12/15 ans

Porno à l’école,
quelle position adopter ?

Il y a quelques semaines, une idée a embrasé la toile. Christian Graugaard, professeur de sexologie de l'université Aalborg au Danemark, a proposé que les écoles publiques diffusent des films pornographiques aux enfants, à partir de 13 ans. De l’Europe aux États-Unis, en passant par la Belgique, les médias se sont empressés d’asperger le web de dépêches, sans amorcer le moindre débat. Nous avons donc réuni différents psys, professionnels du terrain, profs et parents autour du sujet.

Porno à l’école, quelle position adopter ?

Bien que saugrenue, la réflexion de Christian Graugaard soulève plusieurs points intéressants. La jeunesse est inondée de porno, dès lors que faire ? Garder les mêmes bases brinquebalantes d’éducation à la sexualité ? Ne pas bouger ? N’y a-t-il pas un devoir de pédagogie par l’image que doit jouer l’école ?
Toutes ces informations que la jeunesse doit combiner seule ne peuvent-elles pas servir une cause éducative ? L’universitaire danois parle même de diffuser les films les plus trash dans le but de « réinventer l’éducation sexuelle à l’école » et tenir compte de la « sexualisation post-moderne de la société ». Voyons voir ce qu’en pensent les spécialistes.

« La sexualité est un apprentissage pratique »

Catherine Mergan, psychothérapeute auprès d’enfants, d’ados et de couples à Bierges : « L’idée qui est derrière n’est pas mauvaise. Mais comment la mettre en application ? Faut-il nécessairement montrer les films ? Tous les ados ne regardent pas forcément de porno. Comme premières images sexuelles, c’est violent, voire traumatisant. Imaginez le risque. On peut vite tomber dans la consommation sexuelle et annihiler le reste, à savoir le consentement, le respect. Ce n’est pas rien.
Ce que j’aime dans cette idée, c’est que ça souligne le fait que les cours d’éducation sexuelle sont un tantinet désuets, trop techniques. On ne parle pas de plaisir, d’érotisme de pulsion. On évoque l’acte à travers la prévention, les infections sexuellement transmissibles, la façon de se protéger, le risque de grossesse.
Le piège de la pornographie, c’est aussi de stigmatiser l’acte. Je connais des jeunes qui viennent avec des idées préconçues et qui n’ont pas de désirs. La réalité les stimule moins. Peu d’adultes - professeurs ou parents - expliquent que la sexualité est un apprentissage pratique. Expliquons aux jeunes que l’on ne peut pas toujours être performant. On ne devient pas un bon amant du jour au lendemain. Je doute que le porno soit un outil efficace pour faire cet apprentissage. »

« Oui, avec un sous-titre d’expert »

Pascal de Sutter, docteur en psychologie à l’UCL : « Je trouve intéressant qu’on en parle. Cela pose une vraie question, en tout cas. Selon plusieurs études, 90 % des jeunes ont vu un film porno. On n’est pas dans un contexte où les ados vont découvrir avec horreur des pratiques dont ils n’ont jamais entendu parler. Ils connaissent. C’est un peu comme si on montrait un film avec des morts violentes dedans. Ça choquerait les parents que ça se passe à l’école, mais les jeunes, eux, sont familiers de ce genre d’images.
Ce qui serait intéressant, ce serait de bien cadrer les séances. Qu’il y ait un décryptage, qu’on explique aux ados que les acteurs se font des injections dans le pénis pour qu’il soit en érection. Que les actrices utilisent des lubrifiants. En gros qu’on dise bien que les images sont biaisées. Et tout cela devrait être chapeauté par un professionnel compétent comme il en existe plein, formés par les centres de planning familial et les centres PMS. Il faut souligner leur travail.
J’ai le sentiment qu’elle est révolue, l’époque où l’on évoquait le sexe par la peur ou la biologie. Ce que je trouverais encore plus intéressant, ce serait de faire ce boulot avec les élèves sans visionnage. On peut expliquer les choses sans les montrer. Je ne vois pas de valeur ajoutée au fait de les aborder par l’image. Le petit plus n’est pas forcément avantageux. Cela engendrerait des polémiques qui ne feraient rien avancer.
Autre idée que je ne partage pas : les films les plus hard peuvent laisser des empreintes traumatiques chez les enfants. Ils peuvent développer des phobies sexuelles et s’imposer comme de véritables agressions visuelles. Je reçois des témoignages d’adultes qui évoquent leurs blocages liés au porno. 
En découvrant une sexualité hors norme, le jeune peut y prendre goût. Prenons une scène de maltraitance sexuelle, par exemple. L’enfant peut ressentir une forme d’excitation et développer ce genre de pratique par la suite alors qu’il n’en avait jamais eu l’idée. Je ne vois aucun intérêt à imposer aux ados des pratiques sexuelles qui ne les concernent pas. Elles sont pratiquées par une minorité et ne regardent qu’elle, pas la majorité, encore moins des enfants, si grands soient-ils. »

« Des films plus qualitatifs »

André, professeur de morale à Jette : « Il existe aujourd’hui tout un mouvement - lancé en grande partie par les actrices - dans l’industrie du porno qui tend à montrer une sexualité un peu moins clichée. Parce que mettre en scène une femme qui se fait dominer par plusieurs hommes dont l’objectif unique est de combler un maximum d’orifices, je ne suis pas certain que ça ait une grande valeur pédagogique. C’est pourtant ce genre de films que consomment les ados.
Les parents devraient peut-être simplement conseiller aux enfants d’aller chercher autre chose que ces supports stéréotypés. Du type « Si jamais tu en regardes, va vers des choses originales ». Comme ils le font pour le reste. On ne laisse pas son gamin regarder que des blockbusters ou n’écouter que de la musique débile toute la journée. On lui montre qu’il y a d’autres choses qui existent, des œuvres de qualité. C’est pareil pour la pornographie, que ça plaise ou non, il y a de très belles choses qui se font.
Ce qui serait intéressant, ce serait justement de les orienter vers tout ce qui peut se faire en érotisme, en porno féministe, artistique, voire expérimental. C’est ce que je m’échine à dire aux mômes : la sexualité, c’est du tâtonnement. Ce devrait être une réinvention à chaque fois et pas une tentative de singer ce qui se fait de plus convenu et souvent de plus vulgaire. Même si je pense que les ados parlent beaucoup, mais qu’en vrai, ils font moins les malins une fois qu’ils sont à deux. »

« Qu’il vienne chez nous, ce cher professeur »

Ana Etxaburu, éducatrice à Amos, accueil en milieu ouvert à Schaerbeek : « Si je me limite juste aux jeunes qui fréquentent notre structure, c’est tout simplement impensable. Tout ce qui a trait à la sexualité est très compliqué à aborder. Les mentalités sont très conservatrices. Les adolescents de tous âges nous parlent très peu de sexe. On l’approche sous d’autres formes.
Il faut bien se mettre en tête que, pour beaucoup d’élèves, l’école est le seul contact avec la culture belge. Il y a beaucoup de primo-arrivants dans nos quartiers. Je vous laisse imaginer le choc pour un Afghan fraîchement débarqué à qui l’on montrerait des vidéos porno en classe !
Je travaille beaucoup avec les filles, en petit comité. Leur rapport au corps, au bien-être ou au plaisir est abordé de façon laborieuse. Au moment de Noël, nous avons projeté un film que nous avions scrupuleusement choisi de manière à ce qu’il n’offusque personne. À un moment, il y a une petite amourette chez les protagonistes. Les filles ont été scandalisées. Dès lors, comment aborder tout ceci ? Je ne le sais pas et on ne sent pas tout à fait légitimes pour le faire. Même si, paradoxalement, on est souvent la seule écoute.
Les ados me parlent de mariage, de virginité. Les garçons font les fiers-à-bras, mais dès qu’il est question d’aborder les vraies questions, ils se débinent. Comme tous les jeunes de cet âge-là ! Beaucoup de thèmes sont extrêmement tabous. Pourtant, en petit comité, on les sent plus à l’aise.
Je pense véritablement que l’école, où ils sont plus nombreux, en compagnie des copains du quartier qu’ils connaissent depuis toujours, n’est pas le lieu propice à cela. Ils vont se demander ce que les autres vont penser d’eux. En plus, l’opinion ou les préjugés présupposés du sexe opposé comptent énormément. Celui de la famille aussi. Ils sont un frein. Mais on invite Monsieur Graugaard à venir nous voir et débattre sur place pour voir si son idée est bonne ou pas. »

« Une idée atroce »

Anna, mère de deux adolescents de 13 et 16 ans : « Je ne peux pas supporter l’idée que mon fils ou ma petite fille regardent du porno à l’école. Mais quel projet atroce ! Qu’on nous laisse aborder ce genre de choses en famille. Je ne vois pas en quoi un professeur serait plus compétent qu’un parent pour évoquer la sexualité. Et puis, quel besoin de disserter dessus ? On va donner de bonnes notes aux élèves s’ils ont fait une analyse correcte d’une partouze ? De toute façon, c’est impossible à mettre en place. Les élèves ne prendront jamais cela au sérieux et feront vivre un tel enfer aux profs qu’en quelques séances, ce sera résolu. Et puis, nous, parents, nous ne laisserons jamais un tel truc se faire ».

« On cherche des solutions autour du sexe »

Jordan, père de deux adolescents de 14 et 16 ans : « J’aborde tous les sujets avec mes deux fistons, dont la sexualité. On en parle sans tabou. Alors bon, un petit film débile, ça ne risque pas de leur apporter grand-chose. Néanmoins, je me dis que ceux - et surtout celles - chez qui on ne parle jamais de ces choses-là, ça peut les aider par la suite. Un porno à l’école, avec les gars qui font les paons, les nénettes qui gloussent, ce n’est pas forcément plus violent que mettre une capote sur un savon ou une banane comme on le faisait à leur âge, en classe. Je suis partagé, j’ai l’impression que l’on cherche des solutions autour du sexe, sans jamais être tout à fait à l’aise. Rien ne leur permettra de répondre aux questions que tout adulte se pose encore aujourd’hui. En fait, dans toute cette histoire, c’est surtout le professeur que je plains ! »

Yves-Marie Vilain-Lepage

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