6/8 ans

Qui gronde qui ?

Votre enfant se fait enguirlander par un autre adulte que vous, sous vos yeux. Ce petit être que vous avez le devoir de protéger est là, vulnérable, en train de se faire passer un sacré savon. Vous ne pouvez rien faire d’autre qu’abonder. Pourquoi ? Parce que, en général, il ne se fait pas réprimander pour rien. Comment réagir, bien expliquer au poussin ce qui se passe et éviter que cela ne se reproduise ? On vous le dit sans vous gronder, appuyé par l’expertise d’Isabelle du Castillon, psychothérapeute.

Qui gronde qui ?

Après une bonne journée, vous allez chercher votre enfant, en sifflotant dans les rues ensoleillées. Vous arrivez à l’école, retrouvez votre petit, discutez avec les autres parents. On rigole, on taquine, mais, sans crier gare, la chair de votre chair blesse accidentellement son (sa) meilleur(e) ami(e).
Spasme. Drame. Vous voilà couvert de honte - accessoirement embêté pour l’autre môme - et, d’un coup, votre coupable de minot se prend une volée de bois vert par le parent de la victime qui ne peut contenir sa rage. Le ciel vient juste de s’assombrir et, très vite, il pleut à grosses gouttes. Dur.

Ambiance électrique

Exposez le cas de figure ci-dessus et vous verrez que le sujet fait débat entre parents. Allons plus loin. Une sortie de gym. Philibert rentre gentiment avec sa fille Émilie, 4 ans, de sa supercopine Marta, elle-même accompagnée de sa maman Solène, un tantinet de mauvaise humeur.
« L’ambiance était un peu hystérique », raconte le papa encore remué. Émilie joue avec un bâton un peu distraitement. Son père lui ordonne plusieurs fois d’arrêter. Elle n’écoute pas. Soudain Marta passe derrière et se prend un coup. Une énorme bosse apparaît sur son front. C’est là que Solène pète les plombs : « Elle s’est mise à hurler sur ma fille que je venais juste d’engueuler et qui était donc en larmes. »
Solène continue de plus belle. Le papa n’arrive pas à la calmer. Il se retrouve impuissant. Que faire ? Isabelle du Castillon, psychothérapeute qui travaille régulièrement avec les enfants, nous dit : « Dans ce genre de situation, il est important de bien mesurer l’intention et la colère du parent. Sa réaction est juste s’il y a danger. Moins s’il y a hystérie, vengeance ou règlement de compte. »
Philibert, le papa, s’en veut d’être resté impuissant. Il n’a pas su comment réagir et a le sentiment de ne pas avoir trouvé les mots justes ni avec sa fille, ni avec Solène. «Tout cela est une question d’assertivité, à savoir comment est-ce que l’on exprime les choses. Tout d’abord, la culpabilité n’est jamais bonne conseillère. Il faut accepter ses réactions. Dans cette situation, le comportement de Solène est inadéquat et disproportionné. Il est important de relativiser les faits, de laisser parler l’enfant par la suite plutôt que de le noyer de mots. ‘Comment tu as trouvé la réaction de Solène ? Je l’ai trouvé excessive, et toi ?’. Ou un simple ‘J’ai vu que tu ne l’avais pas fait exprès, mais tu dois faire attention la prochaine fois’. »
La spécialiste insiste sur le fait de rassurer son petit, de partager son ressenti avec lui et de pouvoir écouter ce qu’il a à dire. Il est important de sonder l’écho que tout cela a chez lui. Il ne faut pas hésiter à bien déplier la situation.

Règlement de compte musclé

On reste dans l’ambiance survoltée. Deux copains de 8 ans jouent au basket. Comme d’habitude - au grand dam de Pier -, Tim gagne. Ils rentrent ensemble dans la famille de ce dernier. Les parents de Pier sont présents également. Tim fanfaronne, envoie des piques. Pier n’en peut plus, il se saisit d’une bûche dans le jardin et poursuit son rival.
Pour mettre fin à cela, le papa de Tim attrape Pier, le colle au mur, laisse exploser sa rage, balance tout un tas de remarques sur la façon dont il est éduqué et sur le laxisme de ses parents. Ouch ! Consternation dans l’assemblée.
« Le problème, dans ce cas de figure, c’est la remise en question brutale de l’autorité des parents. Il est évidemment très indélicat de mettre en lumière le fait qu’ils ne jouent pas leur rôle, sous le joug de la colère. Le père et la mère sont démissionnaires ? Tant pis, il faut les prendre tels quels. Les différences liées à l’éducation sont souvent au cœur des conflits des amitiés parentales », nous apprend la thérapeute.
Calmons-nous un peu. Martine raconte l’histoire un peu plus tempérée de sa fille Suzanne, 6 ans, qui est la cible d’attaques répétées de la brute de l’école. Chaque soir, elle lui expose de nouveaux bleus. La maman fonce voir la maîtresse. La situation ne change pas. Elle décide de guetter la mère du bourreau et lui demande l’autorisation d’aller remonter les bretelles de son tortionnaire d’enfant.
« Si le parent est d’accord, très bien. Un adulte peut faire une remontrance à un enfant qui n’est pas le sien. ‘Tu ne peux plus taper, ma fille en assez’. Tout dépend de l’intention. Des remarques du style, ‘Tu es un sale garçon’ ou ‘Tu es méchant’, cela ferme le dialogue. Le petit ne peut plus rien dire. Les plus âgés n’en ont parfois rien à faire. Mais dans certains cas, l’impact peut être plus percutant venant d’un autre adulte. Il faut toujours se demander comment le gamin comprend la chose. Ce genre d’intervention est toujours très délicat. L’idéal, c’est quand même de permettre à son enfant de pouvoir se défendre seul. N’oublions pas que, pour devenir un individu, un enfant a besoin d’un glaive. Moins d’un papa ou d’une maman qui dresse un cordon de sécurité permanent. »

Comment dépasser ces gronderies ?

Ces différents cas de figure nous disent que la question des remontrances est très complexe. Cela peut corser différentes équations très fragiles. Si on agit, il faut le faire avec tact. Tout est question de contexte et de cohérence. Mais après ? Pas facile de repartir du bon pied après de telles épreuves. Les parents n’aiment pas voir leur enfant se faire réprimander et encore moins voir leur rôle remis en question.
Il arrive même que les vexations soient indépassables. Alors, que fait-on dans ce cas ? « On se parle. On y met de l’humour. On s’invite. On dédramatise. Attention, s’il y a des petites tensions, des comportements irrationnels, il n’y a pas forcément grand-chose à soigner. Demandez-vous ce qu’il y a à reconstruire. Des parents de copains ne doivent pas forcément devenir amis. »
Mais alors, cette mésentente risque de polluer les relations entre les petits ? La thérapeute rassure : « Absolument pas. Les enfants ont la magie de l’intimité. Il faut les laisser faire, ne pas chercher à intervenir dans la relation. On dit que si les parents s’entendent bien, les petits s’entendent bien. Quand ça marche, c’est génial. Ça facilite les choses. Mais dans le cas contraire, ça ne changera en rien quelque chose à leur amitié. »
Les adultes n’ont donc aucun pouvoir sur les copinages de leurs enfants, si jeunes soient-ils. C’est fantastique et effrayant à la fois. Impossible de savoir pourquoi ces petits diables bricolent et déconstruisent leurs attachements. Pourquoi est-ce si difficile de comprendre leurs choix, parfois aux antipodes des goûts des parents ? Peut-être parce que cela revient à reconnaître qu’ils leur échappent. Rageant !
Peut-être que pour mieux l’accepter et prendre de la hauteur, il est possible de méditer la conclusion d’Isabelle du Castillon à tout ceci : « Faites confiance aux petits et à leur capacité à comprendre, ils sont des chercheurs d’or ».

Yves-Marie Vilain-Lepage