campagne à côté de Marche-en-Famenne. Ce qui sera plus facile que de vivre à cinq dans notre petite maison à Bruxelles sans espace extérieur. On part un mois. Pas plus. Les filles veulent voir leur papa. Elles ne comprennent pas ce qu’il se passe dans leur ville. Qu'est-ce qui évolue ou pas. Elles s’attendaient à rencontrer le virus ou un truc du genre. On rentre.

Mais on rentre changés. La campagne leur a fait trop de bien. Même leur père les trouve transformées. Alors on se donne un ultimatum pour partir et changer de vie. L'objectif : quitter la ville, se mettre au vert et essayer de vivre de façon le plus autonome possible. Hélas, depuis le premier confinement, ce projet a un prix. Les maisons, même dans les coins ruraux les plus reculés, sont devenues hors de prix. Des agences immobilières nous ont dit que pour une maison avec un grand terrain, là où ils avaient quatre visites au préalable, ils en ont vingt aujourd’hui. L’exode coûte cher. Alors on se ravise. On mise sur un terrain dans un coin perdu en France. Le tout avec le père des filles. Et d’autres copains. On part en clan.

Cet avenir hypothétique nous fait vivre. C’est notre bulle d’oxygène qui nous fait tenir. Les filles n’en peuvent plus. Elles sont stressées par tous ces changements. L’école ferme, rouvre, passe en code rouge, mais ça veut dire quoi le code rouge ? Les activités s’annulent, puis reprennent, puis s’annulent de nouveau. Les enfants sont comme nous, mais ne le disent pas pareil : ils n’en peuvent plus de cette perte de cerveau mondiale. Pour leur expliquer ça, je leur dis que les gens ont peur. Et que plus on a peur, moins on réfléchit. En plus, on leur dit de mentir quand on va voir les gens qu’ils aiment. Par exemple, on a pris le bus pour aller fêter Noel en famille. On leur a bien dit de ne pas en parler aux policiers si on les croisait. C’est déjà culpabilisant d’être parent. Il y a plein de fois où l’on se couche et l’on se dit qu’on a mal fait, mal expliqué, mal réagi. Et maintenant ce Covid qui se rajoute à tout cela.

Quitter Bruxelles, quitter la ville, c’est aussi quitter cette saleté humaine. Les gens qui se poussent, les gens qui polluent, les gens qui s’insultent. Tout cela en plein dans la crise, je ne sais même plus comment le justifier auprès de mes enfants. Changer d’air. Oui, changer d’air, c’est notre seule bouée.

Cette photo est importante. Elle est surexposée, mal cadrée, mais c’est ma dernière scène avec des humains. On voit qu'on en peut plus. Nous sommes en avril dernier, le confinement nous a usés. Depuis, je n’ai pas repris mon appareil photo. Les seuls moments de ma vie où je n’ai pas réussi à prendre de photos, c’était pendant mes grossesses. He bien là, je suis dans cet état d’incapacité.

Alors, je me concentre sur ma série de flaques. Ou il n’y pas plus d’humain. La flaque, c’est une autre vision. C’est un autre monde. Ça ressemble à la réalité, mais ça ne l’est pas. C’est vraiment la période la plus propice à cela. On nous a coupé de l’humain. Il n’y a plus d’humain. Des flaques, en revanche, des miroirs déformants, il y en aura toujours.

Je souhaite beaucoup de courage aux familles avec une pensée pour toutes les familles monoparentales qui vivent avec l’idée de faire constamment des erreurs, surtout en ce moment. Compliqués, les choix en tant que maman. Parce que cette dualité 'bons choix pour moi/bons choix pour mes enfants' est toujours pesante. Quoi qu’il en soit, il faut garder espoir. Ne serait-ce que pour eux. »

Yves-Marie Vilain-Lepage

Les photos de Lale

Un jour, on le sait, Lale retrouvera son appareil et y réinjectera forcément un peu d’humain. Pour l’heure, elle construit son site internet. Mais vous pouvez découvrir tout son foisonnant univers sur son compte Instagram. Elle recherche d’ailleurs un éditeur pour sa série des flaques.

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