Vie de parent

Rallongement du congé de paternité :
« En 10 jours, on a à peine épongé sa propre fatigue »

Plusieurs projets de loi sont en discussion en ce moment pour allonger le congé de paternité ou de naissance pour les co-mamans. Une nécessité pour plus d’égalité, car il y a une multitude de choses à gérer quand un bébé naît. Et pas rien que des tâches qui incombent à la maman. Le papa aussi peut y prendre part si on lui en laisse le temps.

Rallongement du congé de paternité : « En 10 jours, on a à peine épongé sa propre fatigue »

Il y a plusieurs propositions à la Chambre, au niveau fédéral, pour allonger le congé de paternité ou plutôt de naissance, car il concerne aussi les co-mamans. Aujourd’hui, il est de 10 jours facultatifs. Certains partis veulent l’allonger à 20 jours, d’autres à 25 jours, obligatoires ou pas, ou seulement une partie.

La Ligue des familles, elle, a lancé une pétition cet été. Et elle vise haut : 15 semaines, soit autant que les mamans employées (car les indépendantes, c’est 12 semaines). Elle a lancé sa pétition cet été. Pourquoi autant ? Eh bien parce qu’il y a une multitude de choses à gérer une fois que le bébé est là.

1. Le bébé

Ce n’est pas rien, une personne en plus dans la famille. Il faut tout lui apprendre, répondre à ses besoins, lui donner le bain, le nourrir, le cajoler aussi.

Pour s’en occuper aux côté de Johanna, Philippe, papa du petit Firmin, 11 mois a pris son congé parental dans les premières semaines après la naissance de son enfant. On rappelle en passant que le congé parental n’est pas fait pour cette période, mais pour plus tard, quand l’enfant grandit.

« C’est après trois semaines qu’on a commencé à prendre du plaisir et qu’on est sorti de tout ce qui est gestion »

Pour Philippe, il faudrait au minimum un mois pour le papa ou la co-mère. L’idéal serait trois mois. « En 10 jours, on a à peine épongé sa propre fatigue, nous confie-t-il en souriant. On a à peine rencontré son bébé. Lui-même n’a pas encore bien ouvert les yeux pour comprendre ce qui lui est arrivé. 10 jours, c’est vraiment trop court. Je dirais qu’à partir de trois semaines, on a commencé à faire des balades un peu plus longues, on a passé une journée à la mer… C’est après trois semaines qu’on a commencé à prendre du plaisir et qu’on est sorti de tout ce qui est gestion alimentaire, médicale, couches, etc. ».

Comme l’explique très bien ce papa, être présent dans les premières semaines ça permet de créer un lien avec son bébé. C’est chouette pour les parents, mais aussi pour l’enfant : ça lui permet d’avoir de meilleure capacité cognitive. Autrement dit, d’être plus intelligent dans les familles où le partenaire s’investit dans son rôle parental (quand partenaire il y a). Cette affirmation, elle vient d’une étude de l’OCDE.

2. Les tâches ménagères

L’Organisation mondiale de coopération et de développement économique ne s’arrête pas là. Elle dit aussi ceci : « Les recherches de l’OCDE ont montré que les pères ou co-mères qui prennent un congé de naissance sont plus impliqués dans les tâches de soin à l’enfant. Et cela a un effet sur le long terme : ils sont plus impliqués par la suite dans l’éducation et la vie de famille ».

Bref, les partenaires font plus les courses, lavent plus le linge, nettoient plus la maison et pas juste à la naissance du bébé, aussi plus tard, quand l’enfant grandit. Ce sont des tâches qui incombent encore majoritairement aux mamans… surtout quand papa repart après 10 jours travailler, c’est à elles de gérer tout ça.

3. Le post-partum

Se retrouver seule après 10 jours avec tout ça sur le dos : il y a de quoi faire déprimer les mamans ! Et c’est le cas de le dire puisqu’elles sont dans une période qu’on appelle le post-partum. Une sorte de 4e trimestre de grossesse où les hormones continuent de jouer les montagnes russes.

Notre papa Philippe s’en est aperçu à la sortie de l’hôpital. « Johanna était à la maison pour s’occuper de Firmin, mais aussi d'elle-même. Ce n’est pas évident de savoir quand on est seule à la maison : quand va-t-on faire de la kiné ? Quand va-t-on faire des contrôles pour soi ? D’autant plus qu’il faut attendre un mois après la naissance pour commencer à faire le bilan de ce qu’il s’est passé et ce qu’il faudrait faire ».

« On ne parle pas assez du retour de couches, de la chute d’hormones qui a un vrai impact sur le moral »

Pour le couple, il était très important d’être en équipe. « On a eu des moments de pétage de plombs de chaque côté où c’était important de pouvoir dire : prends-le tout seul, moi, je vais faire un tour dehors car j’en ai vraiment besoin. Et ça, on n’en parle pas assez. Surtout chez la maman : le retour des couches, la chute d’hormones qui a un vrai impact sur le moral. Et du coup, sur la disponibilité qu’on a pour son enfant ».

Ce papa le rappelle malgré l’évidence : avoir un être humain qui sort de son corps a quelques conséquences. Rappelez-vous, on en a beaucoup parlé au moment de la cérémonie des oscars 2020. Une publicité avait été interdite de diffusion. On y voit une maman qui se réveille en pleine nuit à cause des pleurs de son bébé. Elle a l’air exténuée. Elle va aux toilettes, elle porte une serviette hygiénique épaisse, une culotte en filet, elle a le ventre encore rond. Elle vient d’accoucher. Et en allant aux toilettes, elle tente de s’asperger une lotion en urinant.

Et bien, c’est ça la réalité des mamans : des douleurs au périnée ou à la cicatrice de la césarienne, des brûlures quand on urine, des pertes de sang qui ne sont pas encore des règles, des fuites urinaires, des seins douloureux. POur certaines femmes, on peut aussi parler des hémorroïdes, de la constipation, des crevasses… Bref, on est loin des images publicitaires de la maman toute pimpante qui sort de son lit.

« Chez nous, quand le père retourne travailler, il n’y a quasi plus que la maman ou éventuellement les grands-parents »

Tout ça, ce n’est pas facile à gérer et la présence du papa est plus que la bienvenue. Ça lui fera du bien à elle, mais aussi à lui pour mieux comprendre comment leur vie est modifiée. Une vision d’autant plus importante dans notre vision occidentale de la société, comme le fait remarquer Michèle Warnimont, sage-femme au gîte de naissance Le Cocon, à l’hôpital Erasme.

« En Occident, la société est basée sur la famille nucléaire contrairement à d’autres sociétés où il faut une communauté, un village pour éduquer un enfant. Chez nous quand le père retourne travailler, il n’y a quasi plus que la maman ou éventuellement les grands-parents. Le congé de paternité représenterait donc une aide conséquente pour la maman en postpartum. Il est important d’anticiper cette période à deux », explique la professionnelle de la naissance. Anticiper à deux, ça met du baume sur les lésions de l’accouchement et de s’enrober d’une douceur qui nous les ferait (presque) oublier.

4. La reprise du boulot

Chez nous, comme on est davantage centré sur la famille nucléaire, il semble donc logique que le papa puisse s’investir dans le soin à l’enfant et à la maman. Et les études montrent que quand le papa prend un long congé de naissance, la maman retourne plus vite au travail à temps plein et aura moins d’incapacité de travail sur toute sa carrière.

« Les femmes dont le/la partenaire a pris un long congé de naissance sont moins susceptibles de connaître une période d’incapacité de travail »

Des chercheurs du département d'Économie appliquée de l’ULB l’ont d’ailleurs démontré. « Les femmes dont le/la partenaire a pris un long congé de naissance sont moins susceptibles de connaître une période d’incapacité de travail», expliquent Sébastien Fontenay et Ilan Tojerow.

Ça aussi, c’est propre à notre société : on laisse l’occasion aux mamans de s’épanouir aussi le plan professionnel mais après un ou deux enfants, ce sont, en général, elles qui prennent les temps partiels quand elles ne sont pas carrément discriminées à cause d’une éventuelle grossesse. Du coup, si les papas ont 15 semaines, on est à égalité aussi dans l’évolution des carrières.

Marie-Laure Mathot

Le coût : un obstacle à sa mise en place ?

À la lecture de tout ceci, on peut se dire : mais pourquoi le congé de naissance n’est-il pas déjà allongé ? Le nerf de la guerre : l’argent. Même si le repos de paternité est payé par l’Inami après les 3 premiers jours, ça coûte aux entreprises de remplacer un travailleur, de réorganiser l’horaire aussi.

Ceci dit, à plus grande échelle, ça fait du travail en plus pour les remplaçants à qui on ne paye plus d’allocations de chômages.

« Les mères dont le compagnon a pris un congé de paternité avaient moins de chances d’entrer en incapacité de travail  »

Et puis, il y a le coût pour la sécurité sociale : 74 millions d’euros si on passe à 20 jours. C’est ce qu’a calculé la Cour des comptes dans le cadre des propositions de loi. 74 millions, est-ce que c’est beaucoup ? On a posé la question à Maxime Fontaine, doctorant au département d'Économie appliquée de l'ULB.

« C’est un montant qui peut sembler important, mais il faut pouvoir le relativiser. D’une part, quand on le rapporte au budget total de la Sécurité sociale, cela ne représente que 0,1% des prestations sociales. D’autre part, on parle ici de coûts, mais il faut aussi penser aux gains. Notre centre de recherches a montré qu’après la mise en place du congé de paternité de 10 jours en 2002, les mères dont le compagnon avait pris un congé de paternité avaient moins de chances d’entrer en incapacités de travail ». Et donc, l’Inami aurait moins d’allocations d’incapacité à payer.

Mais en pleine période de coronavirus où les coûts pour la Sécurité sociale sont importants (500 millions d’impact budgétaire pour le Covid-19), il va être plus difficile de mettre tout le monde d’accord.

Mais n’avait-on pas parlé d’une nouvelle société pendant cette crise ? D’une société plus égalitaire où on a plus de temps pour sa vie de famille ? C’est peut-être l’occasion à saisir. On voit que pour le repos de maternité, on a progressé : il n’est plus raboté grâce aux mesures prises dans le cadre de la crise du coronavirus. Auparavant, il était raccourci quand la maman était malade avant d’accoucher. Une injustice réparée. Alors peut-être que la réflexion ira aussi dans le sens d’un congé de paternité allongé. Qui sait ?

En tout cas, c’est ce que la Ligue des familles espère en lançant sa pétition.