Parents, mais paumés

Ils sont parents en perte de repères ou en quête de sens, c’est selon. Au niveau professionnel, ils se cherchent. Mais leur statut de parents les oblige à garder le cap, sécurité oblige. Ils sont nombreux à être tiraillés entre aspirations personnelles et sens des responsabilités.

Parents, mais paumés

Ils ? Vous ? Moi ? Première question : le parent est-il paumé à tout âge ou est-ce le propre d’une génération ? Olga Belo Marques, coach professionnel en projet de vie, formatrice et psychothérapeute, répond : « C’est une tendance propre à deux générations, les X et les Y (entendez par là, les 30-55 ans). Toutes deux se posent la question : ‘Que vais-je faire qui a du sens et va subvenir à mes besoins ? Les membres de la génération Y sont davantage concernés. C’est la première génération qui a été élevée selon les principes de l’éducation positive, à l’écoute des émotions et opinions de l’enfant. De ce fait, ils sont plus tournés vers les valeurs : on les appelle d’ailleurs aussi génération valorienne. Une fois adulte, cela leur confère un fameux bagage de conscience de soi. L’horizon des millenials est aussi plus vaste, le monde est à portée de clic avec l’avènement de l’informatique et d’internet. Les X sont plus pragmatiques. Élevés après la crise du pétrole, ils ont priorisé le fait de gagner leur vie avant de rencontrer leurs aspirations ».

Remettre en cause = être paumé ?

Les parents d’aujourd’hui sont donc plus à l’écoute d’eux-mêmes et de leurs aspirations, certes. Ils se posent plus de questions, d’accord. Mais de là à dire qu’ils sont paumés, c’est peut-être aller un peu loin. Comment interpréter ce tiraillement entre aspirations personnelles et parentalité ?

Gérard Neyrand, sociologue et professeur à l’Université de Toulouse, avance une analyse socio-économique : « La valeur de l’individu n’a jamais été aussi élevée. Le mot d’ordre de notre société est qu’il faut se réaliser, s’épanouir. Or, la réalisation de soi passe par le rapport à l’autre. Il y a dans notre société néo-libérale une contradiction majeure. On tente de concilier l’affirmation de l’individu en tant que citoyen et en tant que consommateur. Or, la première affirmation passe par des valeurs démocratiques de citoyenneté et l’autre par un système de profit. L’individu se retrouve pris entre la nécessité de maintenir un niveau de vie correct tout en préservant les valeurs et une position éthique qui sont parfois difficiles à tenir dans un cadre capitaliste. La logique néo-libérale fonctionne sur la responsabilisation des personnes et incite les gens à intérioriser les normes sociales et à considérer la situation comme étant de leur propre responsabilité ».

Cette tension évoquée par le sociologue se conçoit parfaitement. Et se vit. Nombreux sont les témoignages de parents tiraillés entre des valeurs qui leur sont chères - comme la justice sociale, la solidarité, l’écologie - et les orientations prises par leur entreprise. Pour certains, c’est un véritable tour de force de concilier les deux. Cette quête de sens dans la sphère professionnelle, Olga Belo Marques l’observe dans sa pratique de coach : « Je reçois beaucoup de jeunes qui ont envie de lancer leur projet, d’intégrer des structures à taille humaine, de s’affranchir de structures aliénantes du travail ».

Y trouver son compte, mais lequel ?

S’affranchir d’un cadre professionnel et être à l’écoute de ses aspirations. Un beau projet, mais loin d’être simple, comme l’atteste le témoignage d’Olivier. Son diplôme d’ingénieur en poche, il a été engagé dans une société dans laquelle il a gravi les échelons. Prime de fin d’année, bonus ponctuels, voiture de société, son compte bancaire s’en trouve bien. Mais lui n’y trouve plus son compte. Passionné de cuisine, il aimerait se reconvertir comme traiteur, mais n’ose sauter le pas à cause des conséquences financières que cela pourrait engendrer.

Gérard Neyrand explique : « Ce type de changement n’est pas sans risques. De nombreuses remises en question n’aboutissent pas dans la mesure où le parent doit être assuré d’avoir un cadre relativement sécurisé. C’est difficile de tout réussir en même temps, les parents se retrouvent confrontés à des choix délicats, car ils ne sont pas seuls. Il y a le conjoint, les enfants, c’est un jeu relationnel dans lequel chaque changement de position influe de façon systémique sur les positions des autres ».

Clémentine Rasquin

En pratique

Concilier aspirations personnelles et parentalité 

Comment concilier aspirations personnelles et parentalité ? Quel parcours emprunter lorsque son activité ne fait plus sens, sans pour utant menacer l’équilibre familial ? Consciente des difficultés que cela représente, Olga Belo Marques partage son expérience de coach professionnel en quatre questions.

« Est-ce que oui ou non j’ai accès à mes rêves ? ». Il y en a qui mettent leurs rêves de côté pour répondre à une injonction familiale ou sociétale, mais ils se souviennent de leurs rêves. Pour d’autres, c’est beaucoup plus enfoui et il faut creuser pour les faire remonter à la surface. Je suis persuadée que ce que nous voulons être dans la vie est là très tôt, que ce soit sous la forme d’une profession, d’un personnage que l’on idéalise, un talent ou tout simplement quelque chose que l’on aime faire. Il y a du potentiel en chacun d’entre nous. Reconnaître nos aspirations profondes est la première étape-clé. Pour certain·e·s, ce sera la connexion à la nature, le fait de faire quelque chose de ses mains. Pour d’autres, ce sera la vocation de transmettre ou encore le besoin de se sentir utile.
« Qu’est-ce que cela pourrait être concrètement ? ». Le coaching n’aboutit pas toujours à une reconversion professionnelle, cela peut aussi être un loisir, du bénévolat, pour autant que cela fasse vivre et cultive ce que la personne aime faire. Cette étape peut prendre du temps. Elle passe parfois par la rencontre de professionnel·le·s du secteur pour mieux cerner les tenants et aboutissants d’un métier. Parfois cette étape permet de se rendre compte que ce n’est pas pour nous.
« De quoi ai-je besoin pour atteindre cela ? ». Cela peut être renforcer ses capacités via une formation, réaliser un business plan, solliciter un prêt auprès d’une banque, négocier avec sa famille…
« En quoi ce changement pourrait-il mettre le système familial en déséquilibre ? ». Ici, on questionne les conditions nécessaires pour que ce changement puisse être mis en place. La prise de risque inhérente au changement doit être mesurée, pensée et acceptée par les membres de la famille. Dans le cas d’Olivier, par exemple, si la reconversion implique de passer d’un statut d’employé avec un pack full option à un statut de commis de cuisine et que le salaire est amputé de moitié, cela suppose que le ou la partenaire de vie valide le choix et que la situation financière de la famille le permette.