Vie de parent

Pour ou contre la reprise des cours ?
Deux parents exposent leurs points
de vue

Alors que le Conseil national de sécurité (CNS) vient de confirmer par la voix de Sophie Wilmès que la reprise partielle des cours était maintenue lundi prochain, cette étape scolaire du déconfinement ne fait pas l’unanimité. Au sein du corps enseignant, mais aussi au sein des parents. Chacun vient avec ses arguments. Parfois de façon dispersée. Nous avons offert à deux parents la possibilité d’exposer leurs points de vue divergents en répondant aux mêmes questions. Un constat : les positions, diamétralement opposées, partagent parfois des critiques communes.

Pour ou contre la reprise des cours ? Deux parents exposent leurs points de vue

Ces derniers jours, Florie et Pascal sont entré·e·s en contact avec la rédaction pour exposer leur point de vue sur l’école, et singulièrement sur la reprise des cours. Particularité, tous deux ont des avis radicalement différents sur la question. Florie défend une reprise des cours. Pascal défend l’inverse.

Tous deux ont forcément un profil différent (chaque famille est unique), les premières questions portent sur cela. Ensuite, viennent les interrogations par rapport aux arguments qui fondent leur position. Chacun trouvera sans doute dans leurs propos le reflet de ses propres réflexions sur le sujet. Et pas forcément toujours exclusivement d'un côté ou de l'autre. Preuve de la complexité du débat.

Quelle est la composition de votre famille
et votre situation professionnelle ?

Florie | Couple marié avec une fille de 9 ans et un garçon de 5 ans. Pour l’instant, nous télétravaillons tous les deux à temps plein. Depuis le 11 mai, mon mari reprend progressivement le travail et je me retrouve seule à gérer les enfants. De mon côté, il s’agirait d’un retour progressif et volontaire à partir de 25 mai. Puis à temps plein et obligatoire en septembre.

Pascal | Je suis papa célibataire avec garde principale de deux ados (12 et 14 ans). Leur maman les voit un week-end sur deux. Je suis au chômage depuis début mars, je cherche activement dans mon domaine, l'informatique web.

Avez-vous gardé un contact avec l’école
durant le confinement ?

Florie | Oui, nous recevons régulièrement des courriers de la direction. Giulia est en 4e primaire et fait des devoirs sur une plateforme online. La mise en place a pris du temps avec plusieurs plateformes qui ont été testées. Depuis le début du confinement, elle a eu trois vidéo-conférences.

Elio est en 3e maternelle. Pendant plusieurs semaines, il y a eu très peu de contacts aves l’école, mais, maintenant, ça s’intensifie. Il doit accomplir des défis (souvent avec notre aide…), puis nous devons envoyer des photos à la maîtresse par WhatsApp. Il a eu aussi une vidéoconférence avec l’institutrice et deux autres élèves. Malheureusement, la connexion était mauvaise, donc ce fut plutôt frustrant.

Pascal | Oui, via mail principalement. Les enfants ont reçu de la matière et des travaux pratiques. Ils consacrent leurs matinées à leurs études, du lundi au vendredi.

Comment vos enfants vivent-ils cet éloignement
de l’école ?

Florie | Au début, ça se passait plutôt bien, mais, ces derniers temps, Elio devient plus nerveux et craintif. Il dort d’habitude sans problème, mais, dernièrement, son sommeil semble troublé (petit gémissements/cauchemars) et il veut dormir avec nous ou sa sœur. Bien sûr, ça doit aussi être dû à tout ce qu’il entend pendant la journée sur le Covid.

De manière générale, j’ai l’impression que Giulia vit la situation de manière plutôt sereine. Toutefois, quand on aborde le sujet avec elle, elle pleure et elle dit qu’elle veut retourner à l’école. Elle va bientôt fêter ses 10 ans et elle est triste de ne pas pouvoir faire la fête avec ses copains.

Pascal | Ils le vivent plutôt bien, ils sont très motivés pour apprendre, ils apprécient une organisation dans laquelle ils sont impliqués, se lèvent de bonne heure. Comme ils ont le temps, ils découvrent des activités de marche et vélo. Ce qui leur manque le plus, c’est de ne plus voir leurs amis et leur famille. Pour eux, retourner à l’école un jour par semaine ne va pas être la solution princeps pour leur vie sociale.

Comment vos enfants parlent-ils d’un retour à l’école ?

Florie | Quand je leur ai posé la question ce matin, ils ont dit tous les deux qu’ils ont très envie de retourner à l’école. Elio dit qu’il a quand même un peu peur. Giulia dit qu’elle n’a pas peur du tout.

Pascal | Seul un des deux est concerné, il est en 2e secondaire. Il se demande comment cela va se dérouler, à raison d’un jour par semaine. Il est dans une nouvelle école (lui et son frère ont changé en septembre dernier). L’année passée, il a été victime de harcèlement scolaire avec des conséquences dures. Il va bien mieux, mais il lui faudra du temps pour qu’il s’intègre à l’école, pour redonner sa confiance en ses camarades.

Il sait aussi que fin mai-juin, c’est normalement une période de préparation pour examens, il se demande ce qu’un jour par semaine va lui apporter... Il pose aussi les questions « pratico-pratiques », comme dit la ministre Caroline Désir, à propos des masques, de l’organisation des récrés, de la distanciation, mais ce sont des questions très importantes pour lui. Il m’a dit qu’il y aurait 15 élèves par classe (contrairement à ce qu’a dit la ministre).

Son frère ne retourne pas avant septembre, c’est confirmé. Tous les deux savent aussi qu’il n’y a pas d’examen, l’école fera la moyenne des bulletins et des contrôles. Donc, ils se posent la question du sens de cette drôle de mesure. Ils m’ont aussi dit que les 4 m² par élève et 8 m² pour le prof, c’est selon eux impossible.

Quelles est votre point de vue et votre position par rapport à la reprise partielle des cours ?

Florie | Je pense qu’un retour progressif est souhaitable et je pense que le calendrier actuel est trop long/ incertain (Pour Giulia et Elio, il n’y a aucune perspective claire pour le moment).

Il est important que le retour soit volontaire pour les parents et les enfants qui le souhaitent. Je pense que tous les enfants ont leur place à l’école, mais il ne faut pas non plus braquer les parents réticents. Il faudrait diviser les classes en deux ou trois groupes (en fonction du nombre de volontaires) pour qu’ils alternent quelques jours par semaine.

Il y a un réel besoin pour les maternelles. Ce sont eux qui ont le plus besoin de la collectivité et qui demandent le plus d’attention des parents télétravailleurs. Ils vivent depuis des semaines avec le Covid et peuvent, dans une certaine mesure (surtout pour les 3e), comprendre la nécessité de se laver régulièrement les mains ou de ne pas embrasser les copains.

Des solutions pratiques peuvent aussi être mises en place. Par exemple, on peut équiper les plus petits avec des chapeaux à visière.

Pascal | J’ai de plus en plus le sentiment que les circulaires sont bricolées...

Comme Sophie Wilmès a annoncé des dates la veille, le gouvernement CFWB a improvisé, et ce n’est pas rassurant. En outre, les dates annoncées ne respectent pas les deux semaines d’évaluation entre chaque étape de de confinement.

Je comprends parfaitement que des parents doivent retourner travailler, mais ils sont face à des complexités dues à des demi-mesures. Et les garderies vont être très difficiles, très longues et chargées.

Sans oublier le risque sanitaire: certains enfants vont se rendre un jour à l’école dans des conditions inédites, avec le risque de transmettre le virus à leurs parents et familles (le risque pour la santé des enfants est moindre, mais ils peuvent être porteurs, avec les conséquences dramatiques (car un enfant qui ramène le virus de l’école et le transmet risque fort de culpabiliser).

Et quand je vois Caroline Désir en Commission parlementaire, qui lit 90% de ses informations, cela ne me rassure pas, car soit elle n’y croit pas elle-même (au point de ne rien retenir et de devoir être accrochée à ses papiers), soit elle ne prépare rien.

La ministre annonce des taskforces, des belles paroles de concertation, mais pour tous les points essentiels, elle botte en touche : soit cela ne relève pas de ses compétences et elle remballe, soit elle attend les experts, et le pire c’est qu’elle ose dire « Je n’aimerais pas être à la place des enseignants, ni des PO ».

► Quelle est la motivation première qui fonde votre point de vue ?

Florie | Le besoin pour chaque membre de la famille de se développer dans sa propre individualité. Le confinement nous a permis de nous retrouver, de passer des bons moments en famille, mais, à un certain point, chacun d’entre nous a besoin de son espace individuel pour apprendre, maintenir des contacts sociaux, prendre soin de soi, etc. Je pense aussi aux enfants uniques qui n’ont eu aucun contact avec d’autres enfants ces dernières semaines…

Mais il y a aussi plein d’autres raisons qui influent ma manière de penser :

→ L’épuisement parental (double travail). C’est déjà dur pour nous qui travaillons à plein temps, mais, pour d’autres, j’imagine que c’est encore plus dur.
→ Le besoin de stimulations : trop souvent les écrans sont une solution pour occuper les enfants pendant la journée (parfois de manière intelligente et parfois moins…). Nos enfants perdent des mois d’éducation alors qu’ils sont en pleine phase de développement.
→ Le renforcement des inégalités : certains parents peuvent mieux s’occuper de leurs enfants, soit parce qu’ils ont plus de temps disponible, soit parce qu’ils sont mieux équipés car ils ont reçu un haut niveau d’éducation eux-mêmes.
→ La reprise économique : on connaît tous l’urgence de faire repartir l’économie pour éviter une situation catastrophique. De plus en plus de parents vont devoir retourner sur leur lieu de travail. Les garderies vont devoir accueillir de plus en plus d’enfants avec plus de risques pour la promiscuité qu’un retour en classe organisé.
→ Inégalités hommes/femmes : la garde des enfants risque de retomber dans une majorité des cas sur les mamans.
→ Carrière professionnelle : je serai désavantagée vis-à-vis des collègues qui n’ont pas d’enfant et qui pourront retourner au bureau sans problème.

Pascal | Un sentiment de trop d’approximations, qui fait suite à une communication de crise sanitaire qui a déjà suffisamment amené à des doubles discours. Je comprends tout à fait que le travail doit reprendre, et je suis bien placé pour cela, car je dois moi-même retrouver un job.

Financièrement, suite à des erreurs de l’Onem, cela fait deux mois que je touche 1 350 €, donc après payement de loyer et charges... c’est la survie.

Quel serait votre argument-clé pour convaincre un parent qui aurait un point de vue différent du vôtre sur la reprise des cours ?

Florie | Le retour à l’école est volontaire, donc ils ne sont pas obligés de remettre leur enfant à l’école. Cela dit, s’ils ne ressentent pas eux-mêmes le besoin d’avoir du temps pour eux/pour travailler, qu’ils pensent avant tout au bien-être de leur enfants. Les risques liés à la maladie sont très faibles pour les petits.

Pascal | Ce retour à l’école semble précipité, et encore une fois cela sent l’improvisation, le compromis à la Belge.

Le gouvernement, dont le mandat s’achève, a voulu « clôturer » l’année scolaire en demandant des efforts extraordinaires aux enseignants et aux parents, pour que juillet soit déjà l’heure des négociations pour un gouvernement.

À l’instar du corps médical, le corps enseignant doit faire face à une situation ubuesque, mais qui en ressortira mieux, fin juin ?

À l’inverse, qu’est ce qui pourrait vous faire changer d’avis ?

Florie | Une hausse significative des contagions pendant le déconfinement et une hausse des cas de mortalités/des complications chez les enfants.

Pascal | Des explications cohérentes sur l’application des mesures, des justifications des décisions. Et de la pédagogie, sans nous prendre pour des girouettes.

Pourquoi avoir voulu absolument faire passer au chausse-pied des décisions qui sont finalement trop molles pour certains parents et trop hasardeuses pour d’autres ?

J’avoue être à bout de ces femmes et hommes politiques qui manquent totalement de leadership, et de transparence.

Comment réagit votre entourage lorsque vous partagez votre point de vue ?

Florie | Mamie a un point de vue un peu plus réservé que moi sur la question. Papi (qui dans l’enseignement spécialisé) pense comme moi. La plupart de nos amis semblent aussi (très) favorables à une reprise de l’école (avec une ou deux exceptions). Les enseignants de notre école avec qui je suis en contact semblent aussi plutôt en faveur d’une réouverture.

Pascal | On en discute ouvertement : la plupart me soutiennent, mais j’avoue que cela ne reste que mon point de vue personnel. J’aime les débats respectueux, j’essaye de pratiquer l’écoute active.

La lettre que j'ai envoyée il y a quelques jours était une réaction. J’aurais voulu être convaincu par le bien-fondé des décisions gouvernementales, mais plus je m’informe, plus je suis de près l’actualité et la lecture du Moniteur quand j’ai le temps, moins j’ai de réponses à mes questions qui s’accumulent.

Que pensez-vous de la communication de la Fédération Wallonie-Bruxelles concernant la reprise des cours ?

Florie | Je note un gros manque communication vis-à-vis des parents pour qui un retour des enfants n’est pas encore envisagé, notamment au sujet des garderies.

Pascal | Je la trouve très frileuse au niveau ministériel.

Quel est le message que vous avez envie de faire passer aux autorités ?

Florie | Il est temps de prendre en compte le bien-être des enfants. En tant que parents, nous nous sentons abandonnés.

Pascal | Ce n’est pas une crise que nous vivons, mais une catastrophe mondiale. Je rêve d’un monde où les dirigeants aient la vocation et de l’empathie. Je rêve d’un monde qui réalise enfin les dégâts de la finance pour la finance, qui enrichit des actionnaires pendant que des professionnels de la santé ne se sentent plus valorisés depuis longtemps.

► Qu’est-ce qui vous irrite le plus dans le cadre de cette crise ?

Florie | Je suis très en colère contre la Fédération Wallonie-Bruxelles. On est dans l’attentisme complet : les enfants ne sont pas autorisés à étudier de la nouvelle matière, car ça renforcerait les inégalités, mais on ne leur permet pas non plus de revenir à l’école. La FWB ne semble pas être en recherche active de solutions. D’autres pays (Allemagne, France..) semblent beaucoup plus volontaristes. Pourquoi pas la Belgique ?

J’ai l’impression que les syndicats d’enseignants (qui ne sont peut-être pas tout à fait représentatifs des divergences d’opinions parmi les enseignants) jouent un rôle prépondérant dans les décisions prises (pour des raisons politiques ?). Je n’ai pas l’impression que le bien-être des enfants est réellement pris en compte. Et pour les parents en difficulté, c’est : « Débrouillez-vous = ».

Pascal | Le manque d’honnêteté intellectuelle et d’intégrité, et aussi de sincérité de nos dirigeants.

Qu’est-ce que vous allez retenir de cette crise, qu’est-ce que vous allez en garder ?

Florie | On a trop souvent tendance à considérer que nos droit civiques et sociaux sont acquis, et, du coup, on ne se bat pas assez pour ceux-ci en temps normal. J’ai une vie extrêmement remplie, mais, dans le futur, j’essaierai d’être une citoyenne (encore) plus engagée !

Pascal | Que cette catastrophe va encore accroître les écarts entre statuts socio-économiques, qu’il est temps de prendre conscience que le monde d’avant, ne sera plus jamais possible, une occasion à saisir pour repenser les fondamentaux.

Propos recueillis par T. D.

Sur le même sujet

Déconfinement : reprise des cours, vos questions, les réponses

La reprise des cours partielle pour le 18 mai pose beaucoup de questions aux parents. Nous avons relevé les plus fréquentes et apportons des réponses en fonction des circulaires et informations reçues. Si votre question ne figure pas sur cette liste, vous pouvez nous la partager à l’adresse redaction@leligueur.be.

 

Déconfinement : reprise des cours et garderies, l'agenda

Les écoles ont reçu, ce samedi, la circulaire qui doit leur servir de base pour la reprise des cours envisagée dès le 18 mai en Fédération Wallonie-Bruxelles. L’occasion de faire le point sur l’agenda de la reprise et sur les garderies qui seront assurées dans les écoles.

 

« Il faut faire confiance aux enfants, ils sont plus doués que nous face à la crise »

Pierre Smeesters fait partie des pédiatres qui ont signé la carte blanche publiée cette semaine et qui prônent un retour à l’école plus massif pour les enfants. Pour lui, ce texte a déjà eu un effet bénéfique. Il ouvre le dialogue. Permet de dédramatiser les choses. Son message essentiel : « N’oubliez pas l’enfant ! ».