16/18 ans

Quand les ados pètent les plombs

On vous en avait déjà parlé de ces ados « possédés » dans le Ligueur du 2 novembre. Cette semaine, on cherche à comprendre avec Daniel Marcelli, chef du service de psychiatrie infanto-juvénile du CH Henri Laborit de Poitiers, ce qui dans l’évolution de notre société a changé l’ADN de l’adolescence et comment les parents peuvent aider leurs gamins à passer le cap de cet état de rage.

Quand les ados pètent les plombs

« J’ai la rage ! ». Cette expression récente, très commune chez les ados, traduit une immense demande de reconnaissance. Selon que les adultes y répondent ou non par l’écoute et l’empathie, les adolescents iront vers la créativité ou vers l’explosion et la destruction.
La dérive de certains vers le terrorisme ou d’autres gestes désespérés n’y est pas étrangère. Daniel Marcelli, psychiatre, vient de sortir un ouvrage intitulé : Avoir la rage (du besoin de créer à l’envie de détruire) aux éditions Albin Michel. À cette occasion, le Ligueur a pu lui poser quelques questions.

Les adolescents ont toujours été en crise. Ils ont toujours été critiques. Pourquoi dites-vous qu’à présent ils ont la rage ? Qu’est-ce qui a changé ?
Daniel Marcelli 
: « Ce sont eux qui le disent ! Ils ne disaient pas ‘J’ai la rage’, il y a quarante ans. Alors, oui, il y a des constantes comme la crise de la puberté, l’envie de prouver au monde qu’on est capable de faire quelque chose, de créer un monde nouveau. Mais ce qui a changé, c’est que l’éducation d’avant 1970 consistait à bien élever l’enfant. Donner des règles, un cadre, c’était la priorité de tous les parents. L’idée que l’enfant soit heureux était secondaire. Aujourd’hui, un enfant de 3 mois n’est plus un être immature qui est incapable de se nourrir lui-même, c’est un être humain doué de compétences. Et le devoir des parents, c’est de stimuler le potentiel de l’enfant et non de l’élever en se reposant sur les règles du passé. »

Des règles à la stimulation

Ce bébé compétent bouleverse notre approche de l’éducation ?
D. M.
 : « Il y a trois potentiels : le potentiel intellectuel (comprendre son monde), le potentiel physique (être bien dans son corps) et le potentiel effectif (être heureux dans la vie). Avec ce changement, la clé de l’éducation a disparu, parce que si nous savons ce qu’il faut faire pour bien élever un enfant, nous ignorons comment stimuler les potentiels de notre enfant, qui est par définition différent de tous les autres enfants. Au lieu d’adapter l’enfant à la société, il faut s’adapter à l’enfant. Les parents cherchent comment stimuler l’enfant et ils l’exhortent à développer ses potentiels : ‘Montre-moi ce que tu sais faire’, plutôt que Tiens toi bien !’, etc. C’est ce qu’on appelle la parentalité, un néologisme qui signifie se mettre au service de l’enfant. Le parent venait avant l’enfant, c’était généalogique. La parentalité, elle, vient après l’enfant, une fois qu’il est là, en réponse à ses besoins de développement. Les parents avaient autorité sur l’enfant, alors qu’aujourd’hui, l’enfant a autorité sur la parentalité de ses géniteurs. »

En même temps, il y a eu la transformation de la famille : égalité hommes-femmes et fragilisation considérable du lien conjugal, non ?
D. M.
 : « En effet. Et cette transformation aboutit entre autres à une sorte de rivalité entre les parents pour l’amour de l’enfant. Autrefois, le parent interdisait et commandait : ‘Fais pas ci, fais pas ça’. Et il menaçait : ‘Sinon, t’auras une claque’, ou l’équivalent psychologique d’une claque. On est passé de l’interdit qui freine les potentiels à l’exhortation qui les stimule et de la menace qui est disqualifiée comme stratégie éducative à la séduction : ‘Fais-moi plaisir’. Avec l’accent mis sur le désir de l’enfant : ‘Qu’est-ce que tu veux faire ?’. L’enfant est installé au cœur du souci parental. Pour le dire autrement, on est passé d’une éducation qui formait des sujets, où domine le souci de l’autre comme faire attention, être poli etc., c’est-à-dire une éducation organisée autour du surmoi et de la culpabilité (‘Est-ce que j’ai bien fait, est-ce que j’en n’ai pas trop fait, est-ce que je me suis bien comporté ?’), à une éducation qui fabrique des individus. L’individu est dans la recherche de la satisfaction de lui-même, du souci de soi. Son désir prime. Et son échec, ce n’est pas la culpabilité, mais l’insatisfaction. Et donc la revendication : ‘J’exige que l’autre fasse ce dont j’ai besoin’. »

La rage, le sentiment de l'impuissance

Cette éducation à rechercher toujours ce qui les satisfait déclencherait-elle de la rage ?
D. M.
 : « Les enfants arrivent à l’adolescence avec cette éducation-là. Or, l’adolescence, c’est une période de fragilité narcissique : ils ont une excitation intérieure dont ils ne savent pas quoi faire et qu’ils ne savent pas comment satisfaire. Ils ont toujours le sentiment de ne pas être compris. En même temps, ils sont dans la transformation pubertaire avec une interrogation sur l’identité : ‘Qui suis-je, que vais-je devenir ?’. Et ils sont confrontés à la sexualité, qui est quelque chose d’infernal puisque ça entraîne la dépendance au désir de l’autre et donc à son impuissance relative. Or, la rage, c’est l’état de tension du narcissisme. La rage, c’est l’état émotionnel qui surgit quand on se trouve soit seul, soit impuissant. Seul physiquement ou seul moralement. Le sentiment que l’autre ne fait aucun effort pour vous comprendre. Et l’impuissance, c’est le sentiment qu’on n’a pas d’action sur la marche du monde, qu’on ne sert à rien. La rage, c’est l’émotion qui affleure avant même qu’elle ne s’engage dans la relation avec l’autre. La colère a un objet : on est en colère contre quelqu’un ou quelque chose. Alors que la rage est un état avec soi-même. C’est un état indéterminé. On est en rage contre tout. »

D’où cette violence généralisée ?
D. M.
 : « L’explosion de rage est une explosion orgiaque : on meurt et on tue les autres. Le modèle, c’est ce pilote allemand qui précipite son avion sur une montagne. À ses yeux, les 300 personnes qui étaient dans l’avion n’étaient pas des personnes, mais des objets au service de sa toute-puissance narcissique. Et lui même ne comptait plus. Aux États-Unis, ces jeunes qui prennent un flingue et descendent tout le monde, ce sont des actes de destruction de soi et des autres. Ce que les anciens appelaient la fureur. »

Comment les parents peuvent-ils prévenir ces explosions?

D. M. : « Par l’empathie. L’empathie, c’est la reconnaissance par l’autre, c’est la considération : ‘Je t’écoute, je ne partage pas nécessairement ton avis, mais je comprends tes arguments’. Et sur le plan affectif : ‘Je vois bien que tu es en colère, mais explique-moi pourquoi tu es en colère’. La rage, c’est la tension de l’isolement, et l’empathie, c’est ce qui ramène dans la relation humaine.
L’adolescence, c’est la période de la fluidité et de la plasticité, la période où on peut changer et évoluer. Si la rage, avant qu’elle n’explose, est reconnue par l’autre qui dit à l’adolescent : ‘Je vois bien que tu es très en colère, viens, on va essayer d’en faire quelque chose, on va dessiner, taper sur une batterie, on va courir’, si l’adolescent est aidé, il peut exprimer sa rage dans un acte créatif. Et la créativité, c’est l’acte singulier qui est la signature de l’individu. Quand on est créatif, on a une signature individuelle. Donc, tous les adolescents sont dans une course à l’échalote de leur créativité. Parce que, grâce à elle, ils vont être reconnus comme individus. Mais s’ils n’ont pas de don, ne sont pas accompagnés et vivent dans une famille où on ne cesse de leur dire qu’ils sont cons, et dans une société qui les dévalorise, pour des raisons ethniques ou autres, alors là, ils pètent les plombs et se disent qu’ils peuvent être au moins géniaux dans la destruction. »

Vous faites allusion à ces très jeunes qui optent pour le passage à l’acte terroriste ?
D. M.
 : « Aujourd’hui, un certain nombre de jeunes qui sont pris dans cette spirale de la dévalorisation, de la perte d’estime d’eux-mêmes, de l’humiliation, choisissent la voie du génie destructeur. Si la société ne satisfait pas leur besoin de reconnaissance, ils peuvent devenir des bombes potentielles parce qu’ils ne peuvent trouver les voies de leur propre créativité. De tout temps, quelques adolescents ont fait ça. Mais, aujourd’hui, il leur suffit de se retirer dans leur chambre et d’aller sur internet où un séducteur va leur chanter : ‘Je t’ai reconnu, toi, tu es quelqu’un de bien, tu as des grandes choses devant toi’. Les pervers narcissiques tentent de dominer l’autre par la séduction et dès que l’autre fait mine d’indépendance, ils deviennent violents. Les radicalisés sont tous tombés sur des pervers narcissiques, des séducteurs comme cet ancien éducateur passé à Daesh et qui a déjà à son actif trois terroristes, celui qui a tué un couple de policiers, celui qui a égorgé un curé et celui qui commis l’attentat de Nice avec son camion. D’un côté, ils promettent le paradis, de l’autre, ils imposent la frustration : ‘Tu ne baiseras plus, tu ne boiras plus, tu ne fumeras plus’. Cette frustration exacerbe la rage qui va être l’instrument de la radicalisation violente et, en même temps, elle restaure un sentiment d’estime de soi puisque le jeune a triomphé de ses pulsions. Le piège est parfait. »

Propos recueillis par Michel Gheude

La question

Faut-il revenir à l’autorité pure et dure alors qu’on l’a tellement vilipendée ?

Attention à ne pas confondre autorité et autoritarisme. S’il y a bien quelque chose de négatif dans l’éducation, c’est l’excès. C’est ce qui distingue l’autoritarisme de l’autorité qui est un régulateur social indispensable, mais dans la nuance et la modération.
Quand un enfant a fait une bêtise ou a désobéi, il faut voir la part d’autonomie que l’enfant a mise en jeu dans cette désobéissance. S’il n’a pas pris trop de risques, le parent fait usage de son autorité. Il pardonne et lui dit : ne recommence pas. Mais si le parent considère que toute désobéissance est un désaveu de sa posture, il sanctionnera dans tous les cas. Et ça, c’est de l’autoritarisme. L’autorité est ouverte sur l’autre, l’autoritarisme ramène à soi.

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