3/5 ans

Parler des enfants
comme s’ils n’étaient pas là

Souvent, on sous-estime à quel point les enfants peuvent comprendre des discussions d’adultes. Or, en oubliant de les inclure, certains parents peuvent provoquer des angoisses chez leur·s petit·e·s. On en parle avec Isabelle Taverna, psychologue clinicienne et psychanalyste praticienne.

Parler des enfants comme s’ils n’étaient pas là

« Anita a des soucis à l’école. On ne comprend pas, sa maîtresse nous a convoqués à une réunion ». « C’est compliqué avec Félix pour le moment, il ne dort toujours pas alors qu’il a 3 ans ». Parfois, dans notre quotidien, nous, parents, avons besoin de partager aux autres des incertitudes liées à notre vie de famille. Parfois, nous le faisons en présence de nos petits bouts qui n’en manquent pas un mot.  

Quand des parents parlent de leurs enfants sans tenir compte de leur présence, qu’est-ce que cela provoque chez l’enfant ?
Isabelle Taverna : « Cela lui indique que le parent ne le considère pas comme un sujet qui pourrait comprendre ce qui est en train de se dire. On a parfois tendance à penser que si les enfants ne parlent pas, ils ne comprennent pas. C’est une erreur : un bébé, par exemple, ne saisit peut-être pas la teneur de nos mots, mais ressent nos émotions et notre état d’esprit. Il associe des termes à des sensations. Parler de l’enfant en sa présence sans l’impliquer, c’est ne pas le reconnaître, ne pas prendre en compte sa subjectivité, ce qui peut être délétère pour lui. »

À partir de quel âge peut-on se dire que l’enfant comprend ce qui se dit dans la pièce ?
I. T. : « Dès le premier âge. Il faut d’ailleurs être d’autant plus vigilants avec les bébés : ceux-ci perçoivent les choses, mais n’ont pas encore accès aux mots pour s’exprimer et nous demander de les rassurer. Ils réagiront en bougeant leur corps, en pleurant, mais ils seront impuissants à exprimer les choses autrement, ils ont besoin de l’adulte comme ‘traducteur’. Les bébés sont des petites personnes tout aussi sensibles à ce qui se dit que les grandes personnes. Cependant, c’est à nous de leur donner cette place et de tenter de déchiffrer ce qu’ils nous adressent avec leur corps, de faire l’hypothèse qu’ils nous comprennent et tentent de nous communiquer quelque chose. »

Quels peuvent être les effets à long terme de ce genre de situation sur les enfants ?
I. T. : « Tout dépend de la teneur des propos tenus devant l’enfant. Mais l’un des effets certains, c’est que l’enfant ne se sentira pas reconnu, ne se sentira pas avoir une place et aura l’impression d’être exclu de la conversation. Par ailleurs, un parent qui estime que l’enfant peut tout écouter, car, ‘de toute façon, il ne comprend pas’, induit une forme d’indifférenciation à son égard : on peut tout dire face à l’enfant et, en même temps, on considère que cela n’est pas compréhensible pour lui. Or, non seulement l’enfant entend des choses qu’il n’est pas toujours censé entendre, mais, en plus, on ne lui donne pas l’occasion de s’exprimer à leur propos. »

Parler de l’enfant en sa présence sans l’impliquer, c’est ne pas le reconnaître, ne pas prendre en compte sa subjectivité

Auriez-vous des exemples de paroles de parents qui ont marqué des enfants ?
I. T. : « En voici un tiré de l’ouvrage intitulé Au seuil du texte d’Éva-Marie Golder (Érès) : c’est l’histoire d’une maman qui vient consulter une thérapeute avec sa petite fille de 3-4 ans. Celle-ci retient ses selles, a des problèmes de constipation et la mère s’en inquiète. Pendant l’entretien, la maman en profite pour dire à la thérapeute qu’elle est enceinte. Selon elle, sa fille n’est pas au courant. Au même moment, la petite fille joue avec une poupée comme si celle-ci était enceinte. En fait, l’enfant avait déjà compris. Cette petite fille retenait ses selles dans son ventre de la même manière que sa maman retenait une information qu’elle n’avait pas encore adressée directement à sa fille, tout en l’ayant déjà exprimée devant elle. Un enfant de cet âge aura tendance à manifester via son corps ce qu’il ne peut pas exprimer oralement, c’est son moyen d’expression. »

Au-delà du fait de parler de l’enfant en sa présence, d’autres sujets - comme la guerre, les inquiétudes qu’un parent peut avoir par rapport à l’actualité - peuvent le toucher. Qu’est-ce que cela suscite d’entendre parler « d’histoires de grands » sans les comprendre ?
I. T. : « Il n’y a pas si longtemps, on a vécu les attentats. Comme adultes, nous avons été terriblement troublés. Les enfants l’ont senti. Dans ce genre de cas, les parents doivent réagir et expliquer la situation aux enfants. Leur dire ce qu’il se passe, leur donner la possibilité d’exprimer leur vécu, leur demander s’ils ont des questions et tenter d’y répondre. En fonction de l’âge, chaque enfant réagira de manière différente. Mais il doit pouvoir se situer par rapport à ce qui est dit. En lui parlant, en lui donnant la possibilité de s’exprimer, on lui donne une place et on lui permet de construire sa compréhension des évènements. »

Si un enfant assiste à une dispute entre les parents, qu’est-ce que cela peut susciter chez lui ?
I. T. : « Nous sommes humains, des disputes de couple peuvent arriver devant l’enfant. À ce moment-là, il est conseillé de dire à l’enfant : ‘Nous sommes désolés, tu n’aurais pas dû assister à cette dispute, mais tu l’as entendue. Les adultes sont parfois en désaccord. Nous n’aurions pas dû nous disputer devant toi, mais cela arrive’. Et à nouveau, il est important de l’encourager à s’exprimer à ce propos. »

Au-delà des paroles des parents, il y a celles des personnes extérieures : ces dernières peuvent poser des questions sur notre enfant en sa présence. Comment répondre sans vexer son enfant ?
I. T. : « On entend régulièrement des adultes dire : ‘Votre enfant aime-t-il ceci ou cela ?’, ‘Comment ça se passe à l’école ?’, etc. Dans ces cas-là, si l’enfant est présent, on peut s’adresser directement à lui, lui demander de répondre. De cette manière, l’enfant n’est pas simplement objectivé dans un discours, nous lui indiquons qu’il a une place de sujet qui peut s’exprimer en son nom. Par la même occasion, nous lui permettons de se construire une version de ce qu’il vit et de nous la donner. »

Alix Dehin

En pratique

Trucs et astuces pour éviter des situations blessantes pour les enfants

► Garder en tête que les enfants entendent et ressentent nos propos dès leur naissance. Si la discussion les concerne, veiller à les impliquer, à vous adresser à eux.
► Réfléchir avant de partager à un enfant des états d’âme d’adultes, se demander si cela le regarde et comment il va recevoir ce que nous lui confions.
► Si vous êtes triste ou soucieux et que votre enfant vous interroge, ne pas répondre « Tout va bien ». Nous ne sommes pas toujours obligés de tout expliquer à nos enfants, mais il importe de reconnaître ce qu’ils ressentent. Il vaut mieux lui dire, par exemple : « C’est vrai, je suis tracassé·e, mais ce n’est pas à cause de toi, les adultes sont parfois tracassés. Je ne peux pas t’en parler, car ce sont des choses de grand·e·s ».
► En ce qui concerne les divergences de points de vue au sein d’un couple, nous ne sommes pas toujours obligés de nous montrer d’accord devant l’enfant. Si nous estimons que l’enfant ne doit pas nous entendre, nous pouvons changer de pièce en disant : « Papa et moi devons discuter », ou éventuellement inviter l’enfant à s’écarter. Mais nous pouvons aussi débattre devant lui. C’est une erreur de penser qu’il faut systématiquement que l’enfant ait l’impression que les parents sont toujours du même avis. L’important, c’est de lui montrer que même si nous n’avons pas toujours la même opinion, il est possible d’arriver à un accord. C’est une manière de lui indiquer que, dans la vie, on n’est pas toujours d’accord et que l’on peut s’exprimer sans être dans un rapport de forces, en tenant compte de ce que chacun·e pense et vit.