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Quand la prostitution
finance les études

La publicité controversée pour RichMeetBeautiful vue aux abords de l’ULB sera jugée ce 3 octobre à midi par le Jury d’Éthique Publicitaire. Des étudiants, parmi lesquels des membres du Comac, mouvement étudiant du PTB, manifestent devant les bâtiments du JEP pour montrer leur dégoût face à cette pub et leur volonté d’améliorer les conditions de vie des étudiants. Car la prostitution estudiantine découle d’abord d’une véritable situation de précarité.

Quand la prostitution finance les études

La question ne se pose plus : oui, la prostitution étudiante est une réalité. Phénomène difficile à décrire, car il y a peu de recherches, mais Renaud Maes, chercheur à l'ULB relève deux constantes : la précarisation importante d’une partie de la population étudiante (30 à 50 %) et le développement des sites internet.
D’un côté, la vie de plus en plus chère, des parents qui ont du mal à nouer les deux bouts, le loyer des kots qui augmente. De l’autre, la discrétion des plateformes qui permettent la mise en contact de personnes prêtes à exercer l’activité ou à en profiter, sur des forums aux titres évocateurs ou dissimulés derrière des conseils « santé » ou « détente ». Une rapide recherche suffit à convaincre !
« Ces facteurs alimentent le marché prostitutionnel, explique Renaud Maes. Si les droits d’inscription en Belgique sont moins élevés que dans les pays voisins, étudier demeure coûteux. Trop pour celles qui avouent avoir recours occasionnellement à la prostitution pour subvenir à leurs besoins ». La prostitution étudiante a toujours existé poursuit-il, « mais l’ampleur qu’elle prend aujourd’hui est inédite, car nous nous trouvons dans des universités qui se sont massifiées ».

La précarisation et la multiplicité des sites et plateformes favorisent le passage à l’acte.

À la base, donc, il y a toujours une situation financière délicate. Et ce paradoxe : être précaire, c’est ne pas être « assez pauvre » pour avoir droit à une bourse d’études par exemple. Lors de sa déclaration de politique générale, le Premier ministre Charles Michel confirmait qu’un Belge sur cinq risque de basculer dans la pauvreté. Les étudiants qui se sont confiés à Renaud Maes expliquent qu’ils ne peuvent demander plus à leurs parents.
« Ce qui m’a surpris dans mes travaux, c’est qu’ils sont largués, ils n’ont qu’une très faible connaissance des aides existantes, ce qui aboutit à des non-recours. Et par ailleurs, les aides qui existent sont totalement inadaptées à certains types de situations. Si les jeunes sont ou se sentent isolés, sans liens sociaux, ils peuvent se retrouver déconnectés de la réalité institutionnelle, sans aucune aide sociale, c’est une porte ouverte à des situations de survie comme la prostitution. »

Sugar Daddy…

Il est très difficile d’avoir des entretiens avec des clients en général, pour des raisons évidentes, ces derniers se livrent peu. Pourquoi commercent-ils du sexe avec des étudiantes ? « Par souci de discrétion, dans un premier temps. Ensuite, comme la plupart pratiquent de façon occasionnelle, ils y voient une façon d’éviter les maladies sexuellement transmissibles. Enfin, ils ne les voient pas uniquement comme des prostituées : ils ont affaire à des jeunes filles cultivées, avec une certaine éloquence ».
Les clients se complaisent dans le rôle plus valorisant de Sugar Daddy, des papas gâteaux : « Ils travestissent la réalité en se persuadant qu’ils les aident à réussir leurs études. Ils offrent un ordinateur, paient un mois de loyer : ils camouflent leur consommation de prostituées sous un masque bienveillant, comme s’il ne s’agissait pas d’un rapport tarifé ».
Les sites du type Seeking Arrangement, qui permettent les rencontres estampillées « escort », sont explicitement ambigus, n’hésitant pas à lister les avantages pour les Sugar babies : factures réglées, mentoring, se faire offrir des séances shopping… Certains proposent de partager un appart contre « services ». On trouve de tout sur la Toile. D’autres clients sont plus francs et ont avoué assouvir un fantasme : « Ils sont excités à l’idée de corrompre des jeunes filles innocentes, de les initier dans la voie du vice. C’est un trait commun qui revient dans la moitié des témoignages, le fantasme de corruption et d’avilissement ».

Risqué car secret

Toute forme de prostitution est dangereuse : on ne peut jamais prédire le comportement d’un client. « Le premier risque, évoqué par toutes les prostituées, c’est que le client ne paie pas ou qu’il refuse de donner le montant convenu. Il y a aussi la violence, des situations de rapports sexuels imposés, des viols. Et pour que ce soit rentable, l’activité nécessite un investissement important en temps, qui se fait en définitive au détriment des études. Il y a toujours le danger du décrochage, couplé à un grand isolement : les prostitués étudiants se gardent bien de parler de leur pratique ! Ils sont très angoissés à l’idée que cela se sache, à l’université ou à l’école, il y a un clivage identitaire très marqué, qui nuit à leur vie sociale ».

Tous se définissent d’abord comme étudiants, non comme prostitués, avec un objectif : réussir leurs études.

Et qui peut avoir un impact sur la santé psychique, plusieurs personnes en état de prostitution étant victimes du syndrome de stress post-traumatique et, comme souligné dans la brochure Prostitution, point de rencontre entre l’exploitation économique et sexuelle, du Monde selon les Femmes, témoignent du phénomène de « décorporalisation », une disjonction entre le corps et l’esprit, une insensibilité qui leur permet d’abandonner leur corps.

Ni Lolitas, ni victimes

Dans les médias, la tendance est de prendre des raccourcis pour parler du phénomène. Lorsque l’on s’étonne que des étudiantes acceptent de participer à son étude, Renaud Maes précise le contexte de la recherche : « Il ne s’agit pas de banaliser, ni de stigmatiser. Les étudiantes refusent d’être enfermées dans les clichés : ce ne sont pas des petites matérialistes seulement intéressées par des accessoires de marques ni des personnes broyées, incapables de la moindre résistance. Elles veulent témoigner des réalités beaucoup plus complexes qui les ont conduites à poser ce choix ».
La littérature sur la question montre que la prostitution augmente le risque d’échec, et que l’échec accentue le maintien dans l’activité prostitutionnelle. C’est aussi ce que constate Renaud Maes au bout de plusieurs années de suivi, qui lui ont permis d’ouvrir les yeux sur une autre réalité : « Il faut savoir que pour ceux qui décident d’en sortir, les réformes récentes du système d’allocations de chômage ne facilitent rien. Un jeune qui termine ses études n’a droit à aucune aide, cela n’incite pas à arrêter après l'obtention de leur diplôme ». Difficile, même quand la prostitution était vue de manière transitoire, d’opérer une rupture nette à la fin des études. Éviter l’isolement, oser en parler : c’est le premier pas vers la sortie.

Aya Kasasa

En savoir +

4 conseils aux parents

  • Assumer les obligations alimentaires : le premier facteur d’entrée, c’est la précarité.
  • Se renseigner sur les aides sociales existantes.
  • En cas de doutes, avoir recours aux professionnels, plannings, associations : il faut en parler.
  • Maintenir l’étanchéité : ne jamais en parler à l’école ou à l’université. Leur fondamental, c’est la volonté de réussir.

Selon les résultats de l’enquête française sur les conditions de vie des étudiants en 2016, qui viennent d’être publiés, seuls 18,9 % d’étudiants ne sont pas obligés d’exercer une activité rémunérée pendant l’année universitaire parce qu’ils ont suffisamment de ressources pour étudier sans travailler.

Une législation (très/trop) souple

En Belgique, la prostitution n’est pas une infraction. L’infraction intervient lorsque l’on racole ou que l’on est un proxénète, c’est-à-dire que l’on tire un revenu de la prostitution d’autrui. Une étudiante ou un étudiant travaillant seul ne pourra donc pas être poursuivi (et donc avoir un casier judiciaire) pour l’acte qu’il pose, mais bien pour les moyens utilisés pour atteindre et ‘appâter’ son client.

Escort, c’est pas si grave...

C’est ce qu’estiment des étudiantes de 1re année universitaire quand on leur demande si elles auraient connaissance de certaines pratiques autour d’elles. Et quelle est la différence ? « Se prostituer, c’est dégueulasse, les pauvres, elles doivent coucher. Escort, il faut juste accompagner des vieux à des dîners ! », rient-elles, presque désolées que nous n’ayons pas l’air de bien comprendre la différence. Recevoir des cadeaux, se faire entretenir, avoir un logement en échange de quelques « services » n’est pas clairement perçu dans certaines représentations comme de la prostitution.

L’avis de…

Quentin Deltour, rédacteur en chef du magazine Espace P

« Nous venons en soutien de milliers de personnes chaque année sur le terrain, mais notre objectif n’est pas de sortir les gens de la prostitution. Les étudiantes ne sont pas dans les circuits ‘traditionnels’ comme les bars, les vitrines, la rue, les maisons. La procédure pour trouver des clients n’est pas la même : elle reste circonscrite essentiellement à internet. Nous avons conscience de passer à côté, de ne pas pouvoir les atteindre ».
Espace P est une association au service des personnes prostituées, des clients et de l’entourage qui permet la rencontre des travailleurs sociaux et des médecins avec les personnes prostituées sur leurs lieux de travail depuis 1989. L’asbl propose une aide sociale individuelle, des actions en vue d’améliorer la qualité de vie et l’insertion sociale des personnes prostituées, de diminuer les violences, l’exploitation, la stigmatisation et la répression dont elles sont souvent victimes. Elle tente de sensibiliser les citoyens et les responsables politiques à la nécessité d’une reconnaissance et d’une réglementation de l’activité de prostitution.

À lire

  • La prostitution étudiante à l’heure des nouvelles technologies de communication, Éva Clouet (Max Milo éditions). Essai basé sur des témoignages et des rencontres avec des étudiant(e)s qui se prostituaient.
  • Mes chères études - Étudiante, 19 ans, job alimentaire : prostituée, un livre de Laura D (Max Milo éditions), porté au cinéma par Emmanuelle Bercot. Témoignage poignant d’une étudiante sur son expérience de prostitution occasionnelle.
  • Renaud Maes publiera fin 2017 un livre tiré de la première phase des travaux, de 2013 à 2016. Il continue à accompagner ses témoins, mais va lancer une nouvelle phase de recherche sur les clients. Par ailleurs, un rapport a été commandité par la ministre Fremault dans lequel la lumière sera mise sur certains aspects spécifiques, notamment la prostitution étudiante en ligne, qui sera la base d’une nouvelle étude. Contact : Renaud.maes@revuenouvelle.be
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