Philippe, un dur à cuir

À un jet de pierre de la rédaction du Ligueur, une vitrine ne manque pas d’attirer l’attention. Sur celle-ci, pas de publicité tapageuse. Écrit en blanc, simplement : « Chez Philippe, cordonnerie, schoenmakerij ». Une fois la porte franchie, on se trouve face à un comptoir surchargé de chaussures de toutes sortes. L’espace est minuscule, mais animé par un homme passionné par son métier. Un métier menacé.

Philippe, un dur à cuir - © Bea Uhart

Des chaussures, il y en a partout. Sur le comptoir, par terre, sur l’établi, à côté des machines. Pour accéder à son plan de travail, Philippe doit escalader un de ces tas de godasses. « Godasses » n’est pas vraiment le mot, car les chaussures à réparer sont souvent d’un certain prix si l’artisan veut que la réparation soit rentable.
Le travail ne manque pas. Les clients, surtout des clientes, défilent. De tous les âges. De toutes les régions. « Schaerbeek, Uccle… J’ai un client de Los Angeles. Chaque fois qu’il revient en Belgique, il passe chez moi. Un Luxembourgeois m’apporte du travail tous les mois. »

« Une chaussure me parle »

Mais pourquoi avoir choisi cette profession atypique ? « C’est le seul métier qui me restait à faire. J’avais 16 ans et j’usais mon pantalon sur les bancs de l’école. Pour rien. Je ne voulais plus y aller. J’ai pris le Vlan, j’ai regardé les métiers où l’on acceptait un apprenti. C’est un cordonnier qui m’a répondu oui. »
Une semaine après, Philippe Le Roy commençait le métier. Le 1er août 1988. « C’était ma rentrée à moi. Il y a plus de vingt-cinq ans et j’apprends encore tous les jours. »
Son atelier, Philippe le connaît bien. Apprenti, il y venait déjà le soir et les week-ends pour poursuivre sa formation et arrondir ses fins de mois. Pour l’aspect plus théorique, il suit les cours à l’Infac, rue de Stalle, mais n’en garde pas un souvenir mirobolant : « On n’apprend pas la cordonnerie dans un bouquin, dit-il avec un sourire entendu, sous sa courte moustache. Les métiers de mains, ça s’apprend sur le tas. Après mon service militaire, j’ai été engagé dans cette boutique, comme ouvrier, vu que j’y travaillais déjà le soir et les week-ends. C’était en 1992. »
À quelques centimètres du plafond, sur une planche, Philippe a disposé une bonne trentaine de santons et statuettes représentant des cordonniers. Venus de Martinique, Tunisie, Espagne, Allemagne, Pologne, Russie, etc. Témoins de sa passion pour son job.
« J’en ai presque autant chez moi. Il faut montrer aux gens que vous êtes amoureux de votre métier. C’est difficile de dire de manière précise pourquoi je l’aime tant. Il y a l’aspect artisanal, la diversité des tâches, le défi que représente chaque travail. Je ne me limite pas au ‘talon-semelle’ que tout le monde fait. Je vous démonte un soulier et je vous le remonte les yeux fermés. En observant une chaussure, je sais vous dire quels problèmes sa propriétaire a eu aux pieds. Une chaussure me parle ». Durant sa formation, Philippe avait choisi l’option orthopédie.

Le sourire, toujours

Les clientes se succèdent durant notre entretien. Quatre étudiantes d’affilée… Pour mettre de la matière dans le trou d’une semelle. Pour élargir une chaussure de quelques millimètres… Parfois, pour sauver LE modèle qui a fait les beaux jours d’une belle…
« Pour garder la belle clientèle, celle qui a des chaussures très chères, je suis obligé de suivre les tendances, les nouvelles couleurs, semelles blanches, rouges, les fluo qui vont sortir. Mais je ne fais pas de différence entre le client qui vient avec une chaussure à 5 € et celui qui vient avec une chaussure à 100 €. Je les soigne tous le mieux possible, c’est ça qui fait la réputation. Et elle est bonne. Il faut voir sur internet. Seule critique : ce n’est jamais fini à temps. Pourtant, je travaille minimum dix heures par jour. Avant, j’allais jusqu’à quatorze, quinze heures de travail. Un jour, je me suis rendu compte qu’on n’a pas un merci du client parce que l’on travaille plus. »
Dix heures dans un espace minuscule. À peine de quoi se retourner. À l’arrière, encore moins de place avec la machine à coudre, la machine à plaques d’immatriculation, l’outillage, les rangements de bottes et de chaussures « homme », les stocks de clés et de serrures.
Un métier ingrat ? « Je ne vois plus ça comme ça. Je suis tellement habitué. Et je ne veux pas prendre plus grand. Sinon, j’aurais encore plus de brol ! Je préfère que mon commerce soit rempli. Cela encourage la clientèle à venir… ». Une clientèle avec laquelle il prend le temps d’écouter, d’expliquer, à sa manière à lui, simple et directe : « Toujours avec le sourire. Il faut être une ‘babelutte’, une vraie concierge, quand vous êtes commerçant. Chez moi, un client n’est pas un numéro, bonjour, au revoir. J’ai insisté pour apprendre cela à mes enfants. »

Bonjour la Chine !

Ce matin, Philippe s’est levé à 4 heures. Mais il n’est arrivé qu’à 7 heures, car il a dû aller chercher de la marchandise chez un fournisseur. Le dernier sur Bruxelles, alors qu’ils étaient au moins cinq anciennement. On le pressent, le métier de cordonnier disparaît doucement, surtout en ces temps de crise. Raison pour laquelle la plupart des cordonneries proposent aujourd’hui serrurerie et dépannages à domicile. Le monde change aussi, constate Philippe, un rien défaitiste.
« Bonjour la Chine, la Thaïlande, Taïwan, qui vous fabriquent une paire de chaussures à 6 ou 7 € et que vous retrouvez rue de Brabant. Qu’est-ce que vous voulez réparer à ça ? ». On imagine que Philippe peut s’appuyer sur une clientèle fidèle. Pourtant, sa réponse fuse, claire et nette : « C’est fini, ça. La fidélité, ça n’existe plus. Je ne pars pas en vacances, je n’ai pas les moyens. Quand je prends des congés, je reste dans le quartier. Je vais dire bonjour à des collègues et, par hasard, mes clients sont chez eux ! »
Plus de débouchés, plus de candidats, plus d’écoles. « Déjà dans mon jeune temps, on faisait la 1re, la 2e et la 3e année dans la même classe. Nous étions vingt-cinq au maximum. Il y a trois, quatre ans, j’ai pris un apprenti : ils étaient six en classe pour les trois années. »
En plus, il trouve les jeunes peu motivés. « J’ai essayé trois fois, j’ai abandonné. Travailler, pour eux, c’est très dur. Ils arrivent en retard. Ils reçoivent un coup de fil et on ne les voit plus. Je pars pour un dépannage et, quand je reviens, le travail n’a pas avancé. L’homme blanc ne veut plus travailler. Surtout si c’est le week-end, le soir, en pauses. Après, il s’étonne si l’étranger a pris son travail. Tous les sales métiers, ce sont les étrangers qui les font maintenant. Les Belges veulent le salaire du patron avant même de commencer. »
Philippe a trois enfants, deux filles de 19 et 17 ans et un garçon de 15 ans, mais aucun pour reprendre son commerce. « Mes filles et mon ket, ça ne les intéresse pas. Le garçon a toujours aimé le bricolage. Il a choisi une formation de soudeur. On lui a conseillé un métier qui ne va pas disparaître de suite. On l’encourage, sinon il ne va rien réussir. Il faut aider son enfant dans ses envies, dans son rêve. »
Quant à son atelier, Philippe Le Roy ne se fait guère d’illusion : « Une cordonnerie, ça ne vaut plus rien. Quand je devrai remettre la mienne, elle partira en pièces détachées. Il n’y a plus personne pour reprendre ce métier. C’est triste à dire, mais c’est comme ça. »

Michel Torrekens

En savoir +

Pour devenir cordonnier aujourd’hui, une seule possibilité : l’apprentissage chez un patron, agréé par l’Institut de Formation en Alternance pour Petites et Moyennes Entreprises (IFAPME).