Vie de parent

Secondaire à distance : retours de profs et de parents

Cette veille de congé d’automne s’est terminée par de l’enseignement à distance pour les élèves du secondaire. Comment cela se passe-t-il au sein des familles ? Le bilan est mitigé. Ce qui pose problème ? Les outils informatiques, les connexions et le manque d’homogénéité globale.

Secondaire à distance : retours de profs et de parents

Julie est maman et enseignante. Elle a deux grands qui sont en secondaire. Pour eux, pas de problème. « Nickel pour ma part. Les enfants étaient même au boulot avant moi. Ils doivent se partager l’ordinateur pour les visioconférences. Ils ne chôment pas ! Ils ont fait des groupes virtuels pour s’entraider. Ils ont pour ainsi dire autant de boulot qu’en temps normal. » Casquette maman, ok. Casquette enseignante ? Là, le constat est moins positif. Julie détaille : « C’est galère. L’école a pris du retard et n’était pas prête pour un enseignement à distance, surtout avec les élèves du 1er degré, on se heurte à l’équipement numérique défaillant chez les élèves. On a donc rapidement donné du travail à ceux qui étaient présents en début de semaine. Et on galère à contacter les absents (téléphone, mail, messenger). »

La situation de Julie est emblématique et reflète bien la différence des réalités vécues d’une école à l’autre. D’un côté, le témoignage de Valérie dont la fille est en 5ème secondaire à Bruxelles : « Elle a reçu des travaux à remettre vendredi, mais pas de cours en ligne. » De l’autre celui de Laurie, « à l'école de ma fille impeccable la direction et les professeurs ont fait un travail remarquable et tout se passe en visio », ou de Florence « pour ma fille en deuxième secondaires, pas le moindre cours en ligne prévu pour ces 3 jours. » On est face à des mondes bien différents.

« Sans l’aide d’un adulte, à 13 ans, c’est difficile de gérer. »

Un des points relevés par les parents, c’est aussi la multiplication des moyens de communications par les élèves.  Zoom, Smartschool, Outlook, Google Drive, Skype, Klassroom… On comprend que chacun utilise l’outil qu’il maîtrise le mieux, mais cette diversité n’existe pas seulement en fonction des établissements, parfois, au sein d’une même école, différents canaux sont employés, d’où des quiproquos, des messages non vus, des erreurs de manipulations. « Pas facile à centraliser et à organiser » constate Riema. Odile confirme : « Chez nous c’est école 100% numérique. Chaque élève a une tablette. La grande, en rhéto gère sans souci. Pour la seconde, maman gère le planning car il a fallu rassembler les informations venant de sources différentes (mail, journal de classe en ligne, info via teams...). Sans l’aide d’un adulte, à 13 ans, c’est difficile de gérer. En plus, l’accompagnement est nécessaire pour les devoirs qui sont plus nombreux qu’en temps normal. »

Emi vient, naturellement, avec un autre point : « Comment des parents en télétravail peuvent-ils gérer le suivi des enfants? Aucune formation n’a été faite à l’école pour l’utilisation des plateformes en ligne. Les suivis se font à la fois sur Moodle, Google drive, Klassroom, Skype et Zoom. Il faudrait passer sa journée à imprimer, expliquer, scanner... Et des tests sont prévus dès le 12 novembre sur la matière « vue » à la maison. Certains profs sont très présents, d’autres font le strict minimum. Courage à tous les parents! » Gestion du télétravail et surveillance du travail scolaire des enfants à domicile, cela reste un difficile numéro de jonglerie.

« Auriez-vous des pistes ? Je suis perdue. »

La présence, à la maison, des parents et des élèves en télétravail pose des questions de connexion (« Ça rame, ça rame »), mais aussi de matériel. Si certains ont pu débloquer un budget pour s’équiper, d’autres sont bien dépourvus. Bien sûr des écoles ont parfois réussi à organiser des collectes de vieux ordinateurs redirigés vers des publics plus précarisés, bien sûr certaines initiatives existent ça et là, mais encore une fois, ça manque de vision globale.

Aïcha face à cette carence de matériel informatique est un peu désespérée. « Avec les enfants à la maison et le manque d'outils informatique que je ne peux pas fournir à mes enfants, comment faire pour trouver un laptop pour le distanciel ? Auriez-vous des pistes pour trouver un pc à Bruxelles pour les élèves du secondaire? Je suis perdue. » À Aïcha, on a conseillé notamment de se renseigner auprès d’Oxfam qui reconditionne et revend du matériel de seconde main à petit prix. Mais, il s’agit d’être persévérant. Le marché du matériel d’occasion informatique a été très courtisé depuis le mois de mars.

Au mois de mai, après la réouverture des magasins, « nos points de vente ont vendu deux fois plus de matériel ICT qu’en moyenne », affirme Oxfam.  « 32 % du chiffre d'affaire des magasins provenait de la vente de matériel informatique, contre 15 % avant le confinement. » C’est dire la demande. Il faut aussi savoir qu’Oxfam « s'est associée à des organisations telles que Molengeek, Mentor Escale, la Croix-Rouge ou les CPAS locaux pour fournir un ordinateur à des groupes cibles dits “vulnérables” tels que les réfugiés mineurs non-accompagnés en Wallonie ou certaines familles qui se sont retrouvées en grande difficulté à Bruxelles. Au total, Oxfam Belgique a distribué plus de 250 ordinateurs. » Objectifs ? Freiner le creusement du fossé scolaire.

« L’enseignement, comme la santé, sont toujours des parents pauvres. »

Pascal est professeur. Ce « fossé scolaire », il y est confronté. « J'enseigne dans le qualifiant à un milieu précarisé et moins de 30% de mes élèves sont équipés d'un PC ou d'une tablette. Les téléphones sont rarement des smartphones. Rien n'est prévu pour eux. L'enseignement, comme la santé, sont toujours les parents pauvres car ils coûtent mais ne rapportent rien. Et ils sont gérés de manière entrepreneuriale, où seule la rentabilité compte. Mais nous travaillons avec des humains, pas avec des consommables. »

Ce travail, il est reconnu par de nombreux parents qui comprennent les difficultés rencontrées par les enseignants. Maria est pleine de gratitude : « Merci à notre enseignante... Sa voix gaie et encourageante m'a mise de bonne humeur... Nous avons besoin de vous... Enfants et parents. » Parfois le retour est moins positif, mais il y a ce sentiment partagé d’être dans la même galère.

Pour la suite Noémie, professeur, se fait apôtre de créativité : « Les retours par rapport aux « visio » sont plutôt bons, mais je me dis qu'il faudra que les enseignants fassent preuve d'imagination pour alterner les « visio », les travaux en ligne et si possible d'autres types de travaux. Rester toute la journée sur l'ordinateur (quand on a la chance d'en avoir un, avec une bonne connexion) c'est rude quand même. »

T.D.

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