12/15 ans

Secondaire : la peur de ne pas être
à niveau d’ici la fin de l’année

Depuis le 10 mai, les secondaires sont présents à 100% du temps à l’école, à 100% sur les bancs. Mais doivent-ils se donner à 200% pour rattraper la matière qui n’aurait pas été vue en distanciel ? C’est la crainte de certain·e·s.

Secondaire : la peur de ne pas être à niveau d’ici la fin de l’année

« J’ai peur pour notre fin d’année. Si on doit se baser sur les compétences acquises, on sent qu’on ne les a pas toutes. Il y a eu des gros manques », explique Simon, 17 ans. Cet élève en 5e à l’Athénée Léonie de Waha (Liège) sort de son cours de géographie au moment de notre appel. Il vient de reprendre les cours en présentiel. « C’était productif ! Mais ça ne va pas toujours être comme ça, j’en ai bien peur ».

Pour lui, ses mauvais résultats sont révélateurs d’un manque de connaissances. « Si on devait nous juger maintenant sur les compétences qu’on est censé avoir acquises en 5e, on devrait tous doubler. Je comprends qu’on ne va pas nous faire échouer tous, mais on va arriver en rhéto avec une demie année de retard ».

Et ce n’est pas le seul à avoir cette crainte. Le Comité des étudiants de secondaire a consulté des élèves en Wallonie et à Bruxelles. Résultat, l’inquiétude de ne pas avoir toutes les compétences nécessaires fait partie des principales inquiétudes. « La question de l’avenir les préoccupent, explique Logan Verhoeven, coordinateur auprès de l’association. Quelle va être la suite ? Est-ce que j’aurai assez d’apprentissages ? Des élèves émettent la volonté de continuer à apprendre, car ils ont peur de ne pas avoir vu assez de matière et d’être totalement dépassés les années suivantes ».

Des essentiels et pas de sessions d’examens pour certain·e·s

Pour pallier ce problème, la Fédération Wallonie-Bruxelles a mis en place des « essentiels » dès le début de l’année scolaire. Ce sont des matières sur lesquelles les professeur·e·s doivent mettre la priorité. Afin de donner du temps pour les apprendre d’ici la fin de l’année, les élèves du réseau de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui représente environ 23% des élèves en secondaire, n’auront pas de session d’examens. Cela permet en effet de ne pas perdre des demi-journées de cours.

Ce n’est pas pour autant que les élèves ne sont pas évalués du tout. La ministre de l’Éducation, Caroline Désir, encourage même les écoles à le faire. « Je rappelle que, particulièrement pour l'enseignement secondaire, les évaluations ne doivent pas nécessairement prendre la forme d'une session d'examens avec suspension des cours et que des formes alternatives peuvent être mises en place (session allégée ou raccourcie, évaluations sommatives sans suspension des cours, par exemple), écrit la ministre aux écoles. Dans tous les cas, il convient de ne pas accentuer la pression que nos jeunes subissent déjà étant donné le contexte de crise sanitaire ». Voilà pourquoi il a également été demandé de rendre le redoublement exceptionnel.

Plus que le contenu de la matière, c’est d’en comprendre la logique qui importe pour le moment

Ne pas prévoir de session d’examens, une mesure soutenue par la Ligue des familles, mais pas seulement. L’Ufapec (Union francophone des associations de parents de l’enseignement catholique) réagit aussi positivement.

« Nous pensons qu’il y a besoin d’une certaine forme d’évaluation, ça, c’est très clair, réagit Bernard Hubien, secrétaire général de l’Ufapec. Cela permet de se situer et de mettre en évidence les faiblesses et points forts des élèves. Mais c’est dommage si on passe par une session d’examens ordinaires. Dans ce cas de figure, les élèves viennent à l’école pour les examens et puis rentrent chez eux et retrouvent la solitude qui a tant pesé sur certains cette année. »

Pour l’Ufapec, le début de l’année prochaine doit servir à asseoir les apprentissages essentiels vus cette année. « Nous pensons qu’il faut qu’il y ait dans les écoles une réflexion globale sur les dynamiques pédagogiques à mettre en place l’année prochaine pour que progressivement, les élèves arrivent au niveau des référentiels et non plus des essentiels. Mais on sait qu’il va falloir du temps pour cela ».

Et les rhétos ?

Une logique qui fonctionne quand il y a une année qui suit. Pour Guillaume, par exemple, ces huit dernières semaines avant la fin de l’année sont les « ders des ders » avant le passage dans le supérieur. Il est en rhéto à l’Institut technique provincial de Court-Saint-Étienne.

« On en a discuté en classe. C’est une crainte que beaucoup d’élèves ont, car ils se demandent vraiment comment ils vont faire pour rattraper tout le retard. On a peur que les profs nous mettent la pression et, en même temps, on a envie d’aller de l’avant. Moi, l’année prochaine, je vais aller en haute école pour être instituteur primaire. Je vais m’y retrouver sans avoir fait de pratique cette année et je ne suis donc peut-être pas prêt de ce côté-là. »

Malgré cela, le Brabançon reste accroché à ses études. « Je me dis qu’il me reste quelques semaines et que je vais tout donner. Mais c’est vrai qu’à certains moments, je me demande pour aller où. L’avenir est flou en fait ». Pour Gaëtan Gabriel, attaché à l’accrochage scolaire à la Commission communautaire française (Cocof) et formé en sciences de l’éducation, c’est cet aspect, plus encore que les matières, qu’il est important de travailler.

« Je vois que les parents s’inquiètent et se demandent si leur enfant sera bien formé, explique-t-il en se voulant rassurant. Pour moi, il y a des choses que l’on peut récupérer sur plusieurs années. Si les enseignants essayent de rattraper tout le retard en huit semaines, évidemment, ça va être compliqué pour les jeunes. »

Et puis, cette situation permet de changer de point de vue selon Gaëtan Gabriel. « Ce n’est pas toujours le contenu d’une matière qui est intéressant, mais plutôt de savoir si les élèves ont compris la logique de celle-ci. Le contenu est rattrapable. Il vaut mieux remettre le jeune dans une perspective de sens. Lui demander où il en est, vers où il veut aller, ce qui est important pour lui et comment il va s’y prendre. On peut travailler sur les pensées négatives et se demander si c’est la réalité ou non ».

En l’occurrence, la réalité est que les savoirs habituels n’ont pas toujours été vus cette année à cause de la crise sanitaire. « Cela marque un tournant dans la manière d’apprendre et de voir ce qui est important, réagit Gaëtan Gabriel. C’est positif selon moi, car c’est une manière de revoir les essentiels, de donner du sens, de trouver d’autres approches. C’est un bon questionnement. Ça ne sert à rien d’essayer de récupérer ce qui a existé, mieux vaut plutôt se demander ce qui est vraiment nécessaire ? ».

Et de trouver cette année certes éprouvante, mais également enrichissante. « On perd peut-être certains contenus, mais on gagne d’autres compétences. Beaucoup de jeunes ont gagné en autonomie. Pour s’en rendre compte, c’est important de débriefer cette expérience pour ne pas que ce soit vécu comme une difficulté qui a mené à l’échec. Cela peut se faire avec les parents en discutant de leurs propres expériences où ils ont eu l’impression de perdre le contrôle et de voir comment ils s’en sont sortis ». Un débriefing à discuter à la maison ou à l’école selon le coach scolaire… à condition de trouver le temps pour l’organiser.

Marie-Laure Mathot

Un tableau plein de nuances

Il n’y a bien sûr pas que la peur de ne pas être à niveau qui taraude les jeunes. Et leurs parents par la même occasion. Les réalités sont multiples.
« Les besoins sont très variés, explique Logan Verhoeven, coordinateur au Comité des élèves francophones (CEF). Certain·e·s veulent continuer à apprendre des choses, d’autres n’en peuvent juste plus. Les élèves ont été évalué·e·s toute l’année et là, ils et elles se disent : ‘O.K, on rentre en présentiel, j’ai envie d’une fin d’année cool’. Tout comme on peut avoir des rhétos qui sont ‘dans leur plus belle année’, mais n’ont pas droit à leur voyage, à leurs 100 jours. Toute une série de choses qui entrent dans le caractère socialisant de l’école a totalement disparu. »
Et puis, il y a ceux qui ont baissé les bras. « Une autre partie des jeunes que nous avons interviewés a complètement décroché car ils n’ont plus trouvé de sens à continuer à aller à l’école, continue Logan Verhoeven. Il n’y a pas de position univoque. Et c’est ça qui complexifie la mise en place de mesures dans les écoles. On se retrouve avec un public complètement scindé et les barrières socio-économiques ne sont plus le principal indicateur. Ainsi, on constate par exemple que des élèves qui, de prime abord, ont un profil plutôt aisé et facile par rapport à la scolarité se retrouvent aujourd’hui quand même en total décrochage. Il y a un peu un rebattage de cartes ». Face à ces constats, nul doute que la rentrée prochaine sera remplie de défis.