Vie de parent

Que cache la peur de ne plus être aimé
par son enfant ?

Imaginez la scène. Samedi, fin d’après-midi, vous êtes occupé·e à trier du linge dans le salon. Votre père, le grand-père, lit dans le fauteuil, à moitié assoupi, quand tout à coup déboule votre fils, 5 ans, en larmes.
Au fait des trucs et astuces en matière éducative livrés dans votre magazine préféré, vous vous accroupissez pour être à sa hauteur et prendre le pouls : « Tu es triste. Qu’est-ce qui se passe ? ». Une fois le conciliabule terminé, vous surprenez votre père, sourire en coin, un brin moqueur : « Si tu crois qu’on prenait de telles précautions avec moi. Mes parents ne se préoccupaient pas de savoir si j’étais triste ou joyeux ».
Et c’est vrai. La prise en compte des émotions des enfants est relativement nouvelle. Isabelle Taquin, psychothérapeute, le confirme : « Hier, on cherchait à élever des enfants sages et polis. Aujourd’hui, on veut des enfants épanouis ».

Que cache la peur de ne plus être aimé par son enfant ?

Au revoir tristesse

Le parent a peur des émotions négatives de son enfant. Il cherche à les éviter. Derrière cette peur se cache l’envie de maintenir une relation de qualité. Un peu comme si l’enfant fâché risquait de ne plus l’aimer et que la relation s’en trouverait altérée. Qui n’a jamais essuyé le fameux : « Je ne t’aime plus ? ».

« C’est assez enfantin, mais le parent a peur de ne plus être aimé par son enfant fâché. Si j’ai peur qu’il ne m’aime plus, alors ça existe. De la même manière, lorsqu’un enfant a peur du noir et qu’on commence à ouvrir tous les placards, à regarder sous le lit, alors on fait exister le fantôme », analyse Isabelle Taquin.

Bonne nouvelle, au fil de son développement, vers 7-8 ans, l’enfant va apprendre à nuancer son jugement. Mais quid du parent ? La confusion entre un enfant fâché, frustré et un enfant qui ne l’aime plus induit des effets pervers. Comment réagir face au couperet du jugement ? Si le parent prend la menace au pied de la lettre, alors il ouvre une brèche et l’enfant pourra s’y engouffrer. Au contraire, le parent peut signaler à l’enfant qu’il a le droit d’être fâché et ne pas y accorder trop d’importance.

Bonjour bonheur

Chercher à éviter les émotions négatives peut mener loin. Jusqu’à la quête (vaine) du bonheur idéal, ce Graal tant convoité comme le confirme ce témoignage de Florence, Wavrienne de 35 ans et maman de deux enfants : « Ma première crainte, c’est de ne pas en faire un enfant heureux, bien dans ses pompes. Si mes enfants sont heureux, alors j’ai le sentiment d’avoir réussi mon job de parent ». Comme Florence, le parent prend son rôle très à cœur, mû tout entier par cette ambition de rendre son enfant heureux.

Si l’on revient à la scène de départ, l’enfant est triste. Et alors ? Tout le monde a des états d’âme, parents et enfants compris. On peut aussi accepter les émotions comme elles viennent et, si possible, les recycler dans des comportements constructifs.

Toutes les émotions sont bonnes à prendre

Les émotions ont leur utilité. Éprouver une émotion, la reconnaître, c’est se sentir exister, c’est améliorer son estime de soi. C’est aussi la possibilité d’écouter à tout moment sa boussole intérieure pour mieux se connaître, savoir ce qui est juste et bon. Personne n’a envie de déclencher chez autrui une émotion négative, encore moins chez son enfant, mais toute émotion le rend humain.

Dans son livre Entre parent et enfant (l’Atelier des parents), Haim Ginott, enseignant et psychologue, reconnaît l’intérêt des émotions, quelles qu’elles soient : « Selon moi, les pleurs et les rires des enfants sont aussi importants les uns que les autres. Je ne voudrais pas priver l’enfant de sa déception, de son chagrin ou de sa douleur. Les émotions anoblissent le caractère. Plus on ressent des émotions profondes, plus on devient humain ».

Des règles pour vivre en société

Vouloir le bonheur de son enfant comme perspective de vie est une chose. Aspirer à ce que cet état soit permanent en est une autre. L’enfant a besoin d’un cadre pour être sécurisé. Et ce cadre fixera nécessairement des règles, qui seront autant de repères pour l’enfant. Si ces règles amènent de la frustration, cela fait partie du lot. À nouveau, le fait de reconnaître la frustration et de pouvoir l’exprimer permettra à l’enfant de mieux la gérer.

Claude Halmos, essayiste et psychanalyste française, l’observe dans sa pratique : « Aujourd’hui, c’est l’absence de repères et de limites qui, le plus souvent, empêche les enfants de se développer normalement. Le malentendu vient de la croyance que toute autorité serait répressive et d’une mauvaise lecture de Françoise Dolto. Elle a posé que l’enfant était une personne à respecter, mais a affirmé aussi qu’il avait un besoin vital d’éducation. On l’a oublié et on vit dans la peur de casser, si on l’éduque, sa personnalité. Tout cela fait que les parents ne se sentent plus de légitimité ».

Là aussi, il y a un risque de confusion entre faire preuve d’autorité et être autoritaire. L’autorité parentale, c’est demander à son enfant qu’il mette son imperméable lorsqu’il pleut. L’autoritarisme, c’est lui imposer l’imperméable vert qu’il déteste alors qu’il en a d’autres.

L’autorité parentale est nécessaire. L’enfant a besoin d’intégrer des règles et des codes pour vivre en société. Et c’est le rôle du parent de lui transmettre ces règles de vie, de lui fixer des limites. De l’éduquer. De l’élever. Forcément, cela passe aussi par des conflits et frustrations. Et c’est bien là toute la difficulté du rôle de parent. Celle de doser l’autorité parentale, de chercher un équilibre entre le bienfait des règles et la saveur d’une certaine liberté. Celle de le rappeler à l’ordre quand il va trop loin et de le laisser choisir quand cela s’y prête. Celle aussi d’apprendre à différentier l’essentiel de l’accessoire. D’interroger dans son for intérieur ce qui est bon et juste.

Et tant pis s’il faut batailler un peu, essuyer des larmes ou tempérer des crises. C’est le lot de chaque parent - Tiens, bonjour tristesse. C’est toi ? Et garder dans un coin de sa tête toujours : être fâché, ce n’est pas ne plus aimer.

Clémentine Rasquin

L’avis de…

Florence Hermans, psychologue

Ce qui peut aider à faire face plus sereinement aux manifestations des frustrations de ses enfants, c'est d'être soi-même au clair avec les raisons qui justifient notre attitude. « Pourquoi cette règle, au juste ? Est-ce pour la sécurité de quelqu'un ? Par crainte d'être jugé trop permissif ? Pour faire comme tel ami, tel autre parent ? Etc. ».
En clarifiant notre cadre, on le rend plus solide et consistant. On peut alors plus facilement s'y référer pour traverser les moments de crises. Et, idéalement, diminuer le poids de nos propres souffrances sur nos enfants.
Sur le thème de la colère des parents, je recommande vivement le livre de Faber et Mazlish : Parents épanouis, enfants épanouis (Éditions du Phare).

La sélection du Ligueur

Parler émotions avec vos enfants

Des livres :

► La couleur des émotions, Anna Llenas (Quatre Fleuves) : jaune quand il est joyeux, vert quand il est serein, gris quand c’est la peur, rouge lorsque la colère est là… Le petit monstre en voit de toutes les couleurs. Heureusement, son amie à couettes l’aide à y mettre de l’ordre et à reconnaître ses émotions.
► Grosse colère, Mireille d’Allancé (école des loisirs) : Robert est très en colère, il est prié d’aller dans sa chambre et de n’en redescendre que lorsqu’il sera calmé. Mais sa colère prend de plus en plus de place jusqu’à faire sortir de lui un énorme monstre tout rouge. Heureusement, il devient ensuite tout riquiqui.

Un jeu :

►  Le langage des émotions. 78 cartes à jouer pour décoder la palette des émotions et l’associer au terme juste pour bien l’exprimer.