3/5 ans

Partager, un apprentissage compliqué

Partager ses jouets… voilà un exercice bien difficile pour de nombreux enfants. À partir de quel âge un enfant est-il capable de partager ? Comment l'inciter à le faire ? Ce n'est pas toujours facile ni de tout repos. Une psy, une instit et une maman vous livrent quelques idées.

Partager, un apprentissage compliqué

Mélanie, maman de deux filles de 4 et 10 ans : « En tant que maman, je constate chaque jour que partager n’est pas une chose évidente pour les enfants. Mais, pour moi, jusqu’à l’entrée en primaire, cette difficulté à partager est normale. Partager, c'est bien. Socialement, chaque enfant, chaque individu, doit y parvenir un jour. Mais partager, c’est tout de même abandonner une partie de ce à quoi on tient. Cela demande d’être accompagné et guidé dans un climat empathique.
Lorsque mes filles se disputent pour un jouet, j’essaye de mettre des mots sur le ressenti et besoin de chacune d’elles. Tant ceux ressentis par celle qui doit partager que celle qui aimerait jouer avec l’objet convoité. J’essaye de leur donner envie de jouer avec autre chose et, parfois, j’avoue acheter certains objets en double.

L’exemple, c’est nous

En tant que parent, mon rôle est de montrer l'exemple et de rester calme face aux crises éventuelles. Même si j’estime que ma fille doit prêter son jeu, j’essaye de me mettre à sa place et de comprendre son ressenti. Je peux accepter que l'enfant n’ait pas envie de se séparer immédiatement du jeu, mais il faut alors lui mettre une limite dans le temps. En disant, par exemple, ‘Quand l’aiguille est tout en haut, tu échanges tes jeux contre ceux de ta sœur’ ou en lui permettant d'achever son jeu afin de s’en séparer ensuite sereinement.
J’ai constaté avec mon aînée que, plus les enfants grandissent, plus le partage devient facile. Les petits enfants ont souvent peur de perdre la propriété du jeu en le prêtant. Simplement expliquer que sa copine/cousine veut essayer le jeu parce qu’elle ne le connaît pas, mais qu’elle le lui rendra après, suffit parfois à éviter de grosses crises.
Pour moi, partager est quelque chose qui s’apprend naturellement en grandissant. Aussi, je ne punis pas mes enfants à ce sujet mais je leur montre l’exemple et je les accompagne dans la démarche de prêt. Il faut aussi parfois faire comprendre à l'enfant qui désire le jeu, qu'il va devoir attendre un peu et accepter sa frustration puisque cela aide aussi l'enfant à grandir et à vivre avec d'autres. » 

Et à l’école ?

Sarah Vanoverbeke, institutrice maternelle : « Jusque 3-4 ans, les enfants sont centrés sur eux-mêmes. Physiologiquement, ils ne sont pas programmés pour partager, tout simplement parce qu’ils n’y pensent pas. Ils sont dans la spontanéité : s’ils ont envie de quelque chose, ils le prennent.
Selon moi, les enfants uniques ne sont pas des cas à part. Même si certains peuvent mettre plus de temps à partager que les enfants issus d’une fratrie, ce n’est pas une généralité. Les enfants issus d’une famille nombreuse ont parfois beaucoup de mal à partager à l’école car ils doivent déjà partager tout le temps à la maison. Chaque enfant est différent, unique et a son propre caractère.

Verbaliser et responsabiliser

Lorsqu'il y a un conflit en classe, je verbalise le sujet avec les enfants. Ensemble, nous essayons de trouver une solution qui convient à tous. Si le conflit persiste, je mets les deux enfants à l'écart du groupe en leur expliquant pourquoi et je leur demande de réfléchir à leur acte. Souvent, le temps de réflexion imposé suffit à résoudre le conflit et la punition est inutile. Impliquer l’enfant dans la recherche d’une solution est selon moi une bonne méthode pour le responsabiliser.
Mon conseil aux parents : verbaliser le problème du partage avec son enfant et surtout rester constant dans ses décisions. Si le jouet est confisqué, il est confisqué. Les enfants ont besoin de sécurité et celle-ci est assurée grâce à la constance… même si c’est parfois difficile de garder le cap lorsqu’un petit bout vient nous faire un gros bisou !
Le partage est un réel apprentissage. Pour que l’enfant y parvienne au mieux, l’école et les parents doivent travailler main dans la main. Pour réussir à prêter sereinement ses affaires, l’enfant doit faire un travail important sur lui-même. Le rôle des adultes est de le soutenir dans cette évolution. Cette démarche sera encore plus facile si l'école et les parents restent dans une constance commune. »

Côté psy

« Autrefois, on expliquait souvent la difficulté des enfants à partager par le fait que, jusqu’à un certain âge, ils considéraient leurs jouets comme une extension d’eux-mêmes, souligne la pédopsychiatre Mouna Al Husni-Al Keilani. Aujourd’hui, cette théorie psychanalytique est un peu dépassée. Les enfants ont du mal à partager, c’est une constante. Mais n’est-ce pas un peu notre cas à tous ? Lorsqu’on a un objet que l’on aime très fort, un pull qu’on adore ou une tablette toute neuve, n’avons-nous pas aussi parfois du mal à nous en en séparer ? Partager, c’est vraiment un apprentissage. Comme marcher, manger seul ou aller aux toilettes. Pour les enfants, cela n’a rien d’inné. »
Chez les enfants de moins de 6 ans, la question de la permanence se pose aussi. ‘Si je partage mon jeu, est-il toujours à moi ? Est-ce que je vais le récupérer par la suite ?’. Ce qui nous semble évident en tant qu’adulte ne l’est pas forcément pour un tout-petit. Parfois, même si les jouets restent dans la pièce, l’enfant peut avoir peur qu’on les lui casse ou les abîme. Pour encourager son enfant à partager, il faut le rassurer sur le fait que l’objet va bien ‘revenir’ après, qu’il va ‘rester’ à la maison.
Si grandir au sein d’une fratrie rend l’apprentissage du partage plus facile - car il est pratiqué au quotidien -, prêter ses jouets peut rester douloureux même pour les enfants de familles nombreuses. Il existe souvent des jalousies entre frères et sœurs et les aînés n’ont pas toujours envie de devoir partager leurs affaires avec les plus petits. Les enfants uniques, de leur côté, sont moins confrontés à cette obligation. Même si à l’école, ou quand des amis, cousins viennent chez eux, ils doivent tout de même prêter leurs jouets. L’école joue un rôle très important dans l’apprentissage du partage. C’est un lieu communautaire, où ‘rien n’est à personne’ et où les enfants sont bien obligés de partager. En maternelle, le système scolaire est vraiment pensé de façon à intégrer la notion de partage aux activités quotidiennes.
En dehors de cela, l’exemple donné par les parents joue bien sûr un rôle très important. Si vous rechignez à prêter votre nouveau pull à votre sœur, cela n’encourage pas votre petit bout à laisser son cousin jouer avec son puzzle. Montrer l’exemple et expliquer à votre enfant pourquoi vous souhaitez qu’il partage est indispensable. Si l’environnement est favorable au partage, l’enfant aura naturellement plus de facilité à partager. Toutefois, le partage reste une valeur et n’a pas la même importance dans toutes les familles. À chaque parent d’adapter son discours en fonction de ses valeurs.
En général, ça ne sert à rien de forcer l’enfant à partager. Je conseillerais plutôt de rappeler pourquoi il faut partager. Si le conflit persiste et qu’au final aucun des enfants ne peut jouer avec l’objet de la discorde, le parent peut le mettre de côté et laisser les enfants choisir un autre jeu. Une autre manière de désamorcer le conflit est de venir jouer avec eux ou de leur proposer une autre activité qu’ils peuvent faire ensemble. La question du partage est intimement liée à celle de jouer ensemble. Jusqu’à 4-5 ans, les enfants jouent plus côte à côte qu’ensemble. »

Gaëlle Hoogsteyn

En pratique

  • Nommez ce qui appartient à votre enfant (vêtements, jouets, lit, etc.), ce qui appartient à ses frères et sœurs et ce qui appartient à toute la famille (télévision, savon, etc.). Cela l’aidera à comprendre la notion de propriété.
  • Montrez l'exemple et faites remarquer à vos enfants ces occasions où vous partagez : à la longue, ils voudront vous imiter.
  • Apprenez-lui à échanger : « J’ai une belle poupée. Je peux te la prêter si tu veux. Et toi, tu me prêtes quoi ? ».
  • Encouragez votre petit bout à partager pour des courtes durées. À l’aide d’une minuterie, s’il le faut. Cela le rassurera sur le fait que le jouet « reste » à lui et « revient » après.
  • Félicitez-le enfant quand il partage. Décrivez-lui les sentiments de l’autre personne : « Regarde comme Julie est contente de jouer avec ta poupée. C’est grâce à toi, bravo ! ».
  • Laissez les enfants négocier entre eux le partage des jouets. En cas de dispute, n’intervenez pas directement. Si la situation dégénère, aidez votre enfant à trouver une solution. Proposez-lui, par exemple, un choix : « Est-ce que tu veux lui demander un autre jouet en échange ou bien tu préfères lui prêter le tien dans cinq minutes ? ».
  • Votre enfant a le droit de ne pas vouloir partager un objet qui a une grande valeur affective pour lui. Certains jouets n’appartiennent qu’à lui (son doudou, sa poupée préférée, un bricolage qu’il a commencé…) et il faut accepter qu’il ne veuille pas partager ceux-ci.
  • Soyez réaliste et tenez compte de chaque situation : on ne peut exiger d'un enfant de 9 ans qu'il prête sa nouvelle console de jeux à sa petite sœur de 4 ans. Idem pour un tout nouveau jouet : laissez le temps à votre enfant de le découvrir avant de lui demander de le prêter.
  • Enfin, armez-vous de patience et d’indulgence. Ne forcez pas votre enfant à partager si c’est vraiment trop dur pour lui. Vous risqueriez de lui ôter tout désir de partager ensuite par lui-même.

À lire

  • On partage tout ! Robert Munsch, Éditions Scholastic.
  • C’est à moi !, Laure Monloubou, Éditions Amaterra.
  • Un bon troc, Lorenz Pauli, Éditions Âne Bâté.