Vie de parent

Paul Bertrand : « Si on n’ouvre pas la porte, ils risquent de rester dans leur monde »

Historien, professeur à l’UCLouvain, papa d’une petite fille de sept ans, Paul Bertrand pose à la fois un regard érudit et concerné sur les événements survenus à Washington cette semaine. Il rebondit ici, sur une question que nous nous posions ici : « Comment parler d’un tel événement avec les enfants ? ».

Paul Bertrand : « Si on n’ouvre pas la porte, ils risquent de rester dans leur monde »

Cet entretien fait suite à des réactions de parents après la publication d’un article sur notre site. Une journaliste et une psychologue donnaient des pistes pour aborder ce genre de sujet d’actualité avec les enfants. Si votre fils ou votre fille arrive avec sa question sur le sujet autant être préparé. Face à cela, plusieurs parents ont réagi en disant qu’il fallait préserver les enfants de cela, que c’était trop anxiogène, qu’il fallait les protéger.

Evidemment, l’âge de l’enfant est au centre de l’attitude que le parent va adopter. Plus l’enfant est grand, plus la discussion est importante. En dessous de 8 ans, un enfant peut se contenter d’explication très sommaires, par contre, dès 9-10 ans, le besoin d’informations supplémentaires se fait sentir. Et il est important d’encadrer cela. D’où la poursuite de la réflexion avec Paul Bertrand qui s’exprime avec trois casquettes, celles du prof, de l’historien et du papa.

En tant que professeur d’université, comment aborder vous ce genre d’actualité avec vos élèves ?

Certes, j’ai des étudiants qui ne sont plus des enfants mais des grands ados, mais on remarque qu’à 18 ans, il y a un contact avec l’actualité qui n’est pas aussi évident que cela. Quand quelque chose de ce type survient, il faut en parler. C’est la base, c’est essentiel. Les adolescents ou post-adolescents ont vraiment besoin de ça, ils sont en demande. Ils sont laissés en pâture aux réseaux sociaux, avec une avalanche d’images, parfois violentes, comme cela a été le cas au Capitole.

Si on ne réagit pas, on laisse les enfants, les post-adolescents face à eux-mêmes avec des questions auxquelles ils vont essayer de trouver eux-mêmes des réponses. Où à l’inverse, ils vont laisser tomber. Ils vont dire que ce n’est pas pour eux, que c’est loin. Si on n’en discute pas, ça restera du domaine de l’éloignement. Avec le facteur rassurant du « ça n’arrivera pas chez nous. »

Il y a donc une nécessité d’espace de parole à l’école.

Il faut évacuer ce côté : « Cela ne nous intéresse pas, c’est loin de chez nous ». Parce que ça peut nous arriver. Ce qui survient aux Etats Unis peut nous toucher d’une façon ou d’une autre. Il y a donc une nécessité pour les enseignants de discuter. C’est essentiel.

« C’est très important d’ouvrir la porte de la discussion.»

C’est ce que j’ai fait à l’époque de l’affaire « Samuel Papy » (NDLR : ce professeur d’histoire-géographie dans un collège en France, avait été retrouvé mutilé à proximité du collège. L’enseignant, âgé de 47 ans, avait montré à ses élèves une caricature de Mahomet une semaine avant).  À l’époque, on n’était pas encore en confinement, j’ai immédiatement abordé les faits devant les auditoires des étudiants de 18 ans des premières années. On a discuté pendant 1 heure. On a parlé de tout, de l'extrémisme, de la liberté d’expression etc.. il y avait une vraie demande, un vrai besoin, et les étudiants m’ont remercié après.  C’est quelque chose qui compte pour eux. Mais si on n’ouvre pas la porte, ils vont rester dans leur monde. Et ils vont se faire leur propre cinéma.

En tant qu’historien, vous êtes évidemment très sensible à ce genre d’événements ?  

J’estime, en effet, que c’est très important d’ouvrir la porte de la discussion, de recontextualiser. Ce qui s’est passé au Capitole, il faut le resituer. Alors oui, ce n’est peut-être pas banal, mais ça se passe régulièrement dans le monde, même si c’est moins exposé médiatiquement. Là, ça s’est déroulé dans ce qu’on appelle, à tort ou à raison, la plus grande démocratie du monde. Il faut être attentif à ces signes, c’est important pour la suite. Il faut reconnaître les signes du danger pour réagir en tant que citoyen. Pour ce qui est du processus pédagogique, je commencerais par confronter, par mettre l’affaire sur la table en posant la question : « Qu’est-ce que vous en pensez ? » Il s’agirait de prendre des exemples de l’histoire, de définir ce qu’on a vu au Capitole. De s’interroger sur ce qu’il y a derrière. De documenter la question.

Pour les parents aborder un tel sujet reste difficile. La tentation serait plutôt de protéger son enfant de telles infos.

J’entends bien le discours des parents. C’est normal, on vit dans une société complexe, où la violence est très marquée, notamment dans les médias. Mais, c’est quelque chose dont il faut parler parce que si on laisse les enfants dans un inconnu, ils risquent de s’emparer de la chose et de construire des récits sans rapport avec la réalité.

« Croire qu’ils ne sont pas impactés par ces informations, c’est une erreur .»

Les enfants savent lorsqu’il se passe quelque chose d’important. D’une façon ou d’une autre, ils ont vu des images, entendu des phrases. Bon, les plus petits, ils peuvent être protégés de cela, mais dès 8/9 ans, là, ils sont forcément exposés. Alors qu’est ce qui se passe ? Soit on en parle pas et on en discutera ailleurs, à la cour de récré ou sur les réseaux sociaux. Le risque, c’est évidemment de ne pas pouvoir contextualiser les choses, de ne pas les comprendre.

Il y a un danger ?

Le risque c’est les laisser faire leur propre marché, de construire leur propre vision des choses en se laissant embrigader, peut-être, dans des idées négationnistes, complotistes, allant dans le sens d’un déni de démocratie. Croire qu’ils ne sont pas impactés par ces informations, c’est une erreur. Comme mes étudiants de 18 ans, même s’ils ne le disent pas, ils attendent qu’on en parle.

Mais comment en parler en tant que parents ?

Il faut voir comment les enfants réagissent. Leur expliquer les choses simplement si jamais les questions se posent. Tout cela en prenant soin de ne pas faire paniquer. On n’est pas obligé de rentrer dans les détails, de montrer des photos, de passer des vidéos… Il faut parler de façon brève, courte, sans angoisser les enfants. Il faut redonner des points de contexte. De tels événements cela s’imprime dans leur esprit, il faut donc associer cela, non pas à de l’incompréhension, mais bien à quelques bribes de contextes qui serviront plus tard.

Parler de ce type d’infos aux enfants, aux ados est donc vital.   

C’est un devoir d’expliquer. Ne pas le faire, cela peut être pire que bien. Le faire, par contre, permet de gérer, de construire quelque chose. En dédramatisant, en évacuant l’angoisse. Je pense que la discussion entre enfants et parents permet cela. Elle évite que les sujets soient capturés par ailleurs. C’est bien de se faire son propre récit, son propre cheminement, mais c’est encore mieux quand celui-ci est nourri par plusieurs canaux et notamment par le discours des parents, même si du côté des ados ce n’est pas toujours le premier qu’on a envie d’écouter. 

« L’angoisse du contrôle pour protéger peut avoir un effet pire que celui d’affronter la réalité tous ensemble.»

Du côté des parents, il y a parfois une volonté de (sur)protéger qui est parfois compréhensible et naturelle. Mais il faut aussi penser à se protéger soi-même, pace que surprotéger son enfant, ça demande de l’énergie, c’est une tâche épuisante moralement et physiquement. L’angoisse du contrôle pour protéger peut avoir un effet pire que celle d’affronter la réalité tous ensemble.

T. D.

Sur le même sujet

Trump et émeutes à Washington : comment en parler aux enfants ?

Les événements survenus, la nuit dernière, à Washington surprennent, choquent, interrogent. Et pas seulement les adultes. Les plus petits aussi se posent des questions sur cette actualité qui s’inscrit d’emblée dans les livres d’Histoire. Comment aborder cela avec les enfants ? Voici quelques pistes.