Vie de parent

« Quand on entend et voit tout ça, est-ce que ça vaut encore la peine d’éduquer nos enfants ? » - Jean-François Guillaume, sociologue de l’éducation à l’ULg

Avant, ce n’était pas mieux, mais c’était plus simple. Achat de maison, plein emploi, prospérité économique… ça ne sert à rien d’idéaliser ce bon vieux temps, car il est aussi la conséquence d’une série d’évènements horribles.

« Quand on entend et voit tout ça, est-ce que ça vaut encore la peine d’éduquer nos enfants ? » - Jean-François Guillaume, sociologue de l’éducation à l’ULg

► Plus laxistes les parents ?

Aujourd’hui, il coexiste plus de modèles éducatifs qu’il en existait il y a cinquante ans. Un parent de 2018 peut être attaché à l’ordre, à l’expression, à la créativité, à la rigueur, etc. Chacun est invité à s’exprimer, à prendre sa place dans la collectivité. Le modèle de l’enfant propre, obéissant… le bon petit soldat d’après-guerre au sens propre, comme au sens figuré - parce que oui, on formait vraiment des soldats - n’est plus, même si certaines classes sociales y sont encore attachées. Ils constituent une diversité qui fait partie d’un ensemble mainstream consacré au bien-être. Le parent n’est donc pas plus laxiste. Il a plus de choix.

► Moins respectueux, l’enfant ?

Comme je vous le disais dans l’article Est-on en train de créer une génération de petits cons ?, j’ai beaucoup de mal avec la notion de respect qui est galvaudée. Elle occulte les fautes, qui vont du manque de politesse à l’infraction d’une loi pénale. Depuis 1989, l’enfant bénéficie de droits. Et encore aujourd’hui, ce n’est pas simple à assimiler. Beaucoup d’adultes ne comprennent pas que l’on n’est plus dans une relation de pouvoir avec son enfant. Les règles s’établissent en famille. C’est une révolution semblable à celle du couple. Aujourd’hui, dit-on que les femmes sont moins respectueuses ? C’est la même chose avec les enfants.

► Les enfants ont-ils moins peur de l’autorité ?

Ron Lesthaeghe, professeur émérite de l'Académie royale flamande, m’a dit un jour : ‘La figure patriarcale s’est effondrée avec le mur de Berlin’. J’aime bien cette idée. Toutes les institutions ont perdu de leur pouvoir. La première à lâcher, ça a été l’Église. Aux personnes à s’autogérer sur le droit moral. Donc bien sûr, la famille suit, en Mai 68. Elle se redéfinit. Elle explose. Elle contrôle sa fécondité. Puis l’armée capitule, et derrière, l’école qui ne fait plus office de zone sacrée. Progressivement, le patriarcat perd du terrain. Et l’impact se fait ressentir dans l’éducation. Moins rigide. Plus ouverte. Ce qui ne veut pas dire que l’enfant soit moins cadré : il l’est avec d’autres valeurs.

► Les parents font-ils trop attention à leurs enfants ?

Il se juge par rapport à quelle norme, ce « trop » ? Les parents d’aujourd’hui sont dans une recherche de validation permanente. Mais à qui se référer ? Au droit ? À la psychologie ? Qui peut répondre à cette question de trop d’attention ? Peut-être qu’on n’a pas assez de temps, aussi. Toutes ces injonctions montrent que, au quotidien, le métier de parent n’est pas facile. Il est assurément plus complexe que dans le passé.

► Plus individualistes, les familles ?

Aujourd’hui, chaque famille doit constituer son propre registre. Il y quarante-cinquante ans, les aspirations étaient plus collectives. On visait le progrès global. On visait l’émancipation. Alors peut-être que nous sommes dans un entre-deux. Dans le cadre de l’actuel panel citoyen, un participant a utilisé l’expression « jeunesse durable ». J’aime bien cette idée. Les parents d’aujourd’hui sont peut-être suspendus entre deux âges. Ils savent de quoi ils se sont affranchis. Ils savent qu’ils doivent penser à une forme d’organisation de vie moins liée à des marqueurs sociaux et plus liée à une forme d’organisation individuelle. Les moments de vie sont de moins en moins balisés. Il y a donc toute une série d’épreuves, toute une série d’enjeux à affronter avant de se dire : « Ça y est, je suis devenu le parent auquel j’aspire ». Est-ce que c’était mieux quand tout cela était plus cadré ? C’était plus rassurant. Mais ne rêvons pas trop vite à un retour d’institutions plus fortes.

Ce que ces dernières années ont appris au Ligueur

Les « parents d’aujourd’hui »… Si on se réfère aux grimoires du Ligueur et que l’on rouvre des exemplaires de 1968-69, votre magazine évoquait déjà ces fameux « parents d’aujourd’hui ». Si tout se déroule bien, dans un demi-siècle, un journaliste du Ligueur consultera ces quelques pages de 2018 et s’amusera à son tour de la formule. Vous êtes tout de même conscients de redéfinir le rôle. Vous avez connu, pour une majorité, les mamans aux fourneaux en charge de l’éducation, préposées aux corvées quotidiennes, aux courses, aux devoirs, etc. Et les papas qui… euh… s’occupaient à merveille de leur téléviseur. Toutes et tous, peu importe vos horizons, vos origines, vous nous dites que vous ne voulez plus de ça. Les pères veulent jouer un rôle plus important. Et les mères leur cèdent la place, parfois avec une circonspection… justifiée ! Le tout donne une société caduque. Qui doit se réinventer. Hyper compliquée. Hyper impliquée aussi. Avec des moments incroyables où deux papas, chacun avec son porte-bébé, se saluent chaque matin sur la route de l’école. Cette scène était inenvisageable il y a à peine trente ans. Oui, c’est dur. Oui, on court. Vous nous le dites tous les jours, sous différentes formes. Mais lorsque les pères et les mères, le soir, prennent le temps de regarder leurs enfants dormir sereinement, tout prend plus de sens. Et cette « jeunesse durable » des parents d’aujourd’hui prend des airs de révolution.

Yves-Marie Vilain-Lepage

À LIRE

  • Les lois naturelles de l’enfant, Céline Alvarez (Les arènes).
  • Les enfants difficiles (3-8 ans), sous la direction d’Isabelle Roskam (Mardaga).
  • Mon ado, ma bataille, Emmanuelle Piquet (Payotpsy).