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Qui sont les Tanguy ?

Au delà de la gentille comédie d’Étienne Chatiliez de 2001, un phénomène sérieux : Les Tanguy. Bien plus complexe que dans le film, différentes études montrent que les jeunes tardent de plus en plus à prendre leur envol. Et pendant ce temps, lovant leur petit·e bien au chaud, les parents s'inquiètent...

Qui sont les Tanguy ?

« Il faudrait affiner le concept de Tanguy, car, au départ, il s’agissait juste de reprendre le titre du film, rappelle la sociologue Marie-Noëlle Tenaerts. Mais c’était une des manières d’illustrer le phénomène, parce qu’il existe de nombreuses causes qui poussent le jeune à rester à la maison. »
En chiffres, 3 Belges sur 4, chez les 18-29 ans, qui ne quittent pas le nid familial. Le phénomène est en constante augmentation. Pourquoi ? La modification des conditions d’accès aux allocations d’insertion et l’allongement de la durée moyenne des études. Et ce phénomène Tanguy vous préoccupe chers parents.

Le succès des études

Dans son article Combien y a-t-il de ‘Tanguy’ en Belgique ?, l’économiste et ancien homme politique Philippe Defeyt expliquait qu’il n’était pas possible de « quantifier précisément le nombre de Tanguy [parce que] les données disponibles ne permettent pas de faire la part entre ceux qui 'traînent' pour diverses raisons à la maison et ceux qui y restent plus longtemps que ne l'auraient fait des jeunes appartenant à des générations précédentes, simplement parce que le taux d'accès à l'enseignement supérieur s'est accru ».
En effet, depuis un certain nombre d’années, les études universitaires sont de plus en plus accessibles pour de plus larges couches de la population, et notamment les femmes. Les jeunes entrent plutôt dans la vie active à 24-25 ans alors qu’il y a un demi-siècle, la majorité se lançait dans le boulot dès 18 ans, voire plus tôt. Désormais, les enfants restent donc au foyer le temps de faire leurs études, et même plus longtemps, comme l’explique Marie-Noëlle Tenaerts : « Avant, l’école permettait d’avoir un emploi dès la sortie. Désormais, on se rend compte que ça ne suffit plus. »

Angoisse, NEETs et...nostalgie

Pour justifier le prolongement de l’expérience parentale, un autre motif régulièrement évoqué est l’angoisse. Les différentes crises que la société traverse, le sentiment d’insécurité ou encore l’individualisation peuvent pousser les jeunes à rester bien à l’abri de l’inconnu.
Pas très loin de ce ressenti, on retrouve les NEETs, de l’anglais Not in Employement, Education or Training (Sans emploi, éducation ou stage). « Ceux-ci forment encore une autre catégorie qui ressent un sentiment d’anomie par rapport à la société : à quoi bon faire des études ? À quoi bon quitter le domicile familial ? À quoi bon faire quelque chose d’autre ? », éclaire Marie-Noëlle Tenaerts.
Dans un esprit quelque peu semblable mais beaucoup plus positif envers le « bel âge », certains expliquent que les jeunes bénéficient également de la valorisation actuelle de leur âge d’or. La recherche du bonheur individuel et la nostalgie de la jeunesse éprouvée par les adultes laissent ainsi un peu de mou à leurs chérubins. Ces derniers profitent dès lors de leur fraîcheur pour vivre à fond ce qui leur arrive sans se préoccuper de payer les factures ou de participer à ces affreuses réunions de voisinage.
Parfois, ils prennent même une place tellement importante dans la famille qu’ils viennent se greffer au couple de parents, et quand ceux-ci sont divorcés, l’enfant peut même aller jusqu’à jouer un rôle de complément pour son père ou sa mère.

Courbe inverse au mariage

Pour cerner la thématique dite du Tanguy, il faut bien comprendre que ce phénomène concerne en bonne majorité une partie de la population qui dispose de capitaux culturels et économiques supérieurs. « C’est plutôt un public nanti, résume Marie-Noëlle Tenaerts. Ils peuvent se permettre de dire ‘Je reste chez mes parents’ parce qu’ils s’entendent bien avec eux, qu’ils ont tout ce qu’il faut dans leur chambre et qu’ils n’ont pas trop de pression pour s’en aller puisqu’ils ont le temps pour trouver… »
Selon le psychologue Pascal Janne, le phénomène du jeune à la maison va donc en augmentant. « Avant, on avait des Tanguy facilement identifiables. Maintenant, ils sont tellement nombreux que ça commence presque à rejoindre la norme. C’est un peu l’inverse du phénomène du mariage : avant, tout le monde passait par là, maintenant, ça disparaît de plus en plus. »
Malgré tout, le Tanguy conserve toujours une connotation péjorative. « Cela stigmatise les jeunes dans une position qui semble être relativement confortable pour eux, mais qui exacerbe les difficultés propres à l’entrée dans la vie d’adulte, pense Marie-Noëlle Tenaerts. Et puis, toute étiquette est compliquée à porter, surtout quand il semble que ce n’est pas lié à un projet réel (et actif) de vie, que c’est une période transitoire. »

Peu de mesures préventives

Autre raison qui pourrait amener le jeune à devoir dire tous les soirs s’il soupe à la maison ou non : la conjoncture économique. Pour se payer un appartement seul - surtout dans les grandes agglomérations -, il faut en effet disposer d’un salaire fixe (et donc d’un boulot, tout se recoupe). Imaginons maintenant la situation d’un jeune couple qui se sépare, il est souvent bien plus évident de revenir à la maison parentale que de se saigner seul financièrement en mangeant des pâtes tous les soirs pour payer son loyer.
Dans son discours général, Pascal Janne se montre assez pessimiste par rapport à cette situation et regrette qu’il y ait « très peu de mesures préventives prises concernant le phénomène, alors que nous avons justement besoin de repérage. Les systèmes de soin et d’éducation devraient avoir les outils pour se rendre compte qu’un jeune se dirige dans cette direction-là… »
Car, dans la société actuelle, accepter de voir un jeune rester de manière intemporelle à la maison relève de la plus haute difficulté. La société cherche en effet à ramener le jeune le plus vite possible à l’emploi, quitte à réduire ses droits aux allocations du chômage…

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