Pour qu’ils ne fassent plus de rêves blancs…

Le samedi 16 novembre à l’Eden de Charleroi et le 17 à Bruxelles, place Flagey, se tient le Festival Zéro>18 des droits de l’enfant. Une double manifestation festive et totalement gratuite qui rappelle, notamment, que les droits de l’enfant et des jeunes passent par un accès à la culture pour tous.

Pour qu’ils ne fassent plus de rêves blancs…

Une étude récente de l’Institut Wallon de l’Évaluation, de la Prospective et de la Statistique (Iweps) a sorti des chiffres accablants. Inacceptables. Sur base des revenus de 2010, le seuil de pauvreté équivalait à un revenu mensuel net de 1 000 € par mois pour un isolé. De 2 100 € pour un ménage de deux adultes et deux enfants.
À ce critère, s’ajoute ce que l’Iweps appelle la « déprivation matérielle », l’impossibilité de réaliser certaines dépenses et d’accéder à certains biens, comme deux repas par jour contenant des protéines, du chauffage, des vacances, etc. Résultat des courses, si on peut s’exprimer ainsi : plus d’un tiers des Wallons ne peuvent faire face à une dépense imprévue. Un enfant sur quatre vit dans la pauvreté en Wallonie, affirme l’étude.
Même topo à Bruxelles, puisque 33,7% des habitants de la Région-Capitale vit avec un revenu inférieur au seuil de pauvreté (Baromètre social 2013 de l’Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles-Capitale). La situation est particulièrement préoccupante dans les familles monoparentales. Cette confrontation à la pauvreté a des conséquences directes sur le quotidien des enfants puisque la privation de vacances arrive en tête, suivie de la pratique de loisirs réguliers ou la disposition d’un local adéquat pour faire ses devoirs…

Un enfant sur quatre

La pauvreté n’est pas qu’un problème monétaire, financier. Dans un rapport récent sur la pauvreté infantile, le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté a consacré tout un chapitre à la culture et aux loisirs. Animateur au RWLP et co-auteur de ce rapport, Pierre Doyen considère que la culture est essentielle pour sortir de situations de pauvreté.
« Les personnes en situation de pauvreté nous disent qu’elles sont réduites à gérer en permanence et le mieux possible leur vécu au quotidien : se chauffer, remplir le frigo, se vêtir, se déplacer, se soigner, remplir les devoirs administratifs, etc. Une fois tout cela réalisé, quand elles y arrivent, reste éventuellement un peu de place pour les loisirs, la culture, les activités sociales. C’est cela qui est sacrifié parce que les postes de survie, de subsistance occupent la priorité. L’accès aux loisirs est franchement compromis. Pour les enfants, mais aussi pour les parents. »
Il y a également des freins liés à l’organisation même des loisirs ou du monde culturel. Un exemple concret : la formule de l’abonnement. « Il y a le prix, plus élevé qu’une activité unique ou parfois qu’un stage, mais il y a aussi les complications au quotidien quand on est en situation de pauvreté : l’organisation de son temps, les urgences, qui empêchent une présence systématique… Quand on a peu de ressources, on a moins de capacités à réagir à l’inattendu. »

La culture, un besoin vital

Y a-t-il cependant une envie de culture, de loisirs de leur part ? « C’est vrai qu’il y a un moment où les gens sont dans de tels phénomènes de privation que la question de l’accès aux loisirs ne se pose même plus pour eux, qu’ils n’en voient plus l’intérêt pour leurs enfants. Mais, quand l’occasion se présente, ils se sentent revalorisés.
Il est aussi important d’insister sur les actions de production culturelle et de ne pas se limiter à un rôle de consommateur. Des personnes qui vivaient des situations de grande pauvreté reprennent du poil de la bête parce qu’elles ont retrouvé une place dans la société à travers un droit à la parole grâce, par exemple, au théâtre-action. »
Ces difficultés d’accès à la culture, Bernadette Pinet, membre d’ATD-Quart Monde Jeunesse et animatrice de bibliothèques de rue depuis des années, les connaît bien : « J’ai reçu des témoignages de parents qui me disaient : ‘Quand on a deux, trois enfants, c’est impossible de les inscrire tous à des activités culturelles régulières. Concrètement, je ne peux pas me résoudre à choisir l’enfant qui va pouvoir y participer.’ Autre difficulté : certains se demandent si nos bibliothèques de rue sont encore utiles, alors que les bibliothèques se sont fortement démocratisées. Mais, pour certains enfants, il y a des problèmes d’accès, de transports. Il faut aller vers eux.
Des parents ont également une très grande peur. Ils ne savent pas comment cela fonctionne et pensent que ce n’est pas fait pour leurs enfants. L’information n’est pas suffisamment claire pour ces publics. Et même s’ils connaissent le fonctionnement, ils ont peur de ramener un livre déchiré et d’être à nouveau exclus, jugés, rejetés. Je me souviens d’une maman qui refusait que sa fille touche les livres, de crainte de devoir le rembourser si elle l’abîmait. Il faut arriver à un dialogue avec ces parents pour qu’ils ne se sentent pas jugés dans leur vie quotidienne, un quotidien mal connu dont ils ont parfois honte. Il y a une série de préjugés mutuels, de méconnaissances réciproques, de fausses peurs. »

Vaincre la peur

D’où la nécessité d’aller vers ces parents, de prendre le temps d’écouter et d’expliquer, d’agir en groupe, avec l’aide d’un accompagnateur qui sert de médiateur entre deux mondes qui souvent s’ignorent et s’opposent. Pour que ces parents et leurs enfants accèdent à la liberté de s’exprimer et de se cultiver. C’est pourquoi ATD-Quart Monde a mis sur pied les ateliers créatifs de la Maison des Savoirs, l’Université populaire, des partenariats avec La Monnaie ou des musées, ou encore des excursions d’un jour à la mer.
« Ces journées permettent aux parents de découvrir qu’ils sont capables, avec d’autres, de partir à la côte, sans y mettre trop de moyens et d’y trouver du plaisir. Ils accèdent à des lieux qu’ils pensent ne pas être faits pour eux, ni pour leurs enfants. Des familles osent le faire seules après. »
Les visites aux musées ont le même objectif. Découvrir les codes de ces mondes culturels demande tout un apprentissage et du temps. « La qualité de l’information et du contact avec les professionnels lors d’une première expérience est déterminante pour que ces parents osent ensuite revenir. »
ATD-Quart Monde, en partenariat avec Iles de Paix, sera présent au Festival Zéro>18, à Charleroi, avec une exposition pour laquelle ils ont invité des enfants à exprimer leurs rêves par le dessin. « Ils ont des talents, mais ils ont du mal à exprimer leurs rêves. ‘Je rêve tout blanc’, me disait l’un d’eux. C’est terrible de ne pas rêver. Pour espérer réaliser un jour ses rêves, il faut d’abord pouvoir les exprimer », conclut Bernadette Pinet.

Michel Torrekens

Festival Zéro>18 des droits de l’enfant

Le samedi 16 novembre, à l’Eden (Charleroi), pour les 14 à 18 ans, et le dimanche 17, au Flagey (Bruxelles) pour les 0 à 14 ans, la Fédération Wallonie-Bruxelles organise, pour la troisième fois, une grande fête populaire mettant à l’honneur la Convention internationale des droits de l’enfant.
Le dimanche 17 novembre, à Bruxelles (Flagey), un Village des droits de l’enfant sera installé à proximité des salles où se dérouleront spectacles, concerts, animations ludiques. Différents stands proposeront des activités de sensibilisation aux droits de l’enfant.
Infos : www.zero18.be

Trois priorités de Pierre Doyen

  • « Réfléchir aux coûts de la culture et viser une gratuité pour les publics précarisés.
  • Ouvrir les organismes culturels pour que les personnes en situation de grande pauvreté s’y sentent plus à l’aise, en réfléchissant aux barrières matérielles et psychologiques.
  • Permettre que la culture et les loisirs se vivent en famille, car il est important que parents et enfants en tirent ensemble une bonne énergie. »