9/11 ans

Puberté précoce : un esprit d’enfant dans un corps de jeune fille

L’isolement. Être assise au milieu de la classe et se sentir comme une extra-terrestre. Changer ses serviettes périodiques alors que les autres jouent à touche-touche à la récré. Ce sont les douloureux souvenirs de Mia, qui a vécu une puberté précoce, comme un nombre toujours croissant de petites filles. Comment en reconnaître les signes ? Peut-on la traiter ? Quelles en sont les causes et les effets ?

Puberté précoce : un esprit d’enfant dans un corps de jeune fille

« J’avais tout le temps honte, explique Mia, 15 ans aujourd’hui. Ma puberté a commencé super tôt, en primaire. Je faisais tout pour me changer le plus vite possible avant la gym, je détestais aller à la piscine. Les autres enfants n’étaient pas trop méchants, mais ils me trouvaient bizarre : j’avais des formes, j’avais des seins, j’ai été longtemps la seule à en avoir dans la classe ! »
On ne sait pas encore vraiment pourquoi, malgré de nombreuses études scientifiques. Mais la tendance se confirme partout dans le monde, l’âge de la puberté se décale vers le tôt, en particulier chez les filles. La puberté précoce, marquée sur les plans physique et psychologique, peut être mal vécue, tant par l’enfant que par ses parents. Dans la famille, les parents sont parfois contraints d’aborder les questions de sexualité de façon concrète bien avant l’âge. Sur le long terme, elle pourrait avoir une incidence sur la santé.
Quelles en sont les causes ? On évoque une alimentation plus riche et abondante, une surcharge pondérale, l’exposition aux perturbateurs endocriniens. Pour tenter d’y voir plus clair, le Ligueur a interrogé un endocrinologue, un psychologue et un médecin environnementaliste.

De quoi s’agit-il ?

La professeure Claudine Heinrichs est cheffe de clinique au service d’endocrinologie de l’Huderf, à Bruxelles : « On peut parler de puberté précoce lorsqu’apparaissent des caractères sexuels secondaires avant  9 ans chez le garçon, ou 8 ans chez la fille, ou des règles avant l’âge de 10 ans », explique-t-elle.
Le début de la puberté est variable d’un enfant à l’autre : en Belgique, elle se déclenche entre 8 et 13 ans chez les filles (10 ans et demi en moyenne) et entre 9 et 14 ans chez les garçons (12 ans et demi en moyenne).
« Le premier signe, chez les filles, c’est la glande mammaire qui se développe, avec l’apparition du bourgeon mammaire,  et chez les garçons, le volume des testicules qui augmente. La croissance s’accélère aussi. Chez la fille, les règles apparaissent environ 2 ans à 2,5 ans après le début de la puberté. Et ces évolutions s’accompagnent d’un important changement psychologique », précise Claudine Heinrichs.
On distingue deux types de pubertés précoces, les vraies et les fausses. La « vraie », c’est la puberté précoce centrale idiopathique, déclenchée par le cerveau, qui dirige les opérations. « À la fin de l’enfance, l’hypophyse, la tour de contrôle des autres glandes, reçoit un ordre de l’hypothalamus, une zone plus centrale du cerveau, et demande aux ovaires de produire des hormones féminines, les œstrogènes.
La « fausse » est une puberté précoce dite périphérique, due à une sécrétion de stéroïdes sexuels indépendamment de l’axe hypothalamo-hypophysaire. À la question de savoir s’il faut consulter, Claudine Heinrichs confirme : « Oui, absolument, si vous constatez que le bourgeon mammaire de votre fille apparaît avant l’âge de 8 ans. Passé cet âge, pas d’inquiétude : on parle de puberté avancée, mais normale ».

Quels examens pratiquer ?

Dans un premier temps, il s’agit d’évaluer si le mécanisme est effectivement enclenché : le médecin vérifie la courbe de croissance et le développement des caractères sexuels secondaires. Si c’est confirmé, des examens complémentaires auprès d’un pédiatre-endocrinologue seront souvent proposés. « Une radiographie de la main et du poignet (âge osseux) est réalisée pour vérifier le potentiel résiduel de croissance. Une échographie pelvienne (ovaires, utérus, testicules) peut confirmer que la puberté est en cours. Des tests sanguins sont aussi réalisés. La  puberté précoce est plus fréquente chez la fille et est le plus souvent d’origine centrale, c’est une puberté d’évolution normale, mais qui s’installe trop tôt. Il faudra néanmoins réaliser une IRM cérébrale afin d’écarter une cause médicale sérieuse, comme une malformation ou une tumeur, ce qui est très rare chez les filles mais plus fréquent chez les garçons. »

Des conséquences physiques et psychologiques

Vivre sa puberté de façon précoce induit un stress psycho-social intense : « Avoir 9 ans et être réglée, cela peut être très mal vécu, extrêmement délicat à gérer, dans l’entourage familial comme à l’école. Et alors que le corps se transforme, la maturité reste celle d’une enfant : ce sont des petites filles dans des corps de jeunes filles. Sur le plan physique, il y aura une incidence sur la taille : elles s’arrêteront de grandir plus tôt. Et puis, il faut être conscient que ces enfants ont statistiquement plus de risques, adultes, de développer de l’obésité, par exemple. »
Une fois le diagnostic posé, il faut passer au traitement. Celui-ci a pour but de freiner la croissance en injectant un produit qui ralentit la sécrétion des hormones concernées et empêche l’apparition des caractères sexuels secondaires. « Quand les pubertés commencent extrêmement tôt, on n’hésite pas ! Mais les décisions sont prises au cas par cas. Les produits agissent sous forme retard, pendant quatre ou douze semaines, et impliquent un suivi en ambulatoire. L’injection est un peu douloureuse, les enfants le vivent parfois de façon difficile. On arrête le traitement lorsque l’âge de la puberté moyenne est atteint ou lorsque l’enfant est prêt à assumer cette période de sa vie ».

► Les perturbateurs endocriniens sur le banc des accusés

Entretien avec le docteur Jean Pauluis, médecin environnementaliste à Villers-la-Ville.

Pesticides, bisphénol, phtalates… Les produits que nous ingérons et utilisons au quotidien contiennent des substances chimiques qui interagissent et altèrent le système hormonal et le système nerveux, dérèglent l’horloge biologique. On les retrouve dans les biberons, les jouets, les cosmétiques, les boîtes de conserve, le lait, la viande, les légumes, les produits d’entretien, les peintures, les tickets de caisse… Leur toxicité se manifeste à des moments sensibles du développement au cours desquels le fœtus, l’enfant en bas âge ou l’adolescent sont plus vulnérables.
« Mais, de grâce, ne culpabilisez pas !, supplie Jean Pauluis. Je dis toujours aux parents qu’iI est inutile et contre-productif de s’affoler. Mieux vaut s’informer et être conscients de ce que vous pouvez diminuer et éviter dans la vie de tous les jours. »
L’important, c’est de connaître les effets de l’exposition : « Pratiquer la médecine environnementale, c’est gérer le risque, comprendre la toxicité. Où, quand, comment, par quelles voies ? Les étudiants et les médecins doivent absolument être formés. Par ailleurs, alors que des milliers de substances n’ont pas encore été testées, il faut que cessent les querelles d’experts, que l’on puisse imposer des normes aux industries chimiques ».

Mieux informer les cibles

Pour l’enfant qui est en puberté précoce, le mal est fait, mais il faut néanmoins réduire les autres expositions. « Je milite pour la création de consultations de médecine préventive en santé et environnement. Nous devons protéger les fœtus, nos cibles principales doivent être en priorité les couples, les personnes en âge d’avoir des enfants et leurs proches, les petits enfants et les adolescents. Les conseils préventifs comprendraient la liste des produits et aliments à éviter avant de procréer. Que les gens sachent qu’il est possible de procéder à un wash-out, une élimination des toxiques, en bannissant totalement les polluants comme le bisphénol A pendant une certaine période : il est actif dans le corps humain pendant 21 jours. Les médecins sont confrontés à la résistance au changement et craignent de culpabiliser les patients, mais l’idéal serait de transformer les patients en gestionnaires de leurs propres expositions, et les accompagner dans des domaines aussi pratiques que l’aménagement de leur habitat, des chambres d’enfants ».
Une exposition pendant la gestation peut changer la lecture de l’ADN du fœtus, fixer ces modifications et les conséquences apparaissent plus tard dans la vie, mais également chez les descendants ! « Les erreurs sont transgénérationnelles, dangereuses pour la stabilité de l’espèce. Même en ce qui nous concerne, il faudrait se demander à quelles molécules ont été exposés nos aïeux, quels étaient leurs métiers : face aux maladies, c’est tout un changement de paradigme et de réflexion qui s’impose », conclut Jean Pauluis.

Aya Kasasa

L’avis de l’expert :
Bruno Humbeek, psychopédagogue

« L'adolescence précoce est aussi un phénomène social »

« Dans nos sociétés, on constate le renforcement du phénomène des lolitas : des enfants qui adoptent des comportements sexués. Attitudes liées à l’apparence, à travers les vêtements, les jeux… Il y a certes une incidence sur le plan psychologique, mais qui peut influer aussi sur le biologique et entraîner des comportements d’adolescentes. Que les modèles d’identification soient sexuellement agressifs, trash à la Britney Spears ou Miley Cyrus, ou des lolitas à l’identification plus douce, ils vont induire des manières de séduction qui sont ‘manifestées’. 

Ado-naissance vs adolescence

Il est curieux de constater que certains parents consultent pour ce qu’ils pensent être une crise de l’adolescence alors que leur enfant n’a même pas 10 ans ! Or, dans ce cas, nous sommes dans l’ado-naissance. Il y a une confusion forte car les frontières sont brouillées : l’ado-naissance est une porte d’entrée vers l’adolescence. Mais dans nos sociétés aux structures de passages non ritualisées ou totalement molles, on constate qu’elle peut être anticipée. Or, il faut laisser le temps aux enfants de grandir et de maîtriser les conduites sexuées. Aux parents, je dirais qu’il ne faut pas anticiper, mais accompagner les modèles d’identification disponibles. »

En savoir +

  • À lire : The new puberty, de Louise Greenspan et Julianna Deardorff. Résultat de plusieurs années de recherche, cet ouvrage passionnant analyse les causes et les conséquences potentielles de la puberté précoce chez les filles.

En pratique

Contacts

  • Claudine Heinrichs - Cheffe de clinique, endocrinologie générale, Hôpital des enfants Reine Fabiola. Tél. : 02/477 31 13.
  • Jean Pauluis, médecine environnementale - Boulevard Neuf, 1 - 1495 Villers-la-Ville. Tél : 071/87 76 62.
  • Bruno Humbeek, psychopédagogue, université de Mons. Tél. : 065/37 31 12.
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