Vie de parent

Quel confinement
pour les enfants placés ?

Qui dit confinement, dit retour à la maison. Mais qu’en est-il des enfants placés qui n’ont pas de maison ? Certains ont été confiés aux familles du personnel des institutions. Bonne ou mauvaise chose ? À situation exceptionnelle, réaction exceptionnelle…

Depuis sa publication, cet article a été enrichi de la réaction du conseil d'administration de la pouponnière dont il est question ici. Elle est à lire en fin de publication.

Quel confinement pour les enfants placés ?

Raphaël [nom d'emprunt] a 3 ans et demi. Il a été placé dans la pouponnière les Cerfs-Volants, à Schaerbeek, à 9 mois. Les services d’aide et de protection de la jeunesse avaient jugé ses parents inaptes à s’en occuper. Raphaël a toujours des parents, mais ceux-ci ne sont pas capables de l’élever. Il réside donc avec 23 autres enfants dans un service, appelé « pouponnière », en attendant qu’on lui trouve un nouveau milieu de vie pour plus tard (qui pourra prendre la forme d’une réintégration familiale, d’un accueil dans une nouvelle famille, ou d’une adoption). Ses parents viennent toujours le visiter et continuent d’entretenir une relation avec lui, mais à distance.

Depuis le 25 mars, et compte-tenu des mesures de confinement, Raphaël a déménagé. Il vit désormais, et jusqu’à la fin du lockdown, chez sa puéricultrice Géraldine [nom d'emrpunt] qui, par ailleurs, a deux filles de 4 et 7 ans, et une belle-fille de 6 ans. Il découvre une famille, une maison, de nouvelles habitudes, qu’il n’avait pas aux Cerfs-volants.

L’impossible confinement pour les pouponnières

Les pouponnières sont des services d’accueil spécialisé de la petite enfance (SASPE) qui ont notamment pour mission d’accueillir des enfants de 0 à 6 ans qui ne peuvent pas ou plus être pleinement pris en charge par leur famille. Elles sont subsidiées par l’Office de la Naissance et de l’Enfance (ONE) et par les villes et dépendent également du ministère de l’Aide à la Jeunesse.

Pour ces institutions, l’annonce du confinement a été terrible. Étant donné qu’elles constituent un vrai milieu de vie pour les enfants, qui y résident 24 heures sur 24, le télétravail est impossible. Elles ne pouvaient pas arrêter leur activité. En outre, puisque les écoles ont fermé, elles se sont retrouvées avec plus d’enfants à garder en journée. Certaines ont engagé du personnel supplémentaire sur fonds propres. D’autres n’en étaient pas capables financièrement. Elles ont donc confié les enfants aux membres du personnel.

La moins mauvaise des solutions

Alain Vogel est le directeur de la pouponnière les Cerfs-volants. Il explique : « Le 12 mars, j’ai proposé un fonctionnement décentralisé pour la pouponnière. Le tribunal de la jeunesse a marqué son accord, mais l’ONE a refusé, estimant qu’on était subsidié pour que l’institution reste ouverte. Le 13 mars, j’avais deux malades . Le 14, cinq. Le 15, huit. Finalement, et vu la situation, on est passé en force le 25 mars. Nous avons dit que nous n’avions pas d’autres solutions et nous avons fermé les Cerfs-Volants. Tous nos enfants sont chez un membre du personnel avec la consigne que ces familles ne peuvent pas sortir. Moi et mon équipe, on passe tous les jours voir les 24 enfants et on adapte au niveau médical s’il le faut. Les visites des parents sont désormais interdites. D’ailleurs, pour certains d’entre eux, c’est très compliqué d’imaginer que leur enfant est dans une autre famille. Mais nous n’avions pas le choix. Officiellement, nous n’avons pas eu d’accord de l’ONE, mais nous n’avons pas non plus eu de désaccord. Ils voulaient que j’obtienne les certificats de bonne vie et mœurs de membres des familles de mon personnel, ce qui était irréalisable dans ces temps de crise. À situation exceptionnelle, réaction exceptionnelle. C’était la moins mauvaise des solutions ».

Un personnel admirable

L’équipe des Cerfs-Volants est composée de 27 travailleurs pour 24 enfants. Chaque membre du personnel a donc accueilli un enfant. Géraldine est la puéricultrice qui héberge Raphaël. Sa famille est recomposée. Une semaine sur deux, ses deux filles et celle de son compagnon les rejoignent. L’autre semaine, ils sont seuls avec Raphaël.

« Nous avions préparé nos filles avant que Raphaël arrive. Elles savent quel est mon travail. Je leur ai dit que la pouponnière devait fermer. Le jour de sa venue, elles ont été charmantes avec lui. Il était un peu plus vulnérable. Ma plus petite fille, qui a 4 ans, a tout de suite noué des liens. Il vit des vrais moments de famille. Mais nous devons lui apprendre pas mal de choses. L’environnement auquel il est habitué est totalement différent. Aux Cerfs-Volants, il était toujours en collectivité, se déplaçait uniquement dans un grand salon (environ 8 mètres sur 3) délimité par des barrières pour enfants. Ouvrir et fermer une porte, il ne connaît pas. Ici, il se retrouve dans une maison, doit faire attention aux objets, monte et descend les escaliers… et puis nous avons un chat. Au début, Raphaël en avait peur. Aujourd’hui, il adore, il demande après lui. Mais de manière générale, la dynamique avec mes enfants se passe très bien, je suis fière de mes filles. »

Une expérience de vie

Enfin, si le retour de Raphaël à la pouponnière posera certainement des questions, sa présence actuelle au sein de la famille de Géraldine est loin d’être une charge. « C’est sûr que c’est un enfant en plus, que certains moments sont plus épuisants. Mais quand je vois son visage illuminé et le bienfait qu’il apporte à la vie de famille, je ne regrette rien. C’est une expérience de vie, pour lui, pour nous, et pour les enfants ».

Et après ?

Si cette solution temporaire est la moins pire, Alain Vogel ne cache pas ses craintes pour la suite. « Si le confinement se prolonge, il risque d’y avoir des conséquences sur les enfants, qui pourraient s’attacher à leur nouvelle famille. Nous anticipons donc et travaillons déjà leur retour en institution ». 

Concrètement, Géraldine réexplique par exemple tous les jours la situation à Raphaël. « Je lui dis qu’il ne retournera pas tout de suite au Cerfs-Volants, mais que cela arrivera. Je lui parle du virus. Et nous gardons un contact vidéo avec les autres puéricultrices et tous les petits copains de la pouponnière. Lors des appels vidéo, les autres puéricultrices rappellent à nouveau à tous les enfants qu’ils reviendront tous aux Cerfs-Volants. Par ailleurs, je lui parle tous les jours de sa maman, je lui dis qu’il la reverra quand il retournera aux Cerfs-Volants, qu’on ne sait pas encore dans combien de dodos, mais que cela arrivera ».

Alix Dehin

ADDENDUM

Après avoir lu cet article, le conseil d'administration des Cerfs-Volants a tenu à apporter ces précisions.

Les Cerfs-Volants s’adaptent au contexte de crise et continuent à travailler…

Les Cerfs-Volants, c’est une communauté d’une cinquantaine de personnes vivant sous le même toit, et dont la moitié de ses membres (les puéricultrices) entrent et sortent chaque jour, prennent les transports en commun, côtoient d’autres personnes étrangères à la pouponnière.

Ce sont précisément les conditions de brassage qui aident à la propagation de l’épidémie. Évidemment certains sont tombés malades, puis d’autres, et la poursuite des activités dans notre maison est devenue de plus en plus difficile. L’ONE nous a généreusement proposé un subside extraordinaire pour engager du personnel, mais, en situation de confinement, nous n’avons pas su comment faire, tout du moins à court terme (trouver les bonnes personnes ? Les former ? S'assurer de leur état de santé ?). Nous avons donc décidé de délocaliser temporairement la pouponnière en répartissant les enfants chez les puéricultrices (un enfant par foyer), sauf ceux qui ont pu, par chance, rentrer dans leur propre famille. Cette idée généreuse est née au sein du personnel lui-même qui en a fait la proposition au conseil d’administration.

Après mure réflexion, cette solution a été approuvée. Une procédure très précise a été mise en place, tant sur le plan légal et règlementaire que pédagogique. Celle-ci garantit un contact quotidien entre l’équipe de direction et les accueillant·e·s. Tout ce qui est possible est mis en œuvre pour conserver un lien entre les enfants et leurs parents naturels (privés du droit de visite par le confinement). Merci au Ligueur de nous soutenir en faisant connaître nos difficultés.

Pour le conseil d’administration

Pierre Scalliet, président.