Vie de parent

Près d’une maman solo sur quatre
est au chômage

Dans son dernier numéro, le magazine le Ligueur met en avant les difficultés rencontrées par les familles monoparentales. Celles-ci sont singulièrement éprouvées par la crise que nous traversons. Ce n’est que la conséquence d’une situation socio-économique qui préexistait à l’irruption du Covid-19 dans nos vies. Isolement et précarisation font mauvais ménage. Surtout lorsqu’on est une maman seule.

Près d’une maman solo sur quatre est au chômage

Pour rédiger ce qui va suivre, nous avons travaillé avec l’Institut pour un développement durable. Objectif ? Poser de façon claire les raisons pour lesquelles, économiquement, les familles monoparentales sont particulièrement fragilisées par temps de crise. Quels sont les éléments concrets, statistiques, qui démontrent notamment qu’une maman seule est plus précarisée qu’une autre ?  L’Institut a rassemblé les données qui permettent d’explorer de façon ordonnée une réalité sensible à travers des chiffres qui sont malheureusement explicites.

Tout d’abord, pour la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), un constat s’impose. Les parents solos se comptent en dizaines de milliers. Si on considère les parents seuls entre 20 et 59 ans, ils sont plus de 200 000. Aujourd’hui, ils constituent plus de 28% du nombre total des ménages avec enfants. Une proportion qui démontre toute l’importance d’une problématique qui concerne aussi bien la Wallonie que Bruxelles. Alors que la Région bruxelloise s’est toujours signalée par une proportion de familles monoparentales oscillant entre 28 et 30, la Wallonie, elle, en une petite trentaine d’années, est passée de 16% à plus de 27%. Désormais, dans la FWB, plus d’1 ménage avec enfants sur 4 est une famille « monop’».

Le chômage en embuscade

Au sein des familles « monop’ », ce sont les femmes qui sont clairement les plus malmenées. Il suffit d’examiner le taux de chômage parmi les mamans solos : 23,6%. C’est énorme. À titre de comparaison, ce taux de chômage est de 11,1% pour l'ensemble des ménages avec enfants. Pour les papas solos, il est de 15,9%, pour les femmes en ménage, il est de 10,1%. La différence est flagrante.

La cruauté des chiffres est encore plus criante lorsqu’on se penche sur les statistiques concernant les « bénéficiaires du droit à l’intégration sociale », en clair, les personnes qui dépendent du CPAS. Là, on s’aperçoit que 14,0% des mamans solos relèvent de cette catégorie. Cela n’a aucune commune mesure avec les taux relevés chez les papas solos (5%) ou les mamans en ménage (1,1%).

Lorsqu’elles sont sur le marché de l’emploi, les mamans solos ne sont pas mieux loties. Lorsqu’elles ont un job, c’est dans la moitié des cas un temps partiel. Mais ça, c’est la réalité de nombreuses femmes dans le monde du travail. Les mamans monop’ sont même (en pourcentage) moins nombreuses à se retrouver en temps partiel. Ce qui ne constitue pas un élément positif en soi.

Si, par exemple, 56% des mamans seules âgées de 20 à 24 ans ont recours à un temps partiel alors que c’est le cas pour 70,9% des mamans en couple du même âge, c’est tout simplement parce que d’un point de vue économique, elles ne peuvent pas se le permettre. « Les mamans solos sur le marché du travail sont effectivement confrontées à de grosses difficultés, confirme Sarah Parisel, coordinatrice à la Maison des parents solos. Avec la charge des enfants à assumer seule, avec l'argent à faire rentrer dans le ménage seule, elles sont peu en mesure de mettre la priorité sur la recherche d'un job qui permette l'épanouissement. On est dans l'urgence à affronter en solitaire ».

Un salaire à relents inégalitaires

Et voilà que nous touchons au nerf de cette guerre lasse. L’argent. Pour une maman seule, se « contenter » d’un mi-temps veut dire, dans plus de 2 cas sur 5, se satisfaire d’un salaire journalier de moins de 100 €. Le rapport tombe à 1 sur 3 pour les femmes en couple et 1 cas sur 4 pour les hommes en général.

Là encore, les mamans solos se retrouvent coincées dans une vraie fracture socio-économique. Comme pour le salaire journalier d’un temps plein d’ailleurs où, 1 fois sur 5, la barre des 100 € n’est pas dépassée, pour un papa solo, à titre de comparaison, c’est moins d’1 fois sur 8.

La situation des mamans solos est préoccupante. À la dimension « isolement social et psychologique » s’ajoute une dimension économique que ne font que souligner au fluo jaune danger les données statistiques. Inutile de dire qu’en cas de grosse crise économique, elles figureront au premier rang des premières victimes.

Leur fragilité sur le marché de l’emploi en fait des oiseaux pour le chat. Elles sont frappées d’une double « peine » dans le monde inégalitaire du travail. Femmes et seules, ça ne pardonne pas. « L'inégalité homme/femme apparaît encore une fois clairement dans ces chiffres, constate Sarah Paris. Les femmes sont beaucoup plus touchées ».

Pour subvenir aux besoins de leur famille, elles doivent plutôt choisir (surtout lorsqu’elles sont jeunes) un temps plein généralement moins bien payé par rapport aux autres travailleurs. Isolées, coincées dans leur rôle de parent unique, elles sont fragiles, nombreuses à venir gonfler les statistiques du chômage ou des CPAS. Ces chiffres sont les vrais révélateurs d’une précarité qui ne peut qu’appeler des solutions concrètes, des aides spécifiques notamment pour aider les mamans solos dans la double gestion, difficile et parfois douloureuse, de leur vie de famille et de leur vie professionnelle.

Des inégalités qui risquent d'être renforcées ?

« Rien ne m'étonne dans ces données. Malheureusement ». À la lecture des chiffres exposés ici, Sarah Parisel exprime aussi ses craintes au regard de la crise économique qui risque de suivre la crise sanitaire. « On va se retrouver face à un milieu professionnel qui va réclamer plus de flexibilité, plus de disponibilité. Il y aura plus de pression sur l'emploi. Les familles monoparentales ne sont pas toujours outillées pour faire face à ça ! ». 

Mais n'y a-t-il vraiment rien qui peut aider à casser le cercle vicieux dans lequel semblent se retrouver les mamans solos ? « Il faudrait repenser la société, pour qu'elle prenne en considération les difficultés rencontrées par ces familles ». Dans cette société, peu compatible avec les contraintes que doit gérer une mère seule, il y a une chose importante, le réseau.

« Plus le réseau social est fourni autour de la maman, plus elle aura des chances de s'en sortir, de trouver des solutions. Comme, par exemple, lorsqu'il s'agit de trouver quelqu'un pour la garde inopinée de son enfant parce que les horaires du boulot varient en fonction des semaines ou s'offrent des modifications de dernière minute. Mais même à ce niveau-là, dans la situation actuelle, le recours au réseau a été rendu très difficile par les mesures sanitaires. Là encore, les mamans solos ont été pénalisées plus que d'autres. Je pense qu'il va falloir beaucoup les soutenir pour la suite et penser aussi à la création de réseaux pour les aider au quotidien. » 

T. D.

Le point de vue de la Ligue des familles

Le premier moyen pour lutter contre la précarité des familles monoparentales, selon la Ligue des familles, c'est d’assurer un revenu suffisant aux parents solos. Pour cela, il y a deux approches essentielles à mettre en place.

1. Faciliter l’accès à l’emploi et à la formation | L'idéal est de prévoir des places accessibles et suffisantes en crèche et dans l’extrascolaire. Il faut aussi lutter contre les préjugés envers les femmes monoparentales sur le marché de l'emploi (80 % des chefs de familles monoparentales sont des femmes) pour leur donner une chance équitable de formation ou de travail.

2. Faciliter le recours aux droits | Allocations familiales majorées, complément de chômage, mesures spécifiques. Une série de familles monoparentales se prive de revenus parce que les informations ne sont pas claires ou que les démarches relèvent du parcours du combattant.

Des structures qui existent, mais en manque de moyens

« Finalement, pour sortir de la précarité, ou pour ne pas y entrer, affirme Christophe Cocu, le directeur général de la Ligue des familles, les familles monoparentales ont besoin de structures d’aides spécifiques. Il y a une nécessité de pouvoir offrir à ces familles un accueil et un accompagnement intégré : accueillir les enfants, recevoir des conseils juridiques, une assistance sociale, une aide aux démarches, un soutien psychologique… Des structures dédiées aux familles en situation de pauvreté et aux familles monoparentales plus spécifiquement existent déjà en plusieurs endroits. Il faut continuer à mailler le territoire de ces initiatives, mais aussi assurer leur pérennité financière. Or, une énergie considérable est souvent consacrée à la recherche de moyens pour (sur)vivre et assurer leurs missions. Ceci alors qu’il n’est plus à démontrer que ces projets et acteurs associatifs rencontrent pertinemment les besoins des familles. »

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