Vie de parent

Qu’ils me lâchent !

Vous l’entendez sonner, la cloche de fin de journée ? Vous reconnaissez la note ? Oui, c’est bien celle de la liberté ! Pour les jeunes d’une certaine époque (devenus grands-parents aujourd’hui), on démarrait sa mob’, on se réfugiait au café, on jouait au flipper. Pour les jeunes parents actuels, on se précipitait vers la Sega dernier cri, on regardait Hélène et les Garçons ou on allait peindre à la bombe sur les murs. Et vos enfants ? Que faites-vous avec eux et surtout, que les laissez-vous faire ? Réponses des mômes et regard critique d’Aboude Adhami, psychologue.

Qu’ils me lâchent !

MAIS OUI, MAIS OUI, L’ÉCOLE EST FINIE !

Antonin, 12 ans : « Bande de flics »

En tant que parents, vous rêvez de savoir ce qui se passe, ce qui se dit et ce qui se trame une fois que l’école est finie. Quels sont les rôles que vos enfants tiennent, les débats qui s’échangent, les discours qui se déclinent ? Drôle de question, trouve Antonin que nous avons déjà interrogé plus haut. « Mais qu’est-ce que ça peut faire ? Déjà, mes parents veulent tout savoir. Tout le temps. Ils veulent que je rentre directement de l’école à la maison. Plusieurs fois par semaine, ils m’envoient un oncle ou un cousin qui m’attend à la sortie. La honte. Et maintenant, les journalistes qui viennent fouiner. Vous savez quoi ? Il ne se passe rien. C’est nul comme question. Lâchez-nous. »

Diane, 14 ans : « Ça se dispute beaucoup »

Nous aurons plus de succès avec Diane, interrogée également plus haut. Elle est un peu en dehors du coup et le fait qu’elle soit peu intégrée la conduit à fantasmer le temps libre de ses camarades.
« Comme je l’ai dit, je n’ai pas d’amis dans cette nouvelle école. Je rentre directement, je joue avec mes frères et sœurs. On fait des jeux sur l’ordinateur. On regarde la télé. Et avec ma grande sœur, on lit les magazines people. On adore. Les copains de ma classe traînent un peu sur le chemin du retour, les filles et les garçons se bagarrent. Ils sont très agressifs. Ils se draguent comme ça. Mais ils rigolent toujours à la fin. Ils se font écouter de la musique, se montrent des trucs sur leur GSM. Comme j’ai de bonnes notes et que j’ai l’air d’une ‘bourge’, ils ne m’intègrent pas à tout ça. »

Vince, 15 ans : « On chille »

On croise justement une meute d’ados qui sort de l’école. Nous sommes vendredi et ils comptent bien fêter le week-end comme il se doit. Vince accepte de répondre : « Bah, là, c’est un peu spécial parce qu’on prépare une fête chez moi. On célèbre 2015 en bande. Il n’est pas trop tard. Hélas, mes parents sont là. Vu que les darons (ndlr : parents) surveillent, ça va être ambiance chill à mort (ndlr : calme). On va se poser tranquilles, taper la discute, jouer à la console, passer du son. Si mes parents n’étaient pas là ? On ferait la même chose, mais on aurait invité plus de meufs surtout ! »

L’avis de notre expert

J’invite chaque parent à bien réfléchir au principe de temps libre. L’accélération du temps est un point auquel j’accorde beaucoup d’importance (lire l’encadré ci-dessous). Il faut le chercher, le provoquer, cet instant. Tout pousse aujourd’hui les parents à gaver d’activités les plus jeunes, à les occuper le plus possible. Pourtant, il est précieux ce temps pendant lequel il ne se passe rien. N’ayez pas peur que votre enfant s’ennuie, qu’il tourne en rond ou qu’il traîne. C’est nécessaire. Imaginez toutes les facultés de réflexion et de créativité que cela lui permet de développer. Ne craignez pas le temps vide, il est rempli de sens.

LE SPORT SOUS PRESSION

Alice, 17 ans : « Je m’exprime et je me dépense »

Le haut lieu de sociabilisation en dehors de l’école, ce sont les activités sportives. Ils aiment retrouver leurs copains, se dépenser. Ils adorent (secrètement) que vous preniez part à la vie du club, mais ils détestent quand vous vous mêlez à la compétition et leur collez la pression.
Alice conçoit ses activités sportives d’une manière très surprenante : « Je fais de la danse. Mes parents, avec qui je m’entends très bien, me suivent depuis le début et j’ai l’impression qu’ils ont compris toute mon évolution à travers ce que j’exprime en dansant. Il y a des choses profondes que je n’arrive pas à traduire, parce qu’ils ne me prennent pas au sérieux ou ne m’écoutent pas et qui sont mieux comprises par ce biais-là. Je recommande à tous mes copains qui ont du mal avec leurs parents de communiquer avec eux par la musique, le dessin, la peinture ou même autre chose. Parfois, un geste est plus juste qu’un discours. »

Laurène et Alane, 12 et 14 ans : « Pas de compétition »

Les frères et sœurs nous parlent avec bonheur des heures passées à suer joyeusement avec leurs coéquipiers. Ils sont tous les deux passionnés de hockey sur rollers. Comme leurs parents. C’est là où ça se gâte…
« Mon père voulait clairement faire de moi, un champion. Il m’a poussé à fond. Il allait à tous mes entraînements, je trouvais ça trop gai quand j’étais petit. Puis, c’est devenu de plus en plus sévère, je dirais. Le coach venait souper à la maison pour qu’on parle stratégie. Mon père ne parlait plus que de ça. À un moment, je lui ai dit que j’en avais marre de tout. Il m’en a voulu. Puis, petit à petit, c’est rentré dans l’ordre. Aujourd’hui, je continue à jouer, mais pour le plaisir, et on rigole bien ». Et Laurène de conclure, non sans ironie : « Moi aussi, je joue. Mais on ne voulait pas que je sois ‘champion’, parce que je suis une fille ! »

L’avis de notre expert

Il est très important de se demander en tant que parents comment laisser du temps disponible à ses enfants. La compétition, les activités… bon, d’accord. Mais ne négligez pas l’espace que vos petits doivent s’accorder. Comment l’aménager ? Cette question est cruciale. Attention, ne tombons pas dans l’angélisme, non plus. On ne peut pas dédaigner les activités extrascolaires et prétendre s’en foutre. Il est impératif de trouver un équilibre et surtout de trouver un sens à la notion de temporalité. La solution se trouve peut-être entre la bataille de la norme et le refus de la compétition sauvage et acharnée. À vous, à eux, d’être dans la résistance à la standardisation et de réfléchir à ce qui est bon pour eux.

VACANCES : J’OUBLIE TOUT

Héloïse 13 ans : « Ça nous fait du bien »

Et qu’est-ce que l’on fait d’autre en dehors de l’école ? On s’évade ! En famille, le plus souvent. Les règles sont plus souples et ce que vos diablotins aiment le plus chez leurs parents chéris à ce moment-là, c’est qu’ils se lâchent. Finalement, la chose la plus importante pour eux, c’est que vous soyez détendus.
« En général, on fait la même chose avec mes parents. On part au même endroit. Mais ça ne me dérange pas, parce que c’est vraiment ‘à la cool’. Bonne ambiance et tout. Y a plus le stress du boulot pour eux. Ils parlent plus, parfois ils rigolent. Le grand, grand kiff ! »

Matéo, 17 ans : « Easy »

Idem pour Matéo qui, comme beaucoup d’ados, se retrouve souvent en situation conflictuelle avec ses parents. Les vacances sont une accalmie, une parenthèse bien utile où chacun fait les efforts nécessaires pour le bien du groupe.
« Au final, on se voit pas beaucoup avec mes parents. Chacun court, chacun sa vie. Là, j’ai 17 ans, donc c’est bientôt fini pour moi, les vacances en famille. Mon frère aîné a quitté la maison. Bientôt mon tour. Du coup, on fait des efforts. On sort au resto, on se raconte des trucs. Je leur pose aussi des questions sur les délires qu’ils se tapaient quand ils étaient jeunes. Je leur parle de films, de séries, de musique. Tout, quoi. On se dit tout. On fait en sorte que ce soit vraiment ‘easy’. J’sais pas, moi, comment dire ? Fluide, relax, quoi. Calme… apaisé. »

Franky et Steve, 11 et 14 ans : « Ce sont pas les mêmes »

Les deux frangins nous confirment bien que le meilleur moment familial, celui que les ados préfèrent, reste celui où les parents font tomber les barrières du quotidien. « Nos parents en vacances et à la maison, ça n’a rien à voir. En vacances, ils sont trop gentils, ils ne nous refusent rien, ils nous écoutent. À la maison, dans la ‘vraie vie’, ils sont toujours speed, ils nous crient dessus. »
Et Franky de rajouter : « On dirait qu’ils sont malheureux ». Steve renchérit : « Je me demande pourquoi ils changent autant. Et pourquoi ils sont si cool loin de la maison. C’est parce qu’ils ne travaillent pas ? Il faudrait peut-être leur demander ».

L’avis de notre expert

J’ajouterai une petite nuance à cet enthousiasme général. Je ne pense pas que les adolescents aiment les vacances en famille. Je pense qu’ils aiment les parents en congés. Là encore, il y a un rapport au rythme, au temps, que l’on utilise autrement. On sort de l’organisation quotidienne. Quel bonheur ! Je dis souvent que les vacances sont un petit chaos. Plus de réveil, moins de contraintes, donc moins de règles. Et les enfants adorent ça. Ils adorent le lot de surprises quotidien qui surgit à ce moment-là. Vous avez là des témoignages d’ados enthousiastes à l’idée de partir en famille. Profitez-en, c’est de plus en plus rare. Vers 14 ans, ils rêvent d’escapade entre amis. Laissez-les partir vers 16 ans. Il est important de les laisser vivre des choses en bande, de découvrir l’au-dehors entre eux. Il s’agit d’un temps de découverte capital.

Yves-Marie Vilain-Lepage

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