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Ses premiers p’tits potes

Dingue de voir l’allure à laquelle l’horizon de votre petit peut s’élargir. Jusqu’à devenir un être social. Oui, il s’entend super bien avec Zaineb. Non, elle déteste Charlie. Rah, il est amoureux d’Ève. Mais comment tout cela se tricote en fin de compte ? Mireille Pauluis, psychologue, nous guide. Accrochez-vous, les telenovelas, à côté, c’est du gâteau !

Ses premiers p’tits potes

Nous, on n’oserait pas, mais ce sont ses parents qui le disent, Gabriel était un simple petit « tube digestif sur patte » jusqu’à ses 3 ans. Incapable de voir plus loin que le bout de son nez. Puis, un jour, il s’est mis à observer le petit monde qui l’entourait. Les copains, les copines. Puis, une copine en particulier, la mignonne petite Assia. « De ce jour, s’est opérée une évolution gigantesque, raconte Nathalie la maman, il s’est intéressé aux autres ». Mais par quelle magie ?
Le premier copain, ça veut dire quoi, chez un gamin ? Mireille Pauluis explique : « Dès la naissance, dès les premiers instants de la vie, un bébé est outillé pour communiquer. Première chose, il recherche le regard de sa mère. Quelques années plus tard, c’est le même procédé. Il a tous les outils, mais il ne sait pas encore comment les faire fonctionner. Il cherche. Et hop, il accroche. Ça marche ? Chouette, alors il va entretenir ce lien. Il va l’enrichir. C’est comme ça que naissent les bons copains, les grandes amitiés. Certains sont plus doués que d’autres. C’est pourquoi il est important de les laisser entretenir cette phase d’accrochage, sans intervenir. Regardez-les faire ».

Qui se ressemble s’assemble

Vers quel âge commence cette fameuse phase que nous décrit l’expert ? Adrian revient sur les premières interactions de sa petite Domitille, vers 1 an. Il évoque la découverte de l’autre. « Les premiers jours de crèche, on voyait bien qu’il n’y avait aucun lien. Un peu d’attachement avec les puéricultrices. Quelques interactions, sans conviction. Ils s’échangeaient des objets entre lardons. La notion de fidélité amicale semblait leur échapper à tous. Et puis, d’un coup, Domitille s’est prise de passion pour le petit Bruno. Elle a clairement tenté de l’approcher, de faire en sorte qu’il manifeste un intérêt. Comme si elle découvrait un autre mini-humain comme elle. Elle l’observait jouer. Elle faisait tout comme lui. Et, petit à petit, on sentait leur relation évoluer. Avec toujours ce truc de se chiper le jouet et de se retrouver tantôt bourreau, tantôt victime. On laissait faire et, à chaque fois, la crise débouchait sur un arrangement à l’amiable ! »
On passe donc très vite de la simple interaction à l’amitié. Par mimétisme, toujours ? « Oui, répond Mireille Pauluis sans hésiter. C’est un âge où ils apprennent tout par effet de miroir. Quoi de plus naturel donc que d’aborder les copains par ce biais ? Le jeu d’imitation est d’autant plus visible qu’il se déroule à deux. Ça va avoir un véritable impact dans la relation. Ce n’est pas très compliqué à comprendre. Même adulte, si on se retrouve entouré d’homologues qui font les mêmes gestes que nous, il y a fort à parier que des rapports vont en découler. Vous ne croyez pas ? ». Des relations, oui, tant dans l’affection que dans l’animosité…
Si les belles amitiés comme celles de nos héros précités sont adorables, d’autres sont plus coriaces. Ainsi, Agnès dépeint les mésaventures amicales de son petit Raoul, 2 ans et demi. « Je parle avec l’objectivité d’une maman : mon enfant est un être profondément social. Il est passionné par les autres et très attiré par eux. Le seul problème, c’est qu’il ne se maîtrise pas. Alors, il tape, il mord, il essaie de s’imposer avec force. Résultat : il a la réputation d’une petite teigne et les petits copains (appuyés par les parents) s’en méfient ».

« Ces petits ont un sens de l’autre très précoce », Mireille Pauluis, psychologue

On retrouve régulièrement ce genre d’inquiétude dans les témoignages de parents. Comme si l’amitié vacharde était une étape obligatoire. Mireille Pauluis décrypte : « N’oublions pas qu’à ces âges, les petits sont encore en pleine exploration motrice. Le petit Raoul veut donner un bisou à sa copine. Mais il ne se contrôle pas et il mord. Ils sont encore très malhabiles. Chez les professionnels, il y a une vidéo qui est très connue. Elle met en scène un enfant à la crèche qui pleure à chaudes larmes, son petit pote arrive dare-dare et commence à avoir des gestes qui semblent agressifs à son endroit. Puis, quelques instants passent et on s’aperçoit alors qu’il ne le tape pas, mais qu’il le console. Il le prend dans ses bras et l’apaise. C’est magnifique. Ces petits sont pleins de compassion, ils sont prêts à porter secours à leurs amis, car ils ont un sens de l’autre très précoce. C’est pourquoi il est important d’être très attentif avant d’intervenir. Ce que l’on prend pour une bagarre peut être un beau geste. Attention de ne pas laisser un enfant en maltraiter un autre, évidemment ».
N’oublions pas le terrible opposé à la relation amicale : l’inimitié. Comment se fait-il que l’on se déteste si petit ? On retrouve Adrian qui raconte : « Si les amitiés avec Bruno ou d’autres sont au beau fixe, Domitille a aussi des ennemis. Sans raison particulière. Je pense au petit Romain qui l’approche gentiment et ça ne manque jamais, elle se met à pleurer machinalement ». Mais pourquoi déteste-t-on à cet âge-là ? Le mécanisme est-il le même que la construction amicale ?

Je t’aime, moi non plus

Mireille Pauluis nuance : « Je pense que l’explication est ailleurs. Je suis intimement convaincue qu’il y a quelque chose de plus archaïque. À mon avis, ça se loge de façon impalpable. Un phénomène chimique. Des appels aux sens. Des odeurs. Des phéromones. On le retrouve dans les expressions courantes : ‘Je ne peux pas le sentir’, ‘Je l’ai dans la peau’. Nous-mêmes adultes, on ressent de l’animosité à l’égard de proches sans que ce soit rationnel. C’est encore plus fort à cette période de la vie, car sans filtre. Sur cette question, je m’avance avec prudence, bien sûr, mais j’en suis convaincue et je dirais même qu’il ne faut pas nécessairement aller trop loin dans les explications ».
Chimie ou pas, quelle place prend-on, parents, dans toutes ces amitiés, ces querelles et ces maladresses ? Faut-il inviter les petits potes ? Aider à construire ? Notre experte, pleine de bon sens, conseille simplement d’accepter, d’encourager, de se retrouver au parc, de s’inviter le temps d’un goûter. Sans nécessairement que ce soit des moments plus longs. Un week-end ensemble, s’inviter à dormir, à cet âge, c’est encore un peu tôt.
Attention également aux amitiés exclusives. Mireille Pauluis explique qu’« elles ne posent aucun problème, sauf si elles empêchent d’être bien avec les autres. Le petit pote est absent, alors votre enfant va passer la journée seul dans son coin ? Il est temps de lui ouvrir le champ amical et l’inciter à aller vers d’autres copains. Quoi qu’il en soit, chérissez ces relations, elles sont importantes pour la suite ». Si fugace soient-elles, ces petites amitiés sont précieuses, n’est-ce pas ? Peut-être parce qu’elles ont ce mérite unique de remplir autant ceux qui l’éprouvent que ceux qui l’honorent.

Yves-Marie Vilain-Lepage

À lire 

Les questions des tout-petits sur l'amitié, de Marie-Agnès Gaudrat, Charlotte Roederer et Anouk Ricard, Bayard Jeunesse. Dans ce livre il est un peu question de ce que l’on vient d’aborder. À savoir, les joies de l’amitié, les disputes, les difficultés à vivre ensemble, etc. C’est quoi, un ami rien qu’à soi, un meilleur pote, pourquoi on se retrouve sans amis, jusqu’où aller ? En un mot, un allié précieux pour aborder la belle et complexe notion amicale entre parent et enfant, dès 3 ans.