Pierre Pirard : un virage… à 180°

Pierre Pirard est passé du costume de PDG (président-directeur général) à celui de pdg (prof de gestion). Un changement de carrière brutal à l’approche de la cinquantaine qui l’a emmené vers un nouvel horizon : celui d’une école à discrimination positive de Molenbeek. Un drôle de voyage.

Pierre Pirard : un virage… à 180° - Natalie Hill

Wezembeek-Oppem, le quartier est plutôt résidentiel, les habitations assez cossues. Pierre Pirard nous reçoit dans son bureau, une sorte de chalet tout au fond du jardin. A l’intérieur, l’architecture en bois et le poêle renforcent l’impression de chaleur de l’endroit. Le maître des lieux est derrière son bureau, en train de travailler.
L’accueil est à l’image du petit chalet : simple et chaleureux. Même si on sent bien que l’homme a du vécu, une certaine expérience, le contact est facile et la conversation démarre rapidement. Elle va se faire en trois temps, une sorte de triptyque hier-aujourd’hui-demain. Il faut dire que Pierre Pirard, tout juste 50 ans, a un parcours professionnel qui sort un peu de l’ordinaire.
Tout d’abord, il y a eu le monde de l’entreprise. Vingt ans à diriger des sociétés, à en reprendre et les revendre. Vingt ans à courir le monde. Et vingt années axées sur les objectifs financiers. Pierre Pirard ne se cache pas derrière son petit doigt quand on lui demande quel genre de dirigeant il était : « Pas un patron très sympa. Pas non plus horrible, mais complètement tourné vers les résultats et pas autre chose. »

Une scène de Out of Africa comme déclencheur

Et puis, il y a cinq ans, lors d’une énième réunion budgétaire, Pierre Pirard prend la décision de sa reconversion. « J’étais là au milieu de cette réunion et je m’emmerdais. Je n’apprenais plus rien, c’était du pilotage automatique ». Durant cette période, Pierre Pirard repense à une scène de Out of Africa, le film de Sydney Pollack, pendant laquelle l’héroïne, Karen Blixen, se remémore les différentes vies qu’elle a pu vivre au cours de son existence.
Après un an de maturation, Pierre Pirard entame donc sa deuxième vie professionnelle. Quitte à changer de vie, il choisit de le faire vraiment. « Pour cette deuxième vie, je voulais vraiment retrouver l’inconfort du nouveau. Rapidement, un secteur s’est imposé à mes yeux, celui de l’enseignement. Moi qui planifie beaucoup, cette fois-ci, les seules cartes que j’avais en main, c’est que je savais ce que je pouvais enseigner et à qui je voulais l’enseigner. »
Le choix est donc fait. Pierre Pirard endosse en 2008 le costume d’enseignant. Où ? Molenbeek. Pour qui ? Des élèves de la filière professionnelle. Autrement dit, un véritable virage à 180 degrés voulu et assumé... aujourd’hui en tout cas. « J’avoue que les six premiers mois, alors que ma femme et moi fréquentions encore les dîners d’affaires et les cocktails, j’avais un peu de mal à dire aux gens ce que je faisais, j’avais tendance à dire que j’étais consultant. C’est ma femme qui m’a dit un jour d‘assumer mon nouveau métier. Depuis, je le calme haut et fort : je suis enseignant et j’aime ça ! »

Confiance et respect : deux mots essentiels

Si après quatre ans d’expérience, tout va bien avec ses différents élèves, les premières semaines dans la profession se sont avérées bien plus compliquées que prévu. Les cours bien préparés et hyperstructurés : inutiles. Le vocabulaire habituel de Pierre Pirard : du charabia pour ses interlocuteurs.
Alors qu’il avait pour habitude dans son ancienne vie d’avoir le dernier mot et de pouvoir imposer ses vues, Pierre Pirard se rend vite compte ce sont ses élèves qui ont la maîtrise de la classe. Il a alors un réflexe de chef d’entreprise quand une situation va mal : il fait appel à des consultants… ses trois enfants, sensiblement du même âge que les élèves.
« Je n’avais pas compris le métier. Au début, j’ai voulu imposer mon autorité tout en installant de la camaraderie avec mes élèves : c’était une grossière erreur. Heureusement, j’ai pu en discuter avec mes enfants et ils m’ont aidé à trouver le juste milieu entre confiance et respect ».
Ces deux mots reviendront souvent dans la bouche de notre prof à l’heure de parler de ses élèves. L’envie de les faire avancer et de leur offrir des perspectives d’avenir est palpable à chaque instant. Un challenge qui devient non pas facile mais largement faisable quand on arrive à décrypter le mode de fonctionnement et les attentes de ces grands ados et jeunes adultes.

Les 3 R de Pierre Pirard

Pierre Pirard s’embarque dans un quasi monologue de plusieurs dizaines de minutes pour expliquer qui sont ces élèves de l’école à discrimination positive de Molenbeek où il enseigne. La première chose qui saute aux yeux, c’est qu’ils sont à la fois à 1 000 lieues des clichés habituellement véhiculés sur eux... et aussi complètement dedans !
« Leur grande qualité est qu’ils en veulent énormément si on arrive à les stimuler. Le problème, c’est qu’ils sont aussi déterminés que paresseux. Et puis, à de rares exceptions près, ils ont des vies compliquées avec un parcours académique compliqué, des parents absents ou défaillants et sont ou leurs parents sont en détresse de santé. Ils ne sont pas paumés, c’est juste qu’ils subissent leur vie, qu’ils sont dans l’immédiat, le court terme et que l’école n’est plus leur priorité. »
Comment faire alors pour les remettre dans le sens de la marche ? La recette de Pierre Pirard est finalement assez simple, puisqu’elle tient dans une formule, les 3 R : réussite, route et regard. Si le R de réussite n’a pas besoin de grande explication, ceux de route et de regard méritent qu’on s’y attarde.
Pour l’enseignant, l’idée de la route est de donner une vision de vie différente de celle dans laquelle les élèves se sont engagés. Facile, diront certains. Mais autrement plus compliqué quand on a devant soi des jeunes qui n’arrivent pas à imaginer un autre chemin. Pourquoi ? La réponse de Pierre Pirard est à la fois étonnante et déstabilisante : « Tout simplement parce qu’ils ne savent pas rêver ! ». Le remède de notre prof est simple, mais demande du temps, beaucoup de temps : la confiance, en soi et en l’autre. « C’est des mois de travail. La preuve, c’est qu’avec une classe, je viens seulement d’y arriver. Et on est en février. »
Le R du regard renvoie quant à lui à un problème de société. Il s’agit de leur propre image et de celle des autres, de ces clichés qu’il faut combattre jour après jour auprès de ces jeunes qui ne vivent que par les médias. « Les préparer à travailler ensemble, enlever la peur de l’autre, leur rappeler de ne pas abandonner trop vite, qu’ils fassent les choses par eux-mêmes et qu’ils en soient fiers, c’est ça les accompagner ».
Le boulot est parfois difficile, mais il porte néanmoins ses fruits puisqu’une bonne partie des anciens élèves de Pierre Pirard suit encore aujourd’hui une formation. Une vraie satisfaction pour l’enseignant. Tout comme cette ancienne élève qui vient tout juste d’ouvrir son commerce et qui n’a pas manqué d’appeler son prof pour lui annoncer la bonne nouvelle… et lui demander deux ou trois conseils.

Et demain ?

Ses élèves, Pierre Pirard les a même raconté dans un livre paru en décembre 2011, Vous n’êtes pas des élèves de merde. Derrière le titre un peu racoleur choisi par l’éditeur, Pierre Pirard leur lance un simple message - vous êtes beaucoup plus que ce que vous croyez – et livre quelques idées sur l’éducation et l’enseignement, lui le prof venu du monde de l’entreprise. « Mon passé de patron me sert surtout à donner des exemples concrets, souligne Pierre Pirard, et c’est ce qu’attendent ces gosses. Au fond, ils sont comme nous tous, ils veulent un job, une famille, une maison. Le challenge est juste de réussir à leur faire prendre le bon wagon. »
En parlant de challenge, Pierre Pirard s’en est fixé qu’il est en passe de réaliser. En juin prochain, après trois trimestres de cours du soir et de samedi matin à l’UCL, il passera son agrégation et deviendras alors « un vrai prof », selon son expression. Ensuite ? Sans doute quelque années d’enseignement et sans doute une nouvelle étape dans sa vie professionnelle.
Car l’homme a tout de même le désir d’entreprendre chevillé au corps. Il sait qu’il restera dans le monde de l’éducation, mais pour développer des projets particuliers, comme celui de revaloriser le métier d’enseignant et d’attirer les jeunes vers la profession. Un gros chantier en perspective qui motive fortement le prof-entrepreneur.

Romain Brindeau

À lire                                                      

Vous n’êtes pas des élèves de merde, de Pierre Pirard, Éditions de l’Arbre.

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