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Secrets de famille : chut, parlez-en !

Pour le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron, (auteur, notamment, de l’ouvrage Les Secrets de famille chez PUF), il est préférable de mettre au jour les secrets de famille lorsqu’ils sont lourds à porter et dire à son enfant qu’il n’est pas responsable de notre souffrance.

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Le Ligueur : C’est quoi, un secret de famille ?
Serge Tisseron : « En général, un secret de famille se réfère à un événement perçu comme malheureux, souvent autour des questions de naissance et de mort. En tous cas, il est interdit de connaître les faits, d’en parler et même d’évoquer l’existence des choses que l’on cache.
Prenons le cas d’un parent ou d’un grand-parent qui s’est suicidé ou qui a connu la prison. Si on ne veut pas en parler, c’est qu’on pense que cela peut nuire à leur image ou faire du mal à nos enfants.
Dans d’autres cas, plus traumatiques, on ne peut pas en parler, pas même à soi ni à des personnes extérieures à la famille. Cette distinction est essentielle. Quelqu’un qu’on interroge à propos d’un secret dont il n’arrive pas à parler peut se trouver gravement bouleversé. Ce qui est propre au secret et le rend problématique, c’est aussi que certains souhaitent en parler, tandis que d’autres éprouvent le besoin de le cacher. Il arrive aussi qu’une même personne soit tiraillée entre l’envie de dire et celle de se taire. Par le passé, les secrets concernaient souvent les enfants adoptés ou adultérins. Aujourd’hui, ils concernent souvent les nouvelles méthodes de procréation impliquant le don de spermatozoïdes ou d’ovocytes et la congélation d’embryons. »

L’enfant-éponge

L. L. : Souvent, l’enfant pressent qu’on lui cache quelque chose. C’est ce que vous appelez dans votre livre les « suintements du secret ». De quoi s’agit-il ?
S. T : « Il s’agit des paroles, des mimiques, des gestuelles qui mettent l’enfant sur la voie du secret. On lui livre, sans forcément en être conscient, tout un tas d’informations dans les petites situations de la vie. Lorsqu’on commence à pleurer en regardant une émission à la télé ou lorsqu’on se met en colère dès que notre fils prononce tel ou tel mot. Autre exemple : l’enfant regarde une carte de la région. ‘Mais, papa, cette route-là est plus courte. Pourquoi on ne la prend jamais ?’ Et le père de répondre : ‘Parce que c’est comme ça, je prends le chemin que je veux !’ L’enfant sent bien que derrière cette réponse se cache un secret. »

L. L. : Quel est l’impact de ce secret de famille sur l’enfant ?
S. T : « Il complique considérablement sa vie, de deux façons. D’une part, l’enfant va se raconter à lui-même des histoires qui, dans la plupart des cas, sont pires que l’événement à l’origine du secret. D’autre part, le fait d’avoir un parent qui, sans raison apparente, passe par des moments d’angoisse, de colère, de tristesse, plonge l’enfant dans un climat d’insécurité qui peut se traduire par des frayeurs inexpliquées ou par des phobies sociales. Il perd confiance en ses parents et risque de perdre confiance aussi en les autres adultes, notamment les enseignants, ce qui rend plus difficiles les apprentissages.
De même, avant 6-7 ans, l’enfant rapporte tout à lui. S’il voit son parent pleurer ou en colère, il se dit : ‘J’ai fait quelque chose de mal’. Il va alors se sentir coupable de la souffrance de son père ou de sa mère.
A l’âge de raison, à partir de 7 ans, cela change. Il pense : ‘Mon parent est triste parce qu’il a fait quelque chose de mal, parce qu’il est honteux d’avoir commis quelque chose de honteux’. Il ne comprend pas que cette tristesse s’explique uniquement par un traumatisme, source de la quasi-totalité des secrets de famille. »

Tout dire ?

L. L. : Dans notre société de grande transparence, on incite beaucoup les parents à communiquer avec leurs enfants. Tous les secrets de famille sont-ils bons à dire ?

S. T. : « Si on n’est pas du tout préoccupé par le secret, on ne doit pas forcément en parler à notre enfant. Mais lorsqu’il cause chez nous une souffrance, il faut en parler le plus tôt possible, tout en gardant à l’esprit qu’entre un adulte et un enfant, la communication est souvent compliquée et source de malentendus. A mon sens, il y a deux choses à dire. Premièrement : ‘Oui, tu as raison, je suis parfois très inquiet, triste ou en colère'. Deuxièmement : ‘Mais tu n’y es pour rien'. A partir de là, on peut choisir d’évoquer avec lui ce secret. Ou bien lui dire : ‘On en parlera plus tard, quand tu grandiras.’ L’essentiel, c’est d’éviter à l’enfant de se sentir responsable de notre mal-être. »

L. L. : Comment dire les choses sans trop perturber son enfant ?
S. T. : « Avant d’aborder le sujet avec son enfant ou de répondre à ses questions, il est impératif de s’entraîner. Il faut en parler à son conjoint, à sa mère, à un ami ou à un psychothérapeute pour trouver les mots justes, prendre du recul, ‘détoxiquer’ le secret. Et cela, jusqu’à pouvoir l’évoquer sans se laisser déborder par ses sentiments. Car si l’enfant est le premier à qui l’on s’adresse, il reçoit non seulement la confidence du secret, mais aussi la charge émotionnelle que le parent lui associe. Une charge émotionnelle trop lourde à porter pour un petit être. »

L. L. : Dire est-il suffisant ?
S. T. : « En faisant cela, on ne règle rien de manière définitive mais on rétablit toujours la communication - mise à mal par la crainte de prononcer des paroles qui font souffrir - et la possibilité de poser les questions. On permet ainsi à ceux qui le souhaitent de s’affranchir de ce secret, au besoin en entamant un travail avec un thérapeute. On pourrait prendre l’image d’un arbre qu’on attacherait pour le faire pousser couché. Quand il a 15 ans, on coupe la corde. Cet arbre-enfant ne va pas se redresser pour autant. Pour cela il aura besoin d’un long travail. Il peut aussi décider de ne pas le faire et restera alors tordu à vie. »

Propos recueillis par Joanna Peiron

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